        



                        CYRANO DE BERGERAC
        
        
                          L'Autre Monde 
                               ou 
                 Les tats et Empires de la Lune
        
        
        
        
        
        L'Autre Monde
        
        La Lune tait en son plein, le ciel tait dcouvert, et 
        neuf heures du soir taient sonnes lorsque nous 
        revenions d'une maison proche de Paris, quatre de mes 
        amis et moi. Les diverses penses que nous donna la vue 
        de cette boule de safran nous dfrayrent sur le chemin. 
        Les yeux noys dans ce grand astre, tantt l'un le 
        prenait pour une lucarne du ciel par qui l'on 
        entrevoyait la gloire des bienheureux ; tantt l'autre 
        protestait que d'tait la platine o Diane dresse les 
        rabats d'Apollon; tantt un autre s'criait que ce 
        pourrait bien tre le soleil lui-mme, qui s'tant au 
        soir dpouill de ses rayons regardait par un trou ce 
        qu'on faisait au monde quand il n'y tait plus.
         Et moi, dis-je, qui souhaite mler mes enthousiasmes 
        aux vtres, je crois sans m'amuser aux imaginations 
        pointues dont vous chatouillez le temps pour le faire 
        marcher plus vite, que la Lune est un monde comme celui-
        ci,  qui le ntre sert de lune. 
        La compagnie me rgala d'un grand clat de rire.
         Ainsi peut-tre, leur dis-je, se moque-t-on maintenant 
        dans la Lune, de quelque autre, qui soutient que ce 
        globe-ci est un monde.  Mais j'eus beau leur allguer 
        que Pythagore, picure, Dmocrite et, de notre ge, 
        Copernic et Kepler, avaient t de cette opinion, je ne 
        les obligeai qu' s'gosiller de plus belle.
        Cette pense, dont la hardiesse faisait en mon humeur, 
        affermie par la contradiction, se plongea si 
        profondment chez moi que, pendant tout le reste du 
        chemin, je demeurai gros de mille dfinitions de Lune, 
        dont je ne pouvais accoucher; et  force d'appuyer cette 
        crance burlesque par des raisonnements srieux, je me 
        le persuadai aussi, mais, coute, lecteur, le miracle ou 
        l'accident dont la Providence ou la fortune se servirent 
        pour me le confirmer.
        J'tais de retour  mon logis et, pour me dlasser de la 
        promenade, j'tais  peine entr dans ma chambre quand 
        sur ma table je trouvai un livre ouvert que je n'y avais 
        point mis. C'tait les oeuvres de Cardan; et quoique je 
        n'eusse pas dessein d'y lire, je tombai de la vue, comme 
        par force, justement dans une histoire que raconte ce 
        philosophe:
        il crit qu'tudiant un soir  la chandelle, il aperut 
        entrer,  travers les portes fermes de sa chambre, deux 
        grands vieillards, lesquels, aprs beaucoup 
        d'interrogations qu'il leur fit, rpondirent qu'ils 
        taient habitants de la Lune, et cela dit, ils 
        disparurent.
        Je demeurai si surpris, tant de voir un livre qui 
        s'tait apport l tout seul, que du temps et de la 
        feuille o il s'tait rencontr ouvert, que je pris 
        toute cette enchanure d'incidents pour une inspiration 
        de Dieu qui me poussait  faire connatre aux hommes que 
        la Lune est un monde.
         Quoi ! disais-je en moi-mme, aprs avoir tout 
        aujourd'hui parl d'une chose, un livre qui peut-tre 
        est le seul au monde o cette matire se traite voler de 
        ma bibliothque sur ma table, devenir capable de raison, 
        pour s'ouvrir justement  l'endroit d'une aventure si 
        merveilleuse et fournir ensuite  ma fantaisie les 
        rflexions et  ma volont les desseins que je fais !... 
        Sans doute, continuais-je, les deux vieillards qui 
        apparurent  ce grand homme sont ceux-l mmes qui ont 
        drang mon livre, et qui l'ont ouvert sur cette page, 
        pour s'pargner la peine de me faire cette harangue 
        qu'ils ont faite  Cardan.
         Mais, ajoutais-je, je ne saurais m'claircir de ce 
        doute, si je ne monte jusque-l ?
        - Et pourquoi non ? me rpondais-je aussitt.
        Promthe fut bien autrefois au ciel drober du feu.  , 
        A ces boutades de livres chaudes, succda l'esprance 
        de faire russir un si beau voyage. Je m'enfermai, pour 
        en venir  bout, dans une maison de campagne assez 
        carte, ou aprs avoir flatt mes rveries de quelques 
        moyens capables de m'y porter, voici comme je me donnai 
        au ciel.
        Je m'tais attach autour de moi quantit de fioles 
        pleines de rose, et la chaleur du soleil qui les 
        attirait m'leva si haut, qu' la fin je me trouvai au-
        dessus des plus hautes nues. Mais comme cette 
        attraction me faisait monter avec trop de rapidit, et 
        qu'au lieu de m'approcher de la Lune, comme je 
        prtendais, elle me paraissait plus loigne qu' mon 
        partement, je cassai plusieurs de mes fioles, jusqu' ce 
        que je sentis que ma pesanteur surmontait l'attraction 
        et que je descendais vers la Terre.
        Mon opinion ne fut point fausse, car j'y retombai 
        quelque temps aprs, et  compter l'heure que j'en tais 
        parti, il devait tre minuit. Cependant je reconnus que 
        le soleil tait alors au plus haut de l'horizon, et 
        qu'il tait midi. Je vous laisse  penser combien je fus 
        tonn : certes je le fus de si bonne sorte que, ne 
        sachant  quoi attribuer ce miracle, j'eus l'insolence 
        de m'imaginer qu'en faveur de ma hardiesse, Dieu avait 
        encore une fois reclou le soleil aux cieux, afin 
        d'clairer une si gnreuse entreprise.
        Ce qui accrut son bahissement, ce fut de ne point 
        connatre le pays o j'tais, vu qu'il me semblait 
        qu'tant mont droit, je devais tre descendu au mme 
        lieu d'o j'tais parti. quip comme j'tais, je 
        m'acheminai vers une chaumire, o j'aperus de la 
        fume; et j'en tais  peine  une porte de pistolet, 
        que je me vis entour d'un grand nombre de sauvages. Ils 
        partirent fort surpris de ma rencontre; car j'tais le 
        premier,  ce que je pense, qu'ils eussent jamais vu 
        habill de bouteilles. Et pour renverser encore toutes 
        les interprtations qu'ils auraient pu donner  cet 
        quipage, ils voyaient qu'en marchant je ne touchais 
        presque point  la Terre: aussi ne savaient-ils pas 
        qu'au premier branle que je donnais  mon corps, 
        l'ardeur des rayons de midi me soulevait avec ma rose, 
        et sans que mes fioles ne fussent plus en assez grand 
        nombre, j'eusse t, possible,  leur vue enlev dans 
        les airs.
        Je les voulus aborder; mais comme si la frayeur les et 
        changs en oiseaux, un moment les vit perdre dans la 
        fort prochaine. J'en attrapai toutefois un, dont les 
        jambes sans doute avaient trahi le coeur. Je lui 
        demandai avec bien de la peine (car j'tais essouffl), 
        combien on comptait de l  Paris, depuis quand en 
        France le monde allait tout nu, et pourquoi ils me 
        fuyaient avec tant d'pouvante. Cet homme  qui je 
        parlais tait un vieillard olivtre, qui d'abord se jeta 
         mes genoux; et joignant les mains en haut dernire la 
        tte, ouvrit la bouche et ferma les yeux. Il marmotta 
        longtemps, mais je ne discernai point qu'il articult 
        rien; de faon que je pris son langage pour le 
        gazouillement enrou d'un muet.
        A quelque temps de l, je vis arriver une compagnie de 
        soldats tambour battant, et j'en remarquai deux se 
        sparer du gros pour me reconnatre.
        Quand ils furent assez proches pour tre entendus, je 
        leur demandai o j'tais.
         Vous tes en France, me rpondirent-ils ; mais qui 
        diable vous a mis dans cet tat ? et d'o vient que nous 
        ne vous connaissons point ? Est-ce que les vaisseaux 
        sont arrivs ? En allez-vous donner avis  M. le 
        Gouverneur ? Et pourquoi avez-vous divis votre eau-de-
        vie en tant de bouteilles ?  A tout cela, je leur 
        repartis que le diable ne m'avait point mis en cet tat; 
        qu'ils ne me connaissaient pas,  cause qu'ils ne 
        pouvaient pas connatre tous les hommes; que je ne 
        savais point que la Seine portt des navires; que je 
        n'avais point d'avis  donner  M. de Montbazon ; et que 
        je n'tais point charg d'eau-de-vie.
         Ho, ho, me dirent-ils, me prenant par le bras, vous 
        faites le gaillard ? M. le Gouverneur vous connatra 
        bien, lui !  Ils me menrent vers leur gros, me disant 
        ces paroles, et j'appris d'eux que j'tais en France et 
        n'tais point en Europe, car j'tais en la Nouvelle 
        France. Je fus prsent  M. de Montmagny, qui en est le 
        vice-roi. Il me demanda mon pays, mon nom et ma qualit 
        ; et aprs que je l'eus satisfait, en lui racontant 
        l'agrable succs de mon voyage, soit qu'il le crt, 
        soit qu'il feignt de le croire, il eut la bont de me 
        faire donner une chambre dans son appartement. Mon 
        bonheur fut grand de rencontrer un homme capable de 
        hautes opinions, et qui ne s'tonna point quand je lui 
        dis qu'il fallait que la Terre et tourn pendant mon 
        lvation; puisque ayant commenc de monter  deux 
        lieues de Paris, j'tais tomb par une ligne quasi 
        perpendiculaire en Canada.
        Le soir, comme je m'allais coucher, je le vis entrer 
        dans ma chambre:
         Je ne serais pas venu, me dit-il, interrompre votre 
        repos, si je n'avais cru qu'une personne qui a pu faire 
        neuf cents lieues en demi-journe les a pu faire sans se 
        lasser. Mais vous ne savez pas, ajouta-t-il, la 
        plaisante querelle que je viens d'avoir pour vous avec 
        nos pres jsuites? Ils veulent absolument que vous 
        soyez magicien; et la plus grande grce que vous 
        puissiez obtenir d'eux, c'est de ne passer que pour 
        imposteur. Et en vrit, ce mouvement que vous attribuez 
         la Terre n'est-ce point un beau paradoxe; ce qui fait 
        que je ne suis pas bien fort de votre opinion, c'est 
        qu'encore qu'hier vous fussiez parti de Paris, vous 
        pouvez tre arriv aujourd'hui en cette contre, sans 
        que la Terre ait tourn; car le soleil vous ayant enlev 
        par le moyen de vos bouteilles, ne doit-il pas vous 
        avoir amen ici, puisque, selon Ptolme, Tyco-Brah, et 
        les philosophes modernes, il chemine du biais que vous 
        faites marcher la Terre ? Et puis quelles grandes 
        vraisemblances avez-vous pour vous figurer que le soleil 
        soit immobile, quand nous le voyons marcher ? et que la 
        Terre tourne autour de son centre avec tant de rapidit, 
        quand nous la sentons ferme dessous nous ?
        - Monsieur, lui rpliquai-je, voici les raisons qui nous 
        obligent  le prjuger. Premirement, il est du sens 
        commun de croire que le soleil a pris place au centre de 
        l'univers, puisque tous les corps qui sont dans la 
        nature ont besoin de ce feu radical qui habite au coeur 
        du royaume pour tre en tat de satisfaire promptement  
        leurs ncessits et que la cause des gnrations soit 
        place galement entre les corps, o elle agit, de mme 
        que la sage nature a plac les parties gnitales dans 
        l'homme, les ppins dans le centre des pommes, les 
        noyaux au milieu de leur fruit; et de mme que l'oignon 
        conserve  l'abri de cent corces qui l'environnent le 
        prcieux germe o dix millions d'autres ont  puiser 
        leur essence. Car cette pomme est un petit univers  
        soi-mme, dont le ppin plus chaud que les autres 
        parties est un soleil, qui rpand autour de soi la 
        chaleur, conservatrice de son globe; et ce germe, dans 
        cet oignon, est le petit soleil de ce petit monde qui 
        rchauffe et nourrit le sel vgtatif de cette masse.
        Cela donc suppos, je vis que la Terre ayant besoin de 
        la lumire, de la chaleur, et de l'influence de ce grand 
        feu, elle se tourne autour de lui pour recevoir 
        galement en toutes ses parties cette vertu qui la 
        conserve. Car il serait aussi ridicule de croire que ce 
        grand corps lumineux tournt autour d'un point dont il 
        n'a que faire, que de s'imaginer quand nous voyons toute 
        alouette rtie, qu'on a, pour la cuire, fouin la 
        chemine  l'entour. Autrement si c'tait au soleil  
        faire cette corve, il semblerait que la mdecine et 
        besoin du malade; que le fort dt plier sous le faible, 
        le grand servir au petit; et qu'au lieu qu'un vaisseau 
        cingle le long des ctes d'une province, on dt faire 
        promener la province autour du vaisseau.
        Que si vous avez de la peine  comprendre comme une 
        masse si lourde se peut mouvoir, dites-moi, je vous 
        prie, les astres et les cieux que vous faites si 
        solides, sont-ils plus lgers ? Encore nous, qui sommes 
        assurs de la rondeur de la Terre, il nous est ais de 
        conclure son mouvement par sa figure. Mais pourquoi 
        supposer le ciel rond, puisque vous ne le sauriez 
        savoir, et que de toutes les figures, s'il n'a pas 
        celle-ci, il est certain qu'il ne se peut pas mouvoir ? 
        Je ne vous reproche point vos excentriques, vos 
        concentriques ni vos picycles; tous lesquels vous ne 
        sauriez expliquer que trs confusment, et dont je sauve 
        mon systme. Parlons seulement des causes naturelles de 
        ce mouvement.
        Vous tes contraints vous autres de recourir aux 
        intelligences qui remuent et gouvernent vos globes.
        Mais moi, sans interrompre le repos du Souverain Etre, 
        qui sans doute a cr la nature toute parfaite, et de la 
        sagesse duquel il est de l'avoir acheve, de telle sorte 
        que, l'ayant accomplie pour une chose, il ne l'ait pas 
        rendue dfectueuse pour une autre; moi, dis-je, je 
        trouve dans la Terre les vertus qui la font mouvoir. Je 
        dis donc que les rayons du soleil, avec ses influences, 
        venant  frapper dessus par leur circulation, la font 
        tourner comme nous faisons tourner un globe en le 
        frappant de la main; ou que les fumes qui s'vaporent 
        continuellement de son sein du ct que le soleil la 
        regarde, rpercutes par le froid de la moyenne rgion, 
        rejaillissent dessus, et de ncessit ne la pouvant 
        frapper que de biais, la font ainsi pirouetter.
        L'explication des deux autres mouvements est encore 
        moins embrouille, considrez, je vous prie...  A ces 
        mots, M. de Montmagny m'interrompit et:
         J'aime mieux, dit-il, vous dispenser de cette peine ; 
        aussi bien ai-je lu sur ce sujet quelques livres de 
        Gassendi,  la charge que vous couterez ce que me 
        rpondit un jour l'un de nos Pres qui soutenait votre 
        opinion:
        " En effet, disait-il, je m'imagine que la Terre tourne, 
        non point pour les raisons qu'allgue Copernic, mais 
        pour ce que le feu d'enfer, ainsi que nous apprend la 
        Sainte criture, tant enclos au centre de la Terre, les 
        damns qui veulent fuir l'ardeur de la flamme, 
        gravissent pour s'en loigner contre la vote, et font 
        ainsi tourner la Terre, comme un chien fait tourner une 
        roue, lorsqu'il court enferm dedans. Nous loumes 
        quelque temps le zle du bon Pre; et son pangyrique 
        tant achev, M. de Montmagny me dit qu'il s'tonnait 
        fort, vu que le systme de Ptolme tait si peu 
        probable, qu'il et t si gnralement reu.
         Monsieur, lui rpondis-je, la plupart des hommes, qui 
        ne jugent que par les sens, se sont laiss persuader  
        leurs yeux; et de mme que celui dont le vaisseau 
        navigue terre  terre croit demeurer immobile, et que le 
        rivage chemine, ainsi les hommes tournant avec la Terre 
        autour du ciel, ont cru que c'tait le ciel lui-mme qui 
        tournait autour d'eux. Ajoutez  cela l'orgueil 
        insupportable des humains, qui leur persuade que la 
        nature n'a t faite que pour eux; comme s'il tait 
        vraisemblable que le soleil, un grand corps, quatre cent 
        trente-quatre fois plus vaste que la terre, n'et t 
        allum que pour mrir ses nfles, et pommer ses choux.
        Quant  moi, bien loin de consentir  l'insolence de ces 
        brutaux, je crois que les plantes sont des mondes 
        autour du soleil, et que les toiles fixes sont aussi 
        des soleils qui ont des plantes autour d'eux, c'est--
        dire des mondes que nous ne voyons pas d'ici  cause de 
        leur petitesse, et parce que leur lumire emprunte ne 
        saurait venir jusqu' nous.
        Car comment, en bonne foi, s'imaginer que ces globes si 
        spacieux ne soient que de grandes campagnes dsertes, et 
        que le ntre,  cause que nous y rampons, une douzaine 
        de glorieux coquins, ait t bti pour commander  tous 
        ? Quoi ! parce que le soleil compasse nos jours et nos 
        annes, est-ce  dire pour cela qu'il n'ait t 
        construit qu'afin que nous ne cognions pas de la tte 
        contre les murs ?
        Non, non, si ce Dieu visible claire l'homme, c'est par 
        accident, comme le flambeau du roi claire par accident 
        au crocheteur qui passe par la rue.
        - Mais, me dit-il, si comme vous assurez, les toiles 
        fixes sont autant de soleils, on pourrait conclure de l 
        que le monde serait infini, puisqu'il est vraisemblable 
        que les peuples de ces mondes fini sont autour d'une 
        toile fixe que vous prenez pour un soleil dcouvrent 
        encore au-dessus d'eux d'autres toiles fixes que nous 
        ne saurions apercevoir d'ici, et qu'il en va 
        ternellement de cette sorte.
        - N'en doutez point, lui rpliquai-je; comme Dieu a pu 
        faire l'me immortelle, il a pu faire le monde infini, 
        s'il est vrai que l'ternit n'est rien autre chose 
        qu'une dure sans bornes, et l'infini une tendue sans 
        limites. Et puis Dieu serait fini lui-mme, suppos que 
        le monde ne ft pas infini, puisqu'il ne pourrait pas 
        tre o il n'y aurait rien, et qu'il ne pourrait 
        accrotre la grandeur du monde, qu'il n'ajoutt quelque 
        chose  sa propre tendue, commenant d'tre o il 
        n'tait pas auparavant. Il faut donc croire que comme 
        nous voyons d'ici Saturne et Jupiter, si nous tions 
        dans l'un ou dans l'autre, trous dcouvririons beaucoup 
        de mondes que nous n'apercevons pas d'ici, et que 
        l'univers est ternellement construit de cette sorte.
        - Ma foi ! me rpliqua-t-il, vous avez beau dire, je ne 
        saurais du tout comprendre cet infini.
        - H ! dites-moi, lui dis-je, comprenez-vous mieux le 
        rien qui est au-del ? Point du tout.
        Quand vous songez  ce nant, vous vous l'imaginez tout 
        au moins comme du vent, comme de l'air, et cela est 
        quelque chose; mais l'infini, si vous ne le comprenez en 
        gnral, vous le concevez au moins par parties, car il 
        n'est pas difficile de se figurer de la Terre, du feu, 
        de l'eau, de l'air, des astres, des cieux. Or, l'infini 
        n'est rien qu'une fissure sans bornes de tout cela. Que 
        si vous me demandez de quelle faon ces mondes ont t 
        faits, vu que la Sainte criture parle seulement d'un 
        que Dieu cra, je rponds qu'elle ne parle que du ntre 
         cause qu'il est le seul que Dieu ait voulu prendre la 
        peine de faire de sa propre main, mais tous les autres 
        qu'on voit ou qu'on ne voit pas, suspendus parmi l'azur 
        de l'univers, ne sont rien que l'cume des soleils qui 
        se purgent. Car comment ces grands feux pourraient-ils 
        subsister, s'ils n'taient attachs  quelque matire 
        qui les nourrit ?
        Or comme le feu pousse loin de chez soi la cendre dont 
        il est touff; de mme que l'or dans le creuset, se 
        dtache en s'affinant du marcassite qui affaiblit son 
        carat, et de mme que notre coeur se dgage par le 
        vomissement des humeurs indigestes qui l'attaquent; 
        ainsi le soleil dgorge tous les jours et se purge des 
        restes de la matire qui nourrit son feu. Mais lorsqu'il 
        aura tout  fait consomm cette matire qui 
        l'entretient, vous ne devez point douter qu'il ne se 
        rpande de tous cts pour chercher une autre pture, et 
        qu'il ne s'attache  tous les mondes qu'il aura 
        construits autrefois,  ceux particulirement qu'il 
        rencontrera les plus proches; alors ce grand feu, 
        rebrouillant tous les corps, les rechassera ple-mle de 
        toutes parts comme auparavant, et, s'tant peu  peu 
        purifi, il commencera de servir de soleil  ces petits 
        mondes qu'il engendrera en les poussant hors de sa 
        sphre.
        C'est ce qui a fait sans doute prdire aux 
        pythagoriciens l'embrasement universel.
        Ceci n'est pas une imagination ridicule; la Nouvelle-
        France, o nous sommes, en produit un exemple bien 
        convaincant. Ce vaste continent de l'Amrique est une 
        moiti de la Terre, laquelle en dpit de nos 
        prdcesseurs qui avaient mille fois cingl l'Ocan, 
        n'avait point encore t dcouverte; aussi n'y tait-
        elle pas encore non plus que beaucoup d'les, de 
        pninsules, et de montagnes, qui se sont souleves sur 
        notre globe, quand les rouillures du soleil qui se 
        nettoie ont t pousses assez loin, et condenses en 
        pelotons assez pesants pour tre attires par le centre 
        de notre monde, possible peu  peu en particules menues, 
        peut-tre aussi tout  coup en une masse. Cela n'est pas 
        si draisonnable, que saint Augustin n'y et applaudi, 
        si la dcouverte de ce pays et t faite de son ge; 
        puisque ce grand personnage, dont le gnie tait clair 
        du Saint-Esprit, assure que de son temps la Terre tait 
        plate comme un four, et qu'elle nageait sur l'eau comme 
        la moiti d'une orange coupe. Mais si j'ai jamais 
        l'honneur de vous voir en France, je vous ferai observer 
        par le moyen d'une lunette fort excellente que j'ai que 
        certaines obscurits qui d'ici paraissent des taches 
        sont des mondes qui se construisent.  Mes yeux qui se 
        fermaient en achevant ce discours obligrent M. de 
        Montmagny  me souhaiter le bonsoir. Nous emes, le 
        lendemain et les jours suivants, des entretiens de 
        pareille nature. Mais comme quelque temps aprs 
        l'embarras des affaires de la province accrocha notre 
        philosophie, je retombai de plus belle au dessein de 
        monter  la Lune.
        Je m'en allais ds qu'elle tait leve, parmi les bois, 
         la conduite et au russit de mon entreprise. Enfin, un 
        jour, la veille de Saint-Jean, qu'on tenait conseil dans 
        le fort pour dterminer si on donnerait secours aux 
        sauvages du pays contre les Iroquois, je m'en fus tout 
        seul dernire notre habitation au coupeau d'une petite 
        montagne, o voici ce que j'excutai :
        Avec une machine que je construisis et que je 
        m'imaginais tre capable de m'lever autant que je 
        voudrais, je me prcipitai en l'air du fate d'une 
        roche. Mais parce que je n'avais pas bien pris mes 
        mesures, je culbutai rudement dans la valle.
        Tout froiss que j'tais, je m'en retournai dans ma 
        chambre sans pourtant tre dcourag. Je pris de la 
        moelle de boeuf, dont je m'oignis tout le corps, car il 
        tait meurtri depuis la tte jusqu'aux pieds; et aprs 
        m'tre fortifi le coeur d'une bouteille d'essence 
        cordiale, je m'en retournai chercher ma machine. Mais je 
        ne la retrouvai point, car certains soldats, qu'on avait 
        envoys dans la fort couper du bois pour faire 
        l'chafaudage du feu de la Saint-Jean qu'on devait 
        allumer le soir, l'ayant rencontre par hasard, 
        l'avaient apporte au fort. Aprs plusieurs explications 
        de ce que ce pouvait tre, quand un eut dcouvert 
        l'invention du ressort, quelques-uns avaient dit qu'il 
        fallait attacher autour quantit de fuses volantes, 
        pour ce que, leur rapidit l'ayant enleve bien haut, et 
        le ressort agitant ses grandes ailes, il n'y aurait 
        personne qui ne prt cette machine pour un dragon de 
        feu.
        Je la cherchai longtemps, mais enfin je la trouvai au 
        milieu de la place le Qubec, comme on y mettait le 
        feu. La douleur de rencontrer l'ouvrage de mes mains en 
        un si grand pril me transporta tellement que je courus 
        saisir le bras du soldat qui allumait le feu. Je lui 
        arrachai sa mche, et me jetai tout furieux dans ma 
        machine pour briser l'artifice dont elle tait 
        environne ; mais j'arrivai trop tard, car  peine y 
        eus-je les deux pieds que me voil enlev dans la nue.
        L'pouvantable horreur dont je fus constern ne renversa 
        point tellement les facults de mon me, que je ne me 
        sois souvenu depuis de tout ce qui m'arriva dans cet 
        instant. Vous saurez donc que la flamme ayant dvor un 
        rang de fuses (car on les avait disposes six  six, 
        par le moyen d'une amorce qui bordait chaque demi-
        douzaine) un autre tage s'embrasait, puis un autre, en 
        sorte que le salptre embras loignait le pril en le 
        croissant. La matire toutefois tant use fit que 
        l'artifice manqua; et lorsque je ne songeais plus qu' 
        laisser ma tte sur celle de quelque montagne, je sentis 
        (sans que je remuasse aucunement) mon lvation 
        continuer, et ma machine prenant cong de moi, je la vis 
        retomber vers la Terre.
        Cette aventure extraordinaire me gonfla d'une joie si 
        peu commune que, ravi de me voir dlivr d'un danger 
        assur, j'eus l'impudence de philosopher dessus. Comme 
        donc je cherchais des yeux et de la pense ce qui 
        pouvait tre la cause de ce miracle, j'aperus ma chair 
        boursoufle, et grasse encore de la moelle dont je 
        m'tais enduit pour les meurtrissures de mon 
        trbuchement; je connus qu'tant alors en dcours, et la 
        Lune pendant ce quartier ayant accoutum de sucer la 
        moelle des animaux, elle buvait celle dont je m'tais 
        enduit avec d'autant plus de force que son globe tait 
        plus proche de moi, et que l'interposition des nues 
        n'en affaiblissait point la vigueur.
        Quand j'eus perc, selon le calcul que j'ai fait depuis, 
        beaucoup plus des trois quarts du chemin qui spare la 
        Terre d'avec la Lune, je me vis tout d'un coup choir les 
        pieds en haut, sans avoir culbut en aucune faon. 
        Encore ne m'en fus-je pas aperu, si je n'eusse senti ma 
        tte charge du poids de mon corps. Je connus bien  la 
        vrit que je ne retombais pas vers notre monde; car 
        encore que je me trouvasse entre deux lunes, et que je 
        remarquasse fort bien que je m'loignais de l'une  
        mesure que je m'approchais de l'autre, j'tais trs 
        assur que la plus grande tait notre Terre; pour ce 
        qu'au bout d'un jour ou deux de voyage, les rfractions 
        loignes du soleil venant  confondre la diversit des 
        corps et des climats, il ne m'avait plus paru que comme 
        une grande plaque d'or ainsi que l'autre ; cela me fit 
        imaginer que j'abaissais vers la Lune, et je me 
        confirmai dans cette opinion, quand je vins  me 
        souvenir que je n'avais commenc de choir qu'aprs les 
        trois quarts du chemin.  Car, disais-je en moi-mme; 
        cette masse tant moindre que la ntre, il faut que la 
        sphre de son activit soit aussi moins tendue, et que, 
        par consquent, j'aie senti plus tard l'ordre de son 
        centre.  Aprs avoir t fort longtemps  tomber,  ce 
        que je prjuge (car la violence du prcipice doit 
        m'avoir empch de le remarquer), le plus loin dont je 
        me souviens est que je me trouvai sous un arbre 
        embarrass avec trois ou quatre branches assez grosses 
        que j'avais clates par ma chute, et le visage mouill 
        d'une pomme qui s'tait cache contre.
        Par bonheur, ce lien-l tait, comme vous le saurez 
        bientt, le Paradis terrestre, et l'arbre sur lequel je 
        tombai se trouva justement l'Arbre de Vie. Ainsi vous 
        pouvez bien juger que sans ce miraculeux hasard, j'tais 
        mille fois mort. J'ai souvent depuis fait rflexion sur 
        ce que le vulgaire assure qu'en se prcipitant d'un lieu 
        fort haut, on est touff auparavant de toucher la 
        Terre; et j'ai conclu de mon aventure qu'il en avait 
        menti ou bien qu'il fallait que le jus nergique de ce 
        fruit qui m'avait coul dans la bouche et rappel mon 
        me qui n'tait pas loin dans mon cadavre encore tout 
        tide et encore dispos aux fonctions de la vie.
        En effet, sitt que je mis  terre ma douleur s'en alla 
        auparavant mme de se peindre en ma mmoire; et la faim, 
        dont pendant mon voyage j'avais t beaucoup travaill, 
        ne me fit trouver en sa place qu'un lger souvenir de 
        l'avoir perdue.
        A peine, quand je fus relev, eus-je remarqu les bords 
        de la plus large de quatre grandes rivires qui 
        formaient un lac en la bouclant, que l'esprit ou l'me 
        invisible des simples qui s'exhalent sur cette contre 
        me vint rjouir l'odorat; les petits cailloux n'taient 
        raboteux ni durs qu' la mie : ils avaient soin de 
        s'amollir quand un marchait dessus.
        Je rencontrai d'abord une toile de cinq avenues, dont 
        les chnes qui la composent semblaient par leur 
        excessive hauteur porter au ciel un parterre de haute 
        futaie. En promenant mes yeux de la racine jusqu'au 
        sommet, puis les prcipitant du fate jusqu'au pied, je 
        doutais si la Terre les portait, ou si eux-mmes ne 
        portaient point la Terre pendue  leur racine, on dirait 
        que leur front superbement lev pliait comme par force 
        sous la pesanteur des globes clestes dont ils ne 
        soutiennent la charge qu'en gmissant; leurs bras 
        tendus vers le ciel semblent en l'embrassant demander 
        aux astres la bnignit toute pure de leurs influences, 
        et la recevoir, auparavant qu'elles aient rien perdu de 
        leur innocence, au lit des lments.
        L, de tous cts, les fleurs, sans avoir eu d'autres 
        jardiniers que la nature, respirent une haleine sauvage, 
        qui rveille et satisfait l'odorat; l l'incarnat d'une 
        rose sur l'glantier, et l'azur clatant d'une violette 
        sous des ronces, ne laissant point de libert pour le 
        choix, vous font juger qu'elles sont toutes deux plus 
        belles l'une que l'autre; l le printemps compose toutes 
        les saisons; l ne germe point de plante vnneuse que 
        sa naissance ne trahisse sa conservation; l les 
        ruisseaux racontent leurs voyages aux cailloux; l mille 
        petites voix emplumes font retentir la fort au bruit 
        de leurs chansons; et la trmoussante assemble de ces 
        gosiers mlodieux est si gnrale qu'il semble que 
        chaque feuille dans le bois ait pris la langue et la 
        figure d'un rossignol; cho prend tant de plaisir  
        leurs airs qu'on dirait  les lui entendre rpter 
        qu'elle ait envie de les apprendre. A ct de ce bois se 
        voient deux prairies, dont le vert gai continu fait une 
        meraude  perte de vue. Le mlange confus des peintures 
        que le printemps attache  cent petites fleurs gare les 
        nuances l'une dans l'autre et ces fleurs agites 
        semblent courir aprs elles-mmes pour chapper aux 
        caresses du vent.
        On prendrait cette prairie pour un ocan, mais parce que 
        c'est une mer qui n'offre point de rivage, mon oeil, 
        pouvant d'avoir couru si loin sans dcouvrir le bord, 
        y envoyait vivement ma pense; et ma pense doutant que 
        ce ft la fin du monde, se voulait persuader que des 
        lieux si charmants avaient peut-tre forc le ciel de se 
        joindre  la Terre. Au milieu d'un tapis si vaste et si 
        parfait, court  bouillons d'argent une fontaine 
        rustique qui couronne ses bords d'un gazon maill de 
        pquerettes, de bassinets, de violettes, et ces fleurs 
        qui se pressent tout  l'entour font croire qu'elles se 
        pressent  qui se mirera la premire; elle est encore au 
        berceau, car elle ne fait que de natre, et sa face 
        jeune et polie ne montre pas seulement une ride.
        Les grands cercles qu'elle promne, en revenant mille 
        fois sur soi-mme, montrent que c'est bien  regret 
        qu'elle sort de son pays natal; et comme si elle et t 
        honteuse de se voir caresse auprs de sa mre, elle 
        repoussa toujours en murmurant ma main foltre qui la 
        voulait toucher. Les animaux qui s'y venaient 
        dsaltrer, plus raisonnables que ceux de notre monde, 
        tmoignaient tre surpris de voir qu'il faisait grand 
        jour sur l'horizon, pendant qu'ils regardaient le soleil 
        aux antipodes, et n'osaient quasi se pencher sur le 
        bord, de crainte qu'ils avaient de tomber au firmament.
        Il faut que je vous avoue qu' la vue de tant de belles 
        choses je me sentis chatouill de ces agrables 
        douleurs, o on dit que l'embryon se trouve  l'infusion 
        de son me. Le vieux poil me tomba pour faire place  
        d'autres cheveux plus pais et plus dlis. Je sentis ma 
        jeunesse se rallumer, mon visage devenir vermeil, ma 
        chaleur naturelle se remler doucement  mon humide 
        radical; enfin je reculai sur mon ge environ quatorze 
        ans.
        J'avais chemin une demi-lieue  travers une fort de 
        jasmins et de myrtes, quand j'aperus couch  l'ombre 
        je ne sais quoi qui remuait: d'tait un jeune 
        adolescent, dont la majestueuse beaut me fora presque 
         l'adoration. Il se leva pour m'en empcher:
         Et ce n'est pas  moi, s'cria-t-il fortement, c'est  
        Dieu que tu dois ces humilits - Vous voyez une 
        personne, lui rpondis-je, consterne de tant de 
        miracles, que je ne sais par lequel dbuter mes 
        admirations; car, en premier lieu, venant  un monde que 
        vous prenez sans doute ici pour une lune, je pensais 
        tre abord dans un autre que ceux de mon pays appellent 
        la Lune aussi; et voil que je me trouve en paradis, aux 
        pieds d'un Dieu qui ne veut pas tre ador, et d'un 
        tranger qui parle ma langue.
        - Hormis la qualit de Dieu, me rpliqua-t-il, ce que 
        vous dites est vritable ; cette terre-ci est la Lune 
        que vous voyez de votre globe; et ce lieu-ci o vous 
        marchez est le paradis, mais c'est le paradis terrestre 
        o n'ont jamais entr que six personnes: Adam, ve, 
        noch, moi qui suis le vieil lie, saint Jean 
        l'vangliste, et vous. Vous savez bien comment les deux 
        premiers en furent bannis, mais vous ne savez pas comme 
        ils arrivrent en votre monde. Sachez donc qu'aprs 
        avoir tt tous deux de la pomme dfendue, Adam, qui 
        craignait que Dieu, irrit par sa prsence, ne 
        rengrget sa punition, considra la lune, votre Terre, 
        comme le seul refuge o il se pouvait mettre  l'abri 
        des poursuites de son Crateur.
        Or, en ce temps-l, L'imagination chez l'homme tait si 
        forte, pour n'avoir point encore t corrompue, ni par 
        les dbauches, ni par la crudit des aliments, ni par 
        l'altration des maladies, qu'tant alors excit du 
        violent dsir d'aborder cet asile, et que toute sa masse 
        tant devenue lgre par le feu de cet enthousiasme, il 
        y fut enlev de la mme sorte qu'il s'est vu des 
        philosophes, leur imagination fortement tendue  quelque 
        chose, tre emports en l'air par les ravissements que 
        vous appelez extatiques. Eve, que l'infirmit de son 
        sexe rendait plus faible et moins chaude, n'aurait pas 
        eu sans doute l'imagination assez vigoureuse pour 
        vaincre par la contention de sa volont le poids de la 
        matire, mais parce qu'il y avait trs peu qu'elle avait 
        t tire du corps de son mari, la sympathie dont cette 
        moiti tait encore lie  son tout, la porta vers lui  
        mesure qu'il montait, comme l'ambre se fait suivre de la 
        paille, comme l'aimant se tourne au septentrion d'o il 
        a t arrach, et Adam attira l'ouvrage de sa cte comme 
        la mer attire les fleuves qui sont sortis d'elle. 
        Arrivs qu'ils furent en votre Terre, ils s'habiturent 
        entre la Msopotamie et l'Arabie ; les Hbreux l'ont 
        connu sous le nom d'Adam, et les idoltres sous le nom 
        de Promthe, que leurs potes feignirent avoir drob 
        le feu du ciel,  cause de ses descendants qu'il 
        engendra pourvus d'une me aussi parfaite que celle dont 
        Dieu l'avait rempli.
        Ainsi pour habiter votre monde, le premier homme laissa 
        celui-ci dsert; mais le Tout-Sage ne voulut pas qu'une 
        demeure si heureuse restt sans habitants: il permit, 
        peu de sicles aprs, qu'noch, ennuy de la compagnie 
        des hommes, dont l'innocence se corrompait, et envie de 
        les abandonner.
        Mais ce saint personnage ne jugea point de retraite 
        assure contre l'ambition de ses parents qui 
        s'gorgeaient dj pour le partage de votre monde, sinon 
        la Terre bienheureuse, dont jadis, Adam, son aeul, lui 
        avait tant parl. Toutefois, comment y aller ?
        L'chelle de Jacob n'tait pas encore invente ! La 
        grce du Trs-Haut y suppla, car elle fit qu'noch 
        s'avisa que le feu du ciel descendait sur les 
        holocaustes des justes et de ceux qui taient agrables 
        devant la face du Seigneur, selon la parole de sa bouche 
        :  L'odeur des sacrifices du juste est monte jusqu' 
        moi.  Un jour que cette flamme divine tait acharne  
        consommer une victime qu'il offrait  l'ternel, de la 
        vapeur qui s'exhalait, il remplit deux grands vases 
        qu'il ferma hermtiquement, et se les attacha sous les 
        aisselles. La fume aussitt qui tendait  s'lever 
        droit  Dieu, et qui ne pouvait que par miracle pntrer 
        du mtal, poussa les vases en haut, et de la sorte 
        enlevrent avec eux ce saint homme.
        Quand il fut mont jusqu' la Lune, et qu'il eut jet 
        les yeux sur ce beau jardin, un panouissement de joie 
        quasi surnaturel lui fit connatre que c'tait le 
        Paradis terrestre o son grand-pre avait autrefois 
        demeur. Il dlia promptement les vaisseaux qu'il avait 
        ceints comme des ailes autour de ses paules, et le fit 
        avec tant de bonheur qu' peine tait-il en l'air quatre 
        toises au-dessus de la Lune, lorsqu'il prit cong de ses 
        nageoires. L'levation cependant tait assez grande pour 
        le beaucoup blesser, sans le grand tour de sa robe, o 
        le vent s'engouffra, et l'ardeur du feu de la charit 
        qui le soutint aussi.
        Pour les vases, ils montrent toujours jusqu' ce que 
        Dieu les enchsst dans le ciel, et c'est ce 
        qu'aujourd'hui vous appelez les Balances, qui nous 
        montrent bien tous les jours qu'elles sont encore 
        pleines des odeurs du sacrifice d'un juste par les 
        influences favorables qu'elles inspirent sur l'horoscope 
        de Louis le Juste, qui eut les balances pour ascendant.
        Il n'tait pas encore toutefois en ce jardin; il n'y 
        arriva que quelques temps aprs. Ce fut lorsque dborda 
        le dluge, car les eaux ou votre monde s'engloutit 
        montrent  une hauteur si prodigieuse que l'arche 
        voguait dans les cieux  ct de la Lune.
        Les humains aperurent ce globe par la fentre, mais la 
        rflexion de ce grand corps opaque s'affaiblissait  
        cause de leur proximit qui partageait sa lumire, 
        chacun d'eux croit que c'tait un canton de la Terre qui 
        n'avait pas t noy. Il n'y eut qu'une fille de No, 
        nomme Achab, qui,  cause peut-tre qu'elle avait pris 
        garde qu' mesure que le navire haussait, ils 
        approchaient de cet astre, soutint  cor et  cri 
        qu'assurment c'tait la lune. On eut beau lui 
        reprsenter que, la sonde jete, on n'avait trouv que 
        quinze couds d'eau, elle rpondait que le fer avait 
        donc rencontr le dos d'une baleine qu'ils avaient pris 
        pour la Terre  que, quant  elle, elle tait bien 
        assure que c'tait la Lune en propre personne qu'ils 
        allaient aborder. Enfin, comme chacun opine pour son 
        semblable, toutes les autres femmes se le persuadrent 
        ensuite. Les voil donc, malgr la dfense des hommes, 
        qui jettent l'esquif en mer.
        Achab tait la plus hasardeuse ; aussi voulut-elle la 
        premire essayer le pril. Elle se lance allgrement 
        dedans, et tout son sexe l'allait joindre, sans une 
        vague qui spart le bateau du navire. On eut beau crier 
        aprs elle, l'appeler cent fois lunatique, protester 
        qu'elle serait cause qu'un jour on reprocherait  toutes 
        les femmes d'avoir dans la tte un quartier de la Lune, 
        elle se moqua d'eux.
        La voil qui vogue hors du monde. Les animaux suivirent 
        son exemple, car la plupart des oiseaux qui se sentirent 
        l'aile assez forte pour risquer le voyage, impatients de 
        la premire prison dont on et encore arrt leur 
        libert, donnrent jusque-l.
        Des quadrupdes mmes, les plus courageux se mirent  la 
        nage. Il en tait sorti prs de mille, avant que les 
        fils de No pussent fermer les tables que la foule des 
        animaux qui s'chappaient tenaient ouvertes. La plupart 
        abordrent ce nouveau monde.
        Pour l'esquif, il alla donner contre un coteau fort 
        agrable o la gnreuse Achab descendit, et, joyeuse 
        d'avoir connu qu'en effet cette Terre-l tait la Lune, 
        ne voulait point se rembarquer pour rejoindre ses 
        frres.
        Elle s'habitua quelque temps dans une grotte, et comme 
        un jour elle se promenait, balanant si elle serait 
        fche d'avoir perdu la compagnie des siens ou si elle 
        en serait bien aise, elle aperut un homme qui abattait 
        un gland. La joie d'une telle rencontre la fit voler aux 
        embrassements; elle en reut de rciproques, car il y 
        avait encore plus longtemps que le vieillard n'avait vu 
        de visage humain. d'tait noch le Juste. Ils vcurent 
        ensemble, et sans que le naturel impie de ses enfants, 
        et l'orgueil de sa femme, l'obliget de se retirer dans 
        les bois, ils auraient achev ensemble de filer leurs 
        jours avec toute la douceur dont Dieu bnit le mariage 
        des justes.
        L, tous les jours, dans les retraites les plus sauvages 
        de ces affreuses solitudes, ce bon vieillard offrait  
        Dieu, d'un esprit pur, son coeur en holocauste, quand 
        de l'Arbre de Science que vous savez qui est en ce 
        jardin, un jour tant tomb une pomme dans la rivire au 
        bord de laquelle il est plant, elle fut porte  la 
        merci des vagues hors le paradis, en un lieu o le 
        pauvre noch, pour sustenter sa vie, prenait du poisson 
         la pche. Ce beau fruit fut arrt dans le filet, il 
        le mangea. Aussitt il connut o tait le paradis 
        terrestre, et, par des secrets que vous ne sauriez 
        concevoir si vous n'aviez mang comme lui de la pomme de 
        science, il y vint demeurer.
        Il faut maintenant que je vous raconte la faon dont j'y 
        suis venu: Vous n'avez pas oubli, je pense, que je me 
        nomme lie, car je vous l'ai dit nagure. Vous saurez 
        donc que j'tais en votre monde et que j'habitais avec 
        lise, un Hbreu comme moi, sur les bords du Jourdain, 
        o je vivais, parmi les livres, d'une vie assez douce 
        pour ne la pas regretter, encore qu'elle s'coult. 
        Cependant, plus les lumires de mon esprit croissaient, 
        plus croissait aussi la connaissance de celles que je 
        n'avais point. Jamais nos prtres ne me ramentevaient 
        Adam que le souvenir de cette philosophie parfaite qu'il 
        avait possde ne me ft soupirer. Je dsesprais de la 
        pouvoir acqurir, quand un jour, aprs avoir sacrifi 
        pour l'expiation des faiblesses de mon tre mortel, je 
        m'endormis et l'ange du Seigneur m'apparut en songe. 
        Aussitt que je fus veill, je ne manquai pas de 
        travailler aux choses qu'il m'avait prescrites; je pris 
        de l'aimant environ deux pieds en carr, je les mis au 
        fourneau, puis lorsqu'il fut bien purg, prcipit et 
        dissous, j'en tirai l'attractif, calcinai tout cet 
        lixir et le rduisis en un morceau de la grosseur 
        environ d'une balle mdiocre.
        En suite de ces prparations, je fis construire un 
        chariot de fer fort lger et, de l  quelques mois, 
        tous mes engins tant achevs, j'entrai dans mon 
        industrieuse charrette. Vous me demanderez possible  
        quoi bon tout cet attirail ? Sachez que l'ange m'avait 
        dit en songe que si je voulais acqurir une science 
        parfaite comme je la dsirais, je montasse au monde de 
        la Lune, o je trouverais dedans le paradis d'Adam, 
        l'Arbre de Science, parce qu'aussitt que j'aurais tt 
        de son fruit mon me serait claire de toutes les 
        vrits dont une crature est capable. Voil donc le 
        voyage pour lequel j'avais bti mon chariot. Enfin je 
        montai dedans et lorsque je fus bien ferme et bien 
        appuy sur le sige, je ruai fort haut en l'air cette 
        boule d'aimant. Or la machine de fer que j'avais forge 
        tout exprs plus massive au milieu qu'aux extrmits fut 
        enleve aussitt et, dans un parfait quilibre,  cause 
        qu'elle se poussait toujours plus vite par cet endroit-
        l. Ainsi donc  mesure que j'arrivais o l'aimant 
        m'avait attir, et ds que j'tais saut jusque-l, ma 
        main le faisait repartir.
        - Mais, l'interrompis-je, comment lanciez-vous votre 
        balle si droit au-dessus de votre chariot, qu'il ne se 
        trouvt jamais  ct ?
        - Je ne vois point de merveille en cette aventure, me 
        dit-il, car l'aimant, pouss qu'il tait en l'air, 
        attirait le fer droit  soi ; et par consquent il tait 
        impossible que je montasse jamais  ct. Je vous 
        confesserai bien que, tenant ma boule  ma main, je ne 
        laissais pas de monter, parce que le chariot courait 
        toujours  l'aimant que je tenais au-dessus de lui ; 
        mais la saillie de ce fer pour embrasser ma boule tait 
        si vigoureuse qu'elle me faisait plier le corps en 
        quatre doubles, de sorte que je n'osai tenter qu'une 
        fois cette nouvelle exprience. A la vrit, c'tait un 
        spectacle  voir bien tonnant, car le soin avec lequel 
        j'avais poli l'acier de cette maison volante 
        rflchissait de tous cts la lumire du soleil si vive 
        et si aigu que je croyais moi-mme tre emport dans un 
        chariot de feu. Enfin, aprs avoir beaucoup ru et vol 
        aprs mon coup, j'arrivai comme vous avez fait en un 
        terme o je tombais vers ce monde-ci ; et parce qu'en 
        cet instant je tenais ma boule bien serre entre mes 
        mains, mon chariot dont le sige me pressait pour 
        approcher de son attractif ne me quitta point ; tout ce 
        qui me restait  craindre tait de me rompre le col; 
        mais pour m'en garantir, je rejetais ma boule de temps 
        en temps, afin que ma machine se sentant naturellement 
        attire, prt du repos et rompt ainsi la force de ma 
        chute. Puis, enfin, quand je me vis  deux ou trois 
        cents toises prs de Terre, je lanai ma balle de tous 
        cts  fleur du chariot, tantt de, tantt del, 
        jusqu' ce que mes yeux le dcouvrirent. Aussitt je ne 
        manquai pas de la ruer dessus, et ma machine l'ayant 
        suivie, je me laissai tomber tant que je me discernai 
        prs de briser contre le sable, car alors je la jetai 
        seulement un pied par-dessus ma tte, et ce petit coup-
        l teignit tout  fait la raideur que lui avait 
        imprime le prcipice, de sorte que ma chute ne fut pas 
        plus violente que si je fusse tomb de ma hauteur.
        Je ne vous reprsenterai point l'tonnement dont me 
        saisit la rencontre des merveilles qui sont cans, parce 
        qu'il fut  peu prs semblable  celui dont je vous 
        viens de voir constern. Vous saurez seulement que je 
        rencontrai, ds le lendemain, l'Arbre de Vie par le 
        moyen duquel je m'empchai de vieillir. Il consomma 
        bientt et fit exhaler le serpent en fume.  A ces mots 
        :
         Vnrable et sacr patriarche, lui dis-je, je serais 
        bien aise de savoir ce que vous entendez par ce serpent 
        qui fut consomm.  Lui, d'un visage riant, me rpondit 
        ainsi:
         J'oubliais,  mon fils,  vous dcouvrir un secret 
        dont on ne peut pas vous voir instruit. Vous saurez donc 
        qu'aprs qu'Eve et son mari eurent mang de la pomme 
        dfendue, Dieu, pour punir le serpent qui les en avait 
        tents, le relgua dans le corps de l'homme. Il n'est 
        point n depuis de crature humaine qui, en punition du 
        crime de son premier pre, ne nourrisse un serpent dans 
        son ventre, issu de ce premier. Vous le nommez les 
        boyaux, et vous les croyez ncessaires aux fonctions de 
        la vie, mais apprenez que ce ne sont autre chose que des 
        serpents plis sur eux-mmes en plusieurs doubles.
        Quand vous entendez vos entrailles crier, c'est le 
        serpent qui siffle, et qui, suivant ce naturel glouton 
        dont jadis il incita le premier homme  trop manger, 
        demande  manger aussi; car Dieu qui, pour vous chtier, 
        voulait vous rendre mortel comme les autres animaux, 
        vous fit obsder par cet insatiable, afin que si vous 
        lui donniez trop  manger, vous vous touffassiez; ou 
        si, lorsque avec les dents invisibles dont cet affam 
        mord votre estomac, vous lui refusiez sa pitance, il 
        crit, il temptt, il dgorget ce venin que vos 
        docteurs appellent la bile, et vous chaufft tellement, 
        par le poison qu'il inspire  vos artres, que vous en 
        fussiez bientt consum. Enfin pour vous montrer que vos 
        boyaux sont un serpent que vous avez dans le corps, 
        souvenez-vous qu'on en trouva dans les tombeaux 
        d'Esculape, de Scipion, d'Alexandre, de Charles Martel 
        et d'douard d'Angleterre qui se nourrissaient encore 
        des cadavres de leurs htes.
        - En effet, lui dis-je en l'interrompant, j'ai remarqu 
        que comme ce serpent essaie toujours  s'chapper du 
        corps de l'homme, on lui voit la tte et le col sortir 
        au bas de nos ventres. Mais aussi Dieu n'a pas permis 
        que l'homme seul en ft tourment, il a voulu qu'il se 
        bandt contre la femme pour lui jeter son venin, et que 
        l'enflure durt neuf mois aprs l'avoir pique. Et pour 
        vous montrer que je parle suivant la parole du Seigneur, 
        c'est qu'il dit au serpent pour le maudire qu'il aurait 
        beau faire trbucher la femme en se raidissant contre 
        elle, qu'elle lui ferait enfin baisser la tte.  Je 
        voulais continuer ces fariboles, mais lie m'en empcha:
         Songez, dit-il, que ce lieu-ci est saint.  Il se tut 
        ensuite quelque temps, comme pour se ramentevoir de 
        l'endroit o il tait demeur, puis il prit ainsi la 
        parole :
         Je ne tte du fruit de vie que de cent ans en cent 
        ans, son jus a pour le got quelque rapport avec 
        l'esprit de vin ; ce fut, je crois, cette pomme qu'Adam 
        avait mange qui fut cause que nos premiers pres 
        vcurent si longtemps, pour ce qu'il tait coul dans 
        leur semence quelque chose de son nergie jusqu' ce 
        qu'elle s'teignt dans les eaux du dluge. L'Arbre de 
        Science est plant vis--vis. Son fruit est couvert 
        d'une corce qui produit l'ignorance dans quiconque en a 
        got, et qui sous l'paisseur de cette pelure conserve 
        les spirituelles vertus de ce docte manger. Dieu 
        autrefois, aprs avoir chass Adam de cette Terre 
        bienheureuse, de peur qu'il n'en retrouvt le chemin, 
        lui frotta les gencives de cette corce. Il fut, depuis 
        ce temps-l, plus de quinze ans  radoter et oublia 
        tellement toutes choses que lui ni ses descendants 
        jusqu' Mose ne se souvinrent seulement pas de la 
        Cration. Mais les restes de la vertu de cette pesante 
        corce achevrent de se dissiper par la chaleur et la 
        clart du gnie de ce grand prophte.
        Je m'adressai par bonheur  l'une de ces pommes que la 
        maturit avait dpouille de sa peau, et ma salive  
        peine l'avait mouille que la philosophie universelle 
        m'absorba. Il me sembla qu'un nombre infini de petits 
        yeux se plongrent dans ma tte, et je sus le moyen de 
        parler au Seigneur.
        Quand depuis j'ai fait rflexion sur cet enlvement 
        miraculeux, je me suis bien imagin que je n'aurais pas 
        pu vaincre par les vertus occultes d'un simple corps 
        naturel la vigilance du sraphin que Dieu a ordonn pour 
        la garde de ce paradis.
        Mais parce qu'il se plat  se servir de causes 
        secondes, je crus qu'il m'avait inspir ce moyen pour y 
        entrer, comme il voulut se servir des ctes d'Adam pour 
        lui faire une femme, quoiqu'il pt la former de Terre 
        aussi bien que lui.
        Je demeurai longtemps dans ce jardin  me promener sans 
        compagnie. Mais enfin, comme l'ange portier du lieu 
        tait mon principal hte, il me prit envie de le saluer. 
        Une heure de chemin termina mon voyage, car, au bout de 
        ce temps, j'arrivai en une contre o mille clairs se 
        confondant en un formaient un jour aveugle qui ne 
        servait qu' rendre l'obscurit visible.
        Je n'tais pas encore bien remis de cette aventure que 
        j'aperus devant moi un bel adolescent :
        Je suis, me dit-il, l'archange que tu cherches, je viens 
        de lire dans Dieu qu'il t'avait suggr les moyens de 
        venir ici, et qu'il voulait que tu y attendisses sa 
        volont. Il m'entretint de plusieurs choses et me dit 
        entre autres :
        Que cette lumire dont j'avais paru effray n'tait rien 
        de formidable; qu'elle s'allumait presque tous les 
        soirs, quand il faisait la ronde, parce que, pour viter 
        les surprises des sorciers qui entrent partout sans tre 
        vus, il tait contraint de jouer de l'espadon avec son 
        pe flamboyante autour du paradis terrestre, et que 
        cette lueur tait les clairs qu'engendrait son acier.
        Ceux que vous apercevez de votre monde, ajouta-t-il, 
        sont produits par moi. Si quelquefois vous les remarquez 
        bien loin, c'est  cause que les nuages d'un climat 
        loign, se trouvant disposs  recevoir cette 
        impression, font rejaillir jusqu' vous ces lgres 
        images de feu, ainsi qu'une vapeur autrement situe se 
        trouva propre  former l'arc-en-ciel. Je ne vous 
        instruirai pas davantage, aussi bien la pomme de science 
        n'est pas loin d'ici ; aussitt que vous en aurez mang, 
        vous serez docte comme moi. Mais surtout gardez-vous 
        d'une mprise; la plupart des fruits qui pendent  ce 
        vgtant sont environns d'une corce de laquelle si 
        vous ttez, vous descendrez au-dessous de l'homme au 
        lieu que le dedans vous fera monter aussi haut que 
        l'ange. lie en tait l des instructions que lui avait 
        donnes le sraphin quand un petit homme nous vint 
        joindre.
         C'est ici cet noch dont je vous ai parl, me dit tout 
        bas mon conducteur.  Comme il achevait ces mots, noch 
        nous prsenta un panier plein de je ne sais quels fruits 
        semblables aux pommes de grenades qu'il venait de 
        dcouvrir, ce jour-l mme, en un bocage recul. J'en 
        serrai quelques-unes dans mes poches par le commandement 
        d'lie, lorsqu'il lui demanda qui j'tais.
         C'est une aventure qui mrite un plus long entretien, 
        repartit mon guide; ce soir, quand nous serons retirs, 
        il nous contera lui-mme les miraculeuses particularits 
        de son voyage. 
        Nous arrivmes, en finissant cela, sous une espce 
        d'ermitage fait de branches de palmier ingnieusement 
        entrelaces avec des myrtes et des orangers. L 
        j'aperus dans un petit rduit des monceaux d'une 
        certaine filoselle si blanche et si dlie qu'elle 
        pouvait passer pour l'me de la neige.
        Je vis aussi des quenouilles rpandues  et l. Je 
        demandai  mon conducteur  quoi elles servaient :
         A filer, me rpondit-il. Quand le bon noch veut se 
        dbander de la mditation, tantt il habille cette 
        filasse, tantt il en tourne du fil, tantt il tisse de 
        la toile qui sert  tailler des chemises aux onze mille 
        vierges. Il n'est pas que vous n'ayez quelquefois 
        rencontr en votre monde je ne sais quoi de blanc qui 
        voltige en automne, environ la saison des semailles ; 
        les paysans appellent cela "coton de Notre-Dame", c'est 
        la bourre dont noch purge son lin quand il le carde.  
        Nous n'arrtmes gure, sans prendre cong d'noch, dont 
        cette cabane tait la cellule, et ce qui nous obligea de 
        le quitter sitt fut que, de six en six heures, il fait 
        oraison et qu'il y avait bien cela qu'il avait achev la 
        dernire.
        Je suppliai en chemin lie de nous achever l'histoire 
        des assomptions qu'il m'avait entame, et lui dis qu'il 
        en tait demeur, ce me semblait,  celle de saint Jean 
        l'vangliste.
         Alors puisque vous n'avez pas, me dit-il, la patience 
        d'attendre que la pomme de savoir vous enseigne mieux 
        que moi toutes ces choses, je veux bien vous les 
        apprendre : Sachez donc que Dieu... 
        A ce mot, je ne sais pas comme le Diable s'en mla, tant 
        y a que je ne pus m'empcher de l'interrompre pour 
        railler :
         Je m'en souviens, lui dis-je, Dieu fut un jour averti 
        que l'me de cet vangliste tait si dtache qu'il ne 
        la retenait plus qu' force de serrer les dents, et 
        cependant l'heure, o il avait prvu qu'il serait enlev 
        cans, tait presque expire de faon que, n'ayant pas 
        le temps de lui prparer une machine, il fut contraint 
        de l'y faire tre vitement sans avoir le loisir de l'y 
        faire aller.  lie, pendant tout ce discours, me 
        regardait avec des yeux capables de me tuer, si j'eusse 
        t en tat de mourir d'autre chose que de faim :
         Abominable, fit-il, en se reculant, tu as l'impudence 
        de railler sur les choses saintes, au moins ne serait-ce 
        pas impunment si le Tout-Sage ne voulait te laisser aux 
        nations en exemple fameux de sa misricorde. Va, impie, 
        hors d'ici, va publier dans ce petit monde et dans 
        l'autre, car tu es prdestin  y retourner, la haine 
        irrconciliable que Dieu porte aux athes.  A peine 
        eut-il achev cette imprcation qu'il m'empoigna et me 
        conduisit rudement vers la porte. Quand nous fmes 
        arrivs proche un grand arbre dont les branches charges 
        de fruits se courbaient presque  terre :
         Voici l'Arbre de Savoir, me dit-il, o tu aurais puis 
        des lumires inconcevables sans ton irrligion.  Il 
        n'eut pas achev ce mot que, feignant de languir de 
        faiblesse, je me laissai tomber contre une branche o je 
        drobai adroitement une pomme. Il s'en fallait encore 
        plusieurs enjambes que je n'eusse le pied hors de ce 
        parc dlicieux; cependant la faim me pressait avec tant 
        de violence qu'elle me fit oublier que j'tais entre les 
        mains d'un prophte courrouc. Cela fit que je tirai une 
        de ces pommes dont j'avais grossi ma poche, o je cachai 
        mes dents; mais, au lieu de prendre une de celles dont 
        noch m'avait fait prsent, ma main tomba sur la pomme 
        que j'avais cueillie  l'arbre de science et dont par 
        malheur je n'avais pas dpouill l'corce.
        J'en avais  peine got qu'une paisse nuit tomba sur 
        mon me: je ne vis plus ma pomme, plus d'lie auprs de 
        moi, et mes yeux ne reconnurent pas en tout l'hmisphre 
        une seule trace du Paradis terrestre, et avec tout cela 
        je ne laissais pas de me souvenir de tout ce qui m'y 
        tait arriv.
        Quand depuis j'ai fait rflexion sur ce miracle, je me 
        suis figur que cette corce ne m'avait pas tout  fait 
        abruti,  cause que mes dents la traversrent et se 
        sentirent un peu du jus de dedans, dont l'nergie avait 
        dissip les malignits de la pelure.
        Je restai bien surpris de me voir tout seul au milieu 
        d'un pays que je ne connaissais point. J'avais beau 
        promener mes yeux, et les jeter par la campagne, aucune 
        crature ne s'offrait pour les consoler. Enfin je 
        rsolus de marcher, jusqu' ce que la Fortune me fit 
        rencontrer la compagnie de quelque bte ou de la mort.
        Elle m'exaua car au bout d'un demi-quart de lieue je 
        rencontrai deux fort grands animaux, dont l'un s'arrta 
        devant moi, l'autre s'enfuit lgrement au gte du 
        moins, je le pensai ainsi  cause qu' quelque temps de 
        l je le vis revenir accompagn de plus de sept ou huit 
        cents de mme espce qui m'environnrent. Quand je les 
        pus discerner de prs, je connus qu'ils avaient la 
        taille, la figure et le visage comme nous. Cette 
        aventure me fit souvenir de ce que jadis j'avais ou 
        conter  ma nourrice, des sirnes, des faunes et des 
        satyres. De temps en temps ils levaient des hues si 
        furieuses, causes sans doute par l'admiration de me 
        voir, que je croyais quasi tre devenu monstre.
        Une de ces btes-hommes m'ayant saisi par le col, de 
        mme que font les loups quand ils enlvent une brebis, 
        me jeta sur son dos, et me mena dans leur ville. Je fus 
        bien tonn, lorsque je reconnus en effet que c'taient 
        des hommes, de n'en rencontrer pas un qui ne marcht  
        quatre pattes.
        Quand ce peuple me vit passer, me voyant si petit (car 
        la plupart d'entre eux ont douze coudes de longueur), 
        et mon corps soutenu sur deux pieds seulement, ils ne 
        purent croire que je fusse un homme, car ils tenaient, 
        eux autres, que, la nature ayant donn aux hommes comme 
        aux btes deux jambes et deux bras, ils s'en devaient 
        servir comme eux. Et en effet, rvant depuis sur ce 
        sujet, j'ai song que celle situation de corps n'tait 
        point trop extravagante, quand je ne suis souvenu que 
        nos enfants, lorsqu'ils ne sont encore instruits que de 
        nature, marchent  quatre pieds, et ne s'lvent sur 
        deux que par le soin de leurs nourrices qui les dressent 
        dans de petits chariots, et leur attachent des lanires 
        pour les empcher de tomber sur les quatre, comme la 
        seule assiette ou la figure de notre masse incline de se 
        reposer.
        Ils disaient donc ( ce que je me suis fait depuis 
        interprter) qu'infailliblement j'tais la femelle du 
        petit animal de la reine. Ainsi je fus en qualit de 
        telle ou d'autre chose men droit  l'htel de ville, ou 
        je remarquai, selon le bourdonnement et les postures que 
        faisaient et le peuple et les magistrats, qu'ils 
        consultaient ensemble ce que je pouvais tre. Quand ils 
        eurent longtemps confr, un certain bourgeois qui 
        gardait les btes rares supplia les chevins de me 
        prter  lui, en attendant que la reine m'envoyt qurir 
        pour vivre avec mon mle.
        On n'en fit aucune difficult. Ce bateleur me porta en 
        son logis, il m'instruisit  faire le godenot,  passer 
        des culbutes,  figurer des grimaces; et les aprs-
        dnes faisait prendre  la porte de l'argent pour me 
        montrer. Enfin le ciel, flchi de mes douleurs et fcher 
        de voir profaner le temple de son matre, voulut qu'un 
        jour, comme j'tais attach au bout d'une corde, avec 
        laquelle le charlatan me faisait sauter pour divertir le 
        badaud, un de ceux qui me regardaient, aprs m'avoir 
        considr fort attentivement, me demanda en grec qui 
        j'tais. Je fus bien tonn d'entendre l parler comme 
        en notre monde. Il m'interrogea quelque temps ; je lui 
        rpondis, et lui contai ensuite gnralement toute 
        l'entreprise et le succs de mon voyage. Il me consola, 
        et je me souviens qu'il me dit :
         Eh bien ! mon fils, vous portez enfin la peine des 
        faiblesses de votre monde. Il y a du vulgaire ici comme 
        l qui ne peut souffrir la pense des choses o il n'est 
        point accoutum. Mais sachez qu'on ne vous traite qu' 
        la pareille, et que si quelqu'un de cette Terre avait 
        mont dans la vtre, avec la hardiesse de se dire homme, 
        vos docteurs le feraient touffer comme un monstre ou 
        comme un singe possd du Diable. 
        Il me promit ensuite qu'il avertirait la cour de mon 
        dsastre; il ajouta qu'aussitt qu'il m'avait envisag, 
        le coeur lui avait dit que j'tais un homme parce qu'il 
        avait autrefois voyag au monde d'o je venais, que mon 
        pays tait la Lune, que j'tais gaulois et qu'il avait 
        jadis demeur en Grce, qu'on l'appelait le dmon de 
        Socrate, qu'il avait depuis la mort de ce philosophe 
        gouvern et instruit  Thbes paminondas, qu'ensuite, 
        tant pass chez les Romains, la justice l'avait attach 
        au parti du jeune Caton, puis aprs son trpas, qu'il 
        s'tait donn  Brutus. Que tous ces grands personnages 
        n'ayant rien laiss au monde  leur place que l'image de 
        leurs vertus, il s'tait retir avec ses compagnons 
        tantt dans les temples tantt dans les solitudes.
         Enfin, ajouta-t-il, le peuple de votre Terre devint si 
        stupide et si grossier que mes compagnons et moi 
        perdmes tout le plaisir que nous avions pris autrefois 
         l'instruire. Il n'est pas que vous n'ayez entendu 
        parler de nous; on nous appelait oracles, nymphes, 
        gnies, fes, Dieux foyers, lmures, larves, lamies, 
        farfadets, naades, incubes, ombres, mnes, spectres, 
        fantmes; et nous abandonnmes votre monde sous le rgne 
        d'Auguste, un peu aprs que je me fus apparu  Drusus, 
        fils de Livia, qui portait la guerre en Allemagne, et 
        que je lui dfendis de passer outre. Il n'y a pas 
        longtemps que j'en suis arriv pour la seconde fois; 
        depuis cent ans en , j'ai eu commission d'y faire un 
        voyage, je rdai beaucoup en Europe, et conversai avec 
        des personnes que possible vous aurez connues. Un jour, 
        entre autres, j'apparus  Cardan comme il tudiait; je 
        l'instruisis de quantit de choses, et en rcompense il 
        me promit qu'il tmoignerait  la postrit de qui il 
        tenait les miracles qu'il s'attendait d'crire.
        J'y vis Agrippa, l'abb Tritme, le docteur Faust, La 
        Brosse, Csar, et une certaine cabale de jeunes gens que 
        le vulgaire a connus sous le nom de  chevaliers de la 
        Rose-Croix ,  qui j'enseignai quantit de souplesse et 
        de secrets naturels, qui sans doute les auront fait 
        passer chez le peuple pour de grands magiciens. Je 
        connus aussi Campanella, ce fut moi qui l'avisai, 
        pendant qu'il tait  l'Inquisition  Rome, de styler 
        son visage et son corps aux grimaces et aux postures 
        ordinaires de ceux dont il avait besoin de connatre 
        l'intrieur afin d'exciter chez soi par une mme 
        assiette les penses que cette mme situation avait 
        appeles dans ses adversaires, parce qu'ainsi il 
        mnagerait mieux leur me quand il la connatrait; il 
        commena  ma prire un livre que nous intitulmes De 
        Sensu Rerum. J'ai frquent pareillement en France, La 
        Mothe, Le Vayer et Gassendi. Ce second est un homme qui 
        crit autant en philosophe que ce premier y vit. J'y ai 
        connu aussi quantit d'autres gens, que votre sicle 
        traite de divins, mais je n'ai rien trouv en eux que 
        beaucoup de babil et beaucoup d'orgueil.
        Enfin comme je traversais de votre pays en Angleterre 
        pour tudier les moeurs de ses habitants, je rencontrai 
        un homme, la honte de son pays; car certes c'est une 
        honte aux grands de votre tat de reconnatre en lui, 
        sans l'adorer, la vertu dont il est le trne. Pour 
        abrger son pangyrique, il est tout esprit, il est tout 
        coeur, et si donner  quelqu'un toutes ces deux qualits 
        dont une jadis suffisait  marquer un hros n'tait dire 
        Tristan l'Hermite, je me serais bien gard de le nommer, 
        car je suis assur qu'il ne me pardonnera point cette 
        mprise; mais comme je n'attends pas de retourner jamais 
        en votre monde, je veux rendre  la vrit ce tmoignage 
        de ma conscience. Vritablement, il faut que je vous 
        avoue que, quand je vis une vertu si haute, 
        j'apprhendai qu'elle ne ft pas reconnue; c'est 
        pourquoi je tchai de lui faire accepter trois fioles; 
        la premire tait pleine d'huile de talc, l'autre de 
        poudre de projection, et la dernire d'or potable, 
        c'est--dire de ce sel vgtatif dont vos chimistes 
        promettent l'ternit. Mais il les refusa avec un ddain 
        plus gnreux que Diogne ne reut les compliments 
        d'Alexandre quand il le vint visiter  son tonneau. 
        Enfin je ne puis rien ajouter  l'loge de ce grand 
        homme, si ce n'est que c'est le seul pote, le seul 
        philosophe et le seul homme libre que vous ayez. Voil 
        les personnes considrables avec qui j'ai convers; tous 
        les autres, au moins de ceux que j'ai connus, sont si 
        fort au-dessous de l'homme, que j'ai vu des btes un peu 
        plus haut.
        Au reste, je ne suis point originaire de votre Terre ni 
        de celle-ci, je suis n dans le soleil. Mais parce que 
        quelquefois notre monde se trouve trop peupl,  cause 
        de la longue vie de ses habitants, et qu'il est presque 
        exempt de guerres et de maladies, de temps en temps nos 
        magistrats envoient des colonies dans les mondes 
        d'autour. Quant  moi, je fus command pour aller en 
        celui de la Terre et dclar chef de la peuplade qu'on y 
        envoyait avec moi. J'ai pass depuis en celui-ci, pour 
        les raisons que je vous ai dites; et ce qui fait que j'y 
        demeure actuellement sans bouger, c'est que les hommes y 
        sont amateurs de la vrit, qu'on n'y voit point de 
        pdants, que les philosophes ne se laissent persuader 
        qu' la raison, et que l'autorit d'un savant, ni le 
        plus grand nombre, ne l'emportent point sur l'opinion 
        d'un batteur en grange, si le batteur en grange raisonne 
        aussi fortement. Bref, en ce pays, on ne compte pour 
        insenss que les sophistes et les orateurs. 
        Je lui demandai combien de temps ils vivaient, il me 
        rpondit :
         Trois ou quatre mille ans.  Et continua de cette 
        sorte :
         Pour me rendre visible comme je suis  prsent, quand 
        je sens le cadavre que j'informe presque us ou que les 
        organes n'exercent plus leurs fonctions assez 
        parfaitement, je me souffle dans un jeune corps 
        nouvellement mort.
        Encore que les habitants du soleil ne soient pas en 
        aussi grand nombre que ceux de ce monde, le soleil 
        toutefois en regorge bien souvent,  cause que le peuple 
        pour tre d'un temprament fort chaud, est remuant, 
        ambitieux, et digre beaucoup.
        Ce que je vous dis ne vous doit pas sembler une chose 
        tonnante, car, quoique notre globe soit trs vaste et 
        le vtre petit, quoique nous ne mourions qu'aprs quatre 
        mille ans, et vous aprs un demi-sicle, apprenez que 
        tout de mme qu'il n'y a pas tant de cailloux que de 
        terre, ni tant d'insectes que de plantes, ni tant 
        d'animaux que d'insectes, ni tant d'hommes que 
        d'animaux; qu'ainsi il n'y doit pas avoir tant de dmons 
        que d'hommes,  cause des difficults qui se rencontrent 
         la gnration d'un compos si parfait.  Je lui 
        demandai s'ils taient des corps comme nous ; il me 
        rpondit que oui, qu'ils taient des corps, mais non pas 
        comme nous, ni comme aucune chose que nous estimions 
        telle; parce que nous n'appelons vulgairement  corps  
        que ce qui peut tre touch; qu'au reste il n'y avait 
        rien en la nature qui ne ft matriel, et que, 
        quoiqu'ils le fussent eux-mmes, ils taient contraints, 
        quand ils voulaient se faire voir  nous, de prendre des 
        corps proportionns  ce que nos sens sont capables de 
        connatre. Je l'assurai que ce qui avait fait penser  
        beaucoup de monde que les histoires qui se contaient 
        d'eux n'taient qu'un effet de la rverie des faibles, 
        procdait de ce qu'ils n'apparaissent que de nuit. Il me 
        rpliqua que, comme ils taient contraints de btir eux-
        mmes  la hte les corps dont il fallait qu'ils se 
        servissent, ils n'avaient bien souvent le temps de les 
        rendre propres qu' choir seulement dessous un sens, 
        tantt l'oue comme les voix des oracles, tantt la vue 
        comme les ardants et les spectres; tantt le toucher 
        comme les incubes et les cauchemars, et que cette masse 
        n'tant qu'air paissi de telle ou telle faon, la 
        lumire par sa chaleur les dtruisait, ainsi qu'on voit 
        qu'elle dissipe un brouillard en le dilatant.
        Tant de belles choses qu'il m'expliquait me donnrent la 
        curiosit de l'interroger sur sa naissance et sur sa 
        mort, si au pays du soleil l'individu venait au jour par 
        les voies de gnration, et s'il mourait par le dsordre 
        de son temprament, ou la rupture de ses organes.
         Il y a trop peu de rapport, dit-il, entre vos sens et 
        l'explication de ces mystres. Vous vous imaginez, vous 
        autres, que ce que vous ne sauriez comprendre est 
        spirituel, ou qu'il n'est point; la consquence est trs 
        fausse, mais c'est un tmoignage qu'il y a dans 
        l'univers un million peut-tre de choses qui, pour tre 
        connues, demanderaient en nous un million d'organes tous 
        diffrents. Moi, par exemple, je conois par mes sens la 
        cause de la sympathie de l'aimant avec le ple, celle du 
        reflux de la mer, ce que l'animal devient aprs la mort; 
        vous autres ne sauriez donner jusqu' ces hautes 
        conceptions  cause que les proportions  ces miracles 
        vous manquent, non plus qu'un aveugle-n ne saurait 
        s'imaginer ce que c'est que la beaut d'un paysage, le 
        coloris d'un tableau, les nuances de l'iris ; ou bien il 
        se les figurera tantt comme quelque chose de palpable, 
        tantt comme un manger, tantt comme un son, tantt 
        comme une odeur. Tout de mme, si je voulais vous 
        expliquer ce que je perois par les sens qui vous 
        manquent, vous vous le reprsenteriez comme quelque 
        chose qui peut tre ou, vu, touch, fleur, ou savour, 
        et ce n'est rien cependant de tout cela.  Il en tait 
        l de son discours quand mon bateleur s'aperut que la 
        chambre commenait  s'ennuyer de notre jargon qu'ils 
        n'entendaient point, et qu'ils prenaient pour un 
        grognement non articul. Il se remit de plus belle  
        tirer ma corde pour me faire sauter, jusqu' ce que les 
        spectateurs tant sols de rire et d'assurer que j'avais 
        presque autant d'esprit que les btes de leur pays, ils 
        se retirrent  leur maison.
        J'adoucissais ainsi la duret des mauvais traitements de 
        mon matre par les visites que me rendait cet officieux 
        dmon; car de m'entretenir avec d'autres, outre qu'ils 
        me prenaient pour un animal des mieux enracins dans la 
        catgorie des brutes, ni je ne savais leur langue, ni 
        eux n'entendaient pas la mienne, et jugez ainsi quelle 
        proportion; vous saurez que deux idiomes sont usits en 
        ce pays, l'un sert aux grands, l'autre est particulier 
        pour le peuple.  
        Celui des grands n'est autre chose qu'une diffrence de 
        tons non articuls,  peu prs semblable  notre 
        musique, quand on n'a pas ajout les paroles.
        Et certes c'est une invention tout ensemble bien utile 
        et bien agrable; car quand ils sont las de parler, ou 
        quand ils ddaignent de prostituer leur gorge  cet 
        usage, ils prennent tantt un luth, tantt un autre 
        instrument, dont ils se servent aussi bien que de la 
        voix  se communiquer leurs penses; de sorte que 
        quelquefois ils se rencontreront jusqu' quinze ou vingt 
        de compagnie, qui agiteront un point de thologie, ou 
        les difficults d'un procs, par un concert le plus 
        harmonieux dont on puisse chatouiller l'oreille.
        Le second, qui est en usage chez le peuple, s'excute 
        par les trmoussements des membres, mais non pas peut-
        tre comme on se le figure, car certaines parties du 
        corps signifient un discours tout entier. l'agitation 
        par exemple d'un doigt, d'une main, d'une oreille, d'une 
        lvre, d'un bras, d'une joue, feront chacun en 
        particulier une oraison ou une priode avec tous ces 
        membres. D'autres ne servent qu' dsigner des mots, 
        comme un pli sur le front, les divers frissonnements des 
        muscles, les renversements des mains, les battements de 
        pied, les contorsions de bras; de faon qu'alors qu'ils 
        parlent, avec la coutume qu'ils ont prise d'aller tout 
        nus, leurs membres, accoutums  gesticuler leurs 
        conceptions, se remuent si dru, qu'ils ne semblent pas 
        d'un homme qui parle, mais d'un corps qui tremble.
        Presque tous les jours le dmon me venait visiter, et 
        ses miraculeux entretiens me faisaient passer sans ennui 
        les violences de ma captivit. Enfin, un matin, je vis 
        entrer dans ma loge un homme que je ne connaissais 
        point, qui, m'ayant fort longtemps lch, m'engueula 
        doucement par l'aisselle, et, de l'une des pattes dont 
        il me soutenait de peur que je ne me blessasse, me jeta 
        sur son dos, o je me trouvai assis si mollement et si  
        mon aise, qu'avec l'affliction que me faisait sentir un 
        traitement de bte, il ne me prit aucune envie de me 
        sauver, et puis ces hommes-l qui marchent  quatre 
        pieds vont bien d'une autre vitesse que nous, puisque 
        les plus pesants attrapent les cerfs  la course. Je 
        m'affligeais cependant outre mesure de n'avoir point de 
        nouvelles de mon courtois dmon, et le soir de la 
        premire traite, arriv que je fus au gte, je me 
        promenais dans la cuisine du cabaret en attendant que le 
        manger ft prt, lorsque voici mon porteur dont le 
        visage tait fort jeune et assez beau fini me vient rire 
        auprs du nez, et jeter  mon cou ses deux pieds de 
        devant. Aprs que je l'eus quelque temps considr:
         Quoi ? me dit-il en franais, vous ne connaissez plus 
        votre ami?  Je vous laisse  penser ce que je devins 
        alors.
        Certes ma surprise fut si grande, que ds lors je 
        m'imaginai que tout le globe de la Lune, tout ce que m'y 
        tait arriv, et tout ce que j'y voyais, n'tait 
        qu'enchantement; et cet homme-bte qui m'avait servi de 
        monture continua de me parler ainsi:
         Vous m'aviez promis que les bons offices que je vous 
        rendrais ne vous sortiraient jamais de la mmoire. 
        Moi, je lui proteste que je ne l'avais jamais vu.
        Enfin il me dit :
         Je suis ce dmon de Socrate qui vous ai diverti 
        pendant le temps de votre prison. Je partis hier selon 
        ce que je vous avais promis pour aller avertir le Roi de 
        votre dsastre et j'ai fait trois cents lieues en dix-
        huit heures car je suis arriv cans  midi pour vous 
        attendre, mais...
        - Mais, l'interrompis-je, comment tout cela se peut-il 
        faire, vu que vous tiez hier d'une taille extrmement 
        longue, et aujourd'hui vous tes trs court; que vous 
        aviez hier une voix faible et casse, et qu'aujourd'hui 
        vous en avez une claire et vigoureuse; qu'hier enfin 
        vous tiez un vieillard tout chenu, et que vous n'tes 
        aujourd'hui qu'un jeune homme ? Quoi donc ! au lieu 
        qu'en mon pays on chemine de la naissance  la mort, les 
        animaux de celui-ci vont -ils de la mort  la naissance, 
        et rajeunit-on  force de vieillir ?
        - Sitt que j'eus parl au prince, me dit-il, aprs 
        avoir reu l'ordre de vous amener je sentis le corps que 
        j'informais si fort attnu de lassitude, que tous les 
        organes refusaient leurs fonctions. Je m'enquis du 
        chemin de l'hpital, j'y fus et, ds que j'entrai dans 
        la premire chambre, je trouvai un jeune homme qui 
        venait de rendre l'esprit. Je m'approchai du corps et, 
        feignant d'y avoir reconnu quelque mouvement, je 
        protestai  tous les assistants qu'il n'tait point 
        mort, que sa maladie n'tait jamais dangereuse et 
        adroitement, sans tre aperu je m'inspirai dedans par 
        un souffle. Mon vieux cadavre tomba aussitt  la 
        renverse ; moi, dans ce jeune, je me levai; on cria 
        miracle et moi, sans arraisonner personne, je recourus 
        promptement chez votre bateleur, ou je vous ai pris.  
        Il n'en et cont davantage si on ne nous ft venu 
        qurir pour nous matre  table ; mon conducteur me mena 
        dans une salle magnifiquement meuble, mais je ne vis 
        rien de prpar pour manger.
        Une si grande solitude de viande, lorsque je prissais 
        de faim m'obligea de lui demander o c'tait qu'on avait 
        dress. Je n'coutai point ce qu'il me rpondit; car 
        trois ou quatre jeunes garons, enfants de l'hte, 
        s'approchrent de moi dans cet instant, qui avec 
        beaucoup de civilit me dpouillrent jusqu' la 
        chemise. Cette nouvelle faon de crmonie m'tonna si 
        fort que je n'en usai pas seulement demander la cause  
        mes beaux valets de chambre, et je ne sais comment,  
        mon guide, qui s'enquit par o je voulais commencer, je 
        pus rpondre ces deux mots : Un potage . Aussitt je 
        sentis l'odeur du plus succulent mitonn qui frappa 
        jamais le nez du mauvais riche. Je voulus me lever de ma 
        place pour chercher du naseau la source de cette 
        agrable fume, mais mon porteur m'en empcha :
         O voulez-vous aller ? me dit-il, tantt nous 
        sortirons  la promenade, mais maintenant il est saison 
        de manger, achevez votre potage, et puis nous ferons 
        venir autre chose.
        - Et o diantre est ce potage ? lui criai-je tout en 
        colre; avez-vous fait gageure de vous moquer tout 
        aujourd'hui de moi ?
        - Je pensais, me rpliqua-t-il, que vous eussiez vu  la 
        ville d'o nous venons votre matre, ou quelque autre, 
        prendre ses repas; c'est pourquoi je ne vous avais point 
        entretenu de la faon de se nourrir en ce pays. Puis 
        donc que vous l'ignorez encore, sachez qu'on ne vit ici 
        que de fume. l'art de la cuisinerie est de renfermer 
        dans de grands vaisseaux mouls exprs l'exhalaison qui 
        sort des viandes, et en ayant ramass de plusieurs 
        sortes et de diffrents gots, selon l'apptit de ceux 
        que l'on traite, on dbouche le vaisseau o cette odeur 
        est assemble, on en dcouvre aprs cela un autre, puis 
        un autre, ensuite, jusqu' ce que la compagnie soit tout 
         fait repue. A moins que vous n'ayez dj vcu de cette 
        sorte, vous ne croirez jamais que le nez, sans dents et 
        sans gosier, fasse pour nourrir l'homme l'office de sa 
        bouche, mais je m'en vais vous le faire voir par 
        exprience. 
        Il n'eut pas plutt achev que je sentis entrer 
        successivement dans la salle tant d'agrables vapeurs, 
        et si nourrissantes, qu'en moins de demi-quart d'heure 
        je me sentis tout  fait rassasi.
        Quand nous fmes levs :
         Cela n'est pas, dit-il, une chose qui vous doive 
        causer beaucoup d'admiration, puisque vous ne pouvez pas 
        avoir tant vcu sans observer qu'en votre monde les 
        cuisiniers et les ptissiers qui mangent moins que les 
        personnes d'une autre vacation sont pourtant bien plus 
        gras. D'o procde leur embonpoint, si ce n'est de la 
        fume des viandes dont sans cesse ils sont environns, 
        qui pntre leurs corps et les nourrit ? Aussi les 
        personnes de ce monde-ci jouissent d'une sant bien 
        moins interrompue et plus vigoureuse,  cause que la 
        nourriture n'engendre presque point d'excrments, qui 
        sont l'origine de quasi toutes les maladies. Vous avez 
        possible t surpris lorsque avant le repas on vous a 
        dshabill, parce que cette coutume n'est pas usite en 
        votre pays; mais c'est la mode de celui-ci et l'on s'en 
        sert afin que l'animal soit plus transpirable  la 
        fume.
        - Monsieur, lui repartis-je, il y a trs grande 
        apparence  ce que vous dites, et je viens moi mme d'en 
        exprimenter quelque chose; mais je vous avouerai que, 
        ne pouvant pas me dbrutaliser si promptement, je serais 
        bien aise de sentir un morceau palpable sous mes dents. 
         Il me le promit, et toutefois ce fut pour le 
        lendemain,  cause, disait-il, que de manger si tt 
        aprs le repas me produirait quelque indigestion. Nous 
        discourmes encore quelque temps, puis nous montmes  
        la chambre pour nous coucher.
        Un homme au haut de l'escalier se prsenta  nous, qui, 
        nous ayant envisags fort attentivement, me mena dans un 
        cabinet, dont le plancher tait couvert de fleurs 
        d'orange  la hauteur de trois pieds, et mon dmon dans 
        un autre rempli d'oeillets et de jasmins; il me dit, 
        voyant que je paraissais tonn de cette magnificence, 
        que c'tait la mode des lits du pays. Enfin nous nous 
        couchmes chacun dans notre cellule; et ds que je fus 
        tendu sur mes fleurs, j'aperus,  la lueur d'une 
        trentaine de gros vers luisants enferms dans un cristal 
        (car on ne se sert point d'une chandelle) ces trois ou 
        quatre jeunes garons qui m'avaient dshabill  souper, 
        dont l'un se mit  me chatouiller les pieds, l'autre les 
        cuisses, l'autre les flancs, l'autre les bras, et tous 
        avec tant de mignoteries et de dlicatesse qu'en moins 
        d'un moment je me sentis assoupir.
        Je vis entrer le lendemain mon dmon avec le soleil et: 
         Je vous tiens parole, me dit-il; vous djeunerez plus 
        solidement que vous ne souptes hier. 
        A ces mots, je me levai, et il me conduisit par la main, 
        dernire le jardin du logis, o l'un des enfants de 
        l'hte nous attendait avec une arme  la main, presque 
        semblable  nos fusils. Il demanda  mon guide si je 
        voulais une douzaine d'alouettes, parce que les magots, 
        il me prenait pour elles et se nourrissaient de cette 
        viande. A peine eus-je rpondu oui que le chasseur 
        dcharge en l'air un coup de feu, et vingt ou trente 
        alouettes churent  nos pieds toutes cuites. Voil, 
        m'imaginai-je aussitt, ce qu'on dit par proverbe en 
        notre monde d'un pays o les alouettes tombent toutes 
        rties ! Sans doute quelqu'un tait revenu d'ici.
         Vous n'avez qu' manger, me dit mon dmon; ils ont 
        l'industrie de mler parmi la composition qui tue, plume 
        et rtit le gibier les ingrdients dont il le faut 
        assaisonner. 
        J'en ramassai quelques-unes, dont je mangeai sur sa 
        parole, et en vrit je n'ai jamais en ma vie rien got 
        de si dlicieux.
        Aprs ce djeuner nous nous mmes en tat de partir, et 
        avec mille grimaces dont ils se servent quand ils 
        veulent tmoigner de l'affection, l'hte reut un papier 
        de mon dmon. Je lui demandai si d'tait une obligation 
        pour la valeur de l'cot. Il me repartit que non; qu'il 
        ne lui devait plus rien, et que c'taient des vers.
         Comment, des vers ? lui rpliquai-je, les taverniers 
        sont donc curieux en rimes ?
        - C'est, me rpondit-il, la monnaie du pays, et la 
        dpense que nous venons de faire cans s'est trouve 
        monter  un sixain que je lui viens de donner. Je ne 
        craignais pas de demeurer court; car quand nous ferions 
        ici ripaille pendant huit jours, nous ne saurions 
        dpenser un sonnet, et j'en ai quatre sur moi, avec deux 
        pigrammes, deux odes et une glogue.
        - Ha ! vraiment, dis-je en moi-mme, voil justement la 
        monnaie dont Sorel fait servir Hortensius dans Francion, 
        je m'en souviens. c'est l sans doute, qu'il l'a drob; 
        mais de qui diable peut-il l'avoir appris ? Il faut que 
        ce soit de sa mre, car j'ai ou dire qu'elle tait 
        lunatique.  J'interrogeai mon dmon ensuite si ces vers 
        monnays servaient toujours, pourvu qu'on les 
        transcrivt; il me rpondit que non, et continua ainsi:
         Quand on en a compos, l'auteur les porte  la Cour 
        des monnaies, o les potes jurs du royaume font leur 
        rsidence. L ces versificateurs officiers mettent les 
        pices  l'preuve, et si elles sont juges de bon aloi, 
        on les taxe non pas selon leur poids, mais selon leur 
        pointe, et de cette sorte, quand quelqu'un meurt de 
        faim, ce n'est jamais qu'un buffle, et les personnes 
        d'esprit font toujours grande chre. 
        J'admirais, tout extasi, la police judicieuse de ce 
        pays-l, et il poursuivit de cette faon :
         Il y a encore d'autres personnes qui tiennent cabaret 
        d'une manire bien diffrente. Lorsque vous sortez de 
        chez eux, ils vous demandent  proportion des frais un 
        acquit pour l'autre monde; et ds qu'on le leur a 
        abandonn, ils crivent dans un grand registre qu'ils 
        appellent les comptes de Dieu,  peu prs ainsi : "Item, 
        la valeur de tant de vers dlivrs un tel jour,  un tel 
        que Dieu me doit rembourser aussitt l'acquit reu du 
        premier fonds qui se trouvera" ; lorsqu'ils se sentent 
        malades en danger de mourir, ils font hacher ces 
        registres en morceaux, et les avalent, parce qu'ils 
        croient que, s'ils n'taient ainsi digrs, Dieu ne les 
        pourrait pas lire.  Cet entretien n'empchait pas que 
        nous ne continuassions de marcher, c'est--dire mon 
        porteur  quatre pattes sous moi et moi  califourchon 
        sur lui. Je ne particulariserai point davantage les 
        aventures qui nous arrtrent sur le chemin, tant y a 
        que nous arrivmes enfin o le Roi fait sa rsidence. Je 
        fus men droit au palais. Les grands me reurent avec 
        des admirations plus modres que n'avait fait le peuple 
        quand j'tais pass dans les rues. Leur conclusion 
        nanmoins fut semblable,  savoir que j'tais sans doute 
        la femelle du petit animal de la Reine. Mon guide me 
        l'interprtait ainsi ; et cependant lui-mme n'entendait 
        point cette nigme, et ne savait qui tait ce petit 
        animal de la Reine; mais nous en fmes bientt 
        claircis, car le Roi, quelque temps aprs, commanda 
        qu'on l'ament. A une demi-heure de l je vis entrer, au 
        milieu d'une troupe de singes qui portaient la fraise et 
        le haut-de-chausses un petit homme bti presque tout 
        comme moi, car il marchait  deux pieds; sitt qu'il 
        m'aperut, il m'aborda par un criado de muestra mercede. 
        Je lui ripostai sa rvrence  peu prs en mmes termes. 
        Mais, hlas ils ne nous eurent pas plutt vus parler 
        ensemble qu'ils crurent tous le prjug vritable; et 
        cette conjoncture n'avait garde de produire un autre 
        succs, car celui de tous les assistants qui opinait 
        pour nous avec plus de faveur protestait que notre 
        entretien tait un grognement que la joie d'tre 
        rejoints par un instinct naturel nous faisait 
        bourdonner.
        Ce petit homme me conta qu'il tait europen, natif de 
        la Vieille Castille, qu'il avait trouv moyen avec des 
        oiseaux de se faire porter jusqu'au monde de la Lune o 
        nous tions  prsent; qu'tant tomb entre les mains de 
        la Reine, elle l'avait pris pour un singe,  cause 
        qu'ils habillent, par hasard, en ce pays-l, les singes 
         l'espagnole, et que, l'ayant  son arrive trouv vtu 
        de cette faon, elle n'avait point dout qu'il ne ft de 
        l'espce.
         Il faut bien dire, lui rpliquai-je, qu'aprs leur 
        avoir essay toutes sortes d'habits, ils n'en ont point 
        rencontr de plus ridicule et que c'tait pour cela 
        qu'ils les quipent de la sorte, n'entretenant ces 
        animaux que pour se donner du plaisir.
        - Ce n'est pas connatre, dit-il, la dignit de notre 
        nation en faveur de qui l'univers ne produit des hommes 
        que pour nous donner des esclaves, et pour qui la nature 
        ne saurait engendrer que des matires de rire.  Il me 
        supplia ensuite de lui apprendre comment je m'tais os 
        hasarder de gravir  la Lune avec la machine dont je lui 
        avais parl; je lui rpondis que c'tait  cause qu'il 
        avait emmen les oiseaux sur lesquels j'y pensais aller. 
        Il sourit de cette raillerie, et environ un quart 
        d'heure aprs le Roi commanda aux gardeurs de singes de 
        nous ramener, avec ordre exprs de nous faire coucher 
        ensemble, l'Espagnol et moi, pour faire en son royaume 
        multiplier notre espce.
        On excuta de point en point la volont du prince, de 
        quoi je fus trs aise pour le plaisir que je recevais 
        d'avoir quelqu'un qui m'entretnt pendant la solitude de 
        ma brutification. Un jour, mon mle (car on me tenait 
        pour la femelle) me conta que ce qui l'avait 
        vritablement oblig de courir toute la Terre, et enfin 
        de l'abandonner pour la Lune, tait qu'il n'avait pu 
        trouver un seul pays o l'imagination mme ft en 
        libert.
         Voyez-vous, me dit-il,  moins de porter un bonnet 
        carr, un chaperon ou une soutane, quoi que vous 
        puissiez dire de beau, s'il est contre les principes de 
        ces docteurs de drap, vous tes un idiot, un fou, ou un 
        athe. On m'a voulu mettre en mon pays  l'Inquisition 
        pour ce qu' la barbe des pdants aheurts j'avais 
        soutenu qu'il y avait du vide dans la nature et que je 
        ne connaissais point de matire au monde plus pesante 
        l'une que l'autre. 
        Je lui demandai de quelles probabilits il appuyait une 
        opinion si peu reue.
         Il faut, me rpondit-il, pour en venir  bout, 
        supposer qu'il n'y a qu'un lment; car, encore que nous 
        voyions de l'eau, de l'air et du feu spars, on ne les 
        trouve jamais pourtant si parfaitement purs qu'ils ne 
        soient encore engags les uns avec les autres. Quand, 
        par exemple, vous regardez du feu, ce n'est pas du feu, 
        ce n'est rien que de l'air beaucoup tendu, l'air n'est 
        que de l'eau fort dilate, l'eau n'est que de la terre 
        qui se fond, et la Terre elle-mme n'est autre chose que 
        de l'eau beaucoup resserre; et ainsi  pntrer 
        srieusement la matire, vous trouverez qu'elle n'est 
        qu'une, qui, comme une excellente comdienne, joue ici-
        bas toutes sortes de personnages, sous toutes sortes 
        d'habits. Autrement il faudrait admettre autant 
        d'lments qu'il y a de sortes de corps, et si vous me 
        demandez pourquoi donc le feu brle et l'eau refroidit, 
        vu que ce n'est qu'une mme matire, je vous rponds que 
        cette matire agit par sympathie, selon la disposition 
        o elle se trouve dans le temps qu'elle agit. Le feu, 
        qui n'est rien que de la terre encore plus rpandue 
        qu'elle ne l'est pour constituer l'air, tche  changer 
        en elle par sympathie ce qu'elle rencontre. Ainsi la 
        chaleur du charbon, tant le feu le plus subtil et le 
        plus propre  pntrer un corps, se glisse entre les 
        pores de notre masse, nous fait dilater au commencement, 
        parce que c'est une nouvelle matire qui nous remplit, 
        nous fait exhaler en sueur; cette sueur tendue par le 
        feu se convertit en fume et devient air; cet air encore 
        davantage fondu par la chaleur de l'antipristase, ou 
        des astres qui l'avoisinent, s'appelle feu, et la Terre 
        abandonne par le froid et par l'humide qui liaient 
        toutes nos parties tombe en terre. L'eau d'autre part, 
        quoiqu'elle ne diffre de la matire du feu qu'en ce 
        qu'elle est plus serre, ne nous brle pas,  cause 
        qu'tant serre elle demande par sympathie  resserrer 
        les corps qu'elle rencontre, et le froid que nous 
        sentons n'est autre chose que l'effet de notre chair qui 
        se replie sur elle-mme par le voisinage de la terre ou 
        de l'eau qui la contraint de lui ressembler. De l vient 
        que les hydropiques remplis d'eau changent en eau toute 
        la nourriture qu'ils prennent; de l vient que les 
        bilieux changent en bile tout le sang que forme leur 
        foie. Suppos donc qu'il n'y ait qu'un seul lment, il 
        est certissime que tous les corps, chacun selon sa 
        quantit, inclinent galement au centre de la Terre.
        Mais vous me demanderez pourquoi donc l'or, le fer, les 
        mtaux, la terre, le bois, descendent plus vite  ce 
        centre qu'une ponge, si ce n'est  cause qu'elle est 
        pleine d'air qui tend naturellement en haut ? Ce n'est 
        point du tout la raison, et voici comment je vous 
        rponds: Quoiqu'une roche tombe avec plus de rapidit 
        qu'une plume, l'une et l'autre ont mme inclination pour 
        ce voyage ; mais un boulet de canon, par exemple, s'il 
        trouvait la Terre perce  jour se prcipiterait plus 
        vite  son coeur qu'une vessie grosse de vent; et la 
        raison est que cette masse de mtal est beaucoup de 
        terre recogne en un petit canton, et que ce vent est 
        fort peu de terre tendue en beaucoup d'espace; car 
        toutes les parties de la matire qui loge dans ce fer, 
        embrasses qu'elles sont les unes aux autres, augmentent 
        leur force par l'union,  cause que, s'tant resserres, 
        elles se trouvent  la fin beaucoup  combattre contre 
        peu, vu qu'une parcelle d'air, gale en grosseur au 
        boulet, n'est pas gale en quantit, et qu'ainsi, 
        pliant sous le faix de gens plus nombreux qu'elle et 
        aussi hts, elle se laisse enfoncer pour leur laisser 
        le chemin libre.
        Sans prouver ceci par une enfilure de raisons, comment, 
        par votre foi, une pique, titre pe, un poignard, nous 
        blessent-ils si ce n'est  cause que l'acier tant une 
        mture o les parties sont plus proches et plus 
        enfonces les unes dans les autres que non pas votre 
        chair, dont les pores et la mollesse montrent qu'elle 
        contient fort peu de terre rpandue en un grand lieu, et 
        que la pointe de fer qui nous pique tant une quantit 
        presque innombrable de matire contre fort peu de chair, 
        il la contraint de cder au plus fort, de mme qu'un 
        escadron bien press pntre une face entire de 
        bataille qui est de beaucoup d'tendue, car pourquoi une 
        loupe d'acier embrase est-elle plus chaude qu'un 
        tronon de bois allum ? si ce n'est qu'il y a plus de 
        feu dans la loupe en peu d'espace, y en ayant d'attach 
         toutes les parties du morceau de mtal que dans le 
        bton qui, pour tre fort spongieux, enferme par 
        consquent beaucoup de vide, et que le vide, n'tant 
        qu'une privation de l'tre, ne peut pas tre 
        susceptible de la forme du feu. Mais, m'objecterez-vous, 
        vous supposez du vide comme si vous l'aviez prouv, et 
        c'est cela dont nous sommes en dispute ! Eh bien, je 
        vais donc vous le prouver, et quoique cette difficult 
        soit la soeur du noeud gordien, j'ai les bras assez bons 
        pour en devenir l'Alexandre.
        Qu'il me rponde donc, je l'en supplie, cet hbt 
        vulgaire qui ne croit tre homme que parce qu'un docteur 
        lui a dit. Suppos qu'il n'y ait qu'une matire, comme 
        je pense l'avoir assez prouv, d'o vient qu'elle se 
        relche et se restreint selon son apptit ? D'o vient 
        qu'un morceau de Terre,  force de se condenser, s'est 
        fait caillou ? Est-ce que les parties de ce caillou se 
        sont places les unes dans les autres en telle sorte 
        que, l o s'est fich ce grain de sablon, l mme et 
        dans le mme point loge un autre grain de sablon ? Non, 
        cela ne se peut, et selon leur principe mme puisque les 
        corps ne se pntrent point; mais il faut que cette 
        matire se soit rapproche, et, si vous le voulez, 
        raccourcie en remplissant le vide de sa maison.
        De dire que cela n'est pas comprhensible qu'il y et du 
        rien dans le monde, que nous fussions en partie composs 
        de rien : h ! pourquoi non ? Le monde entier n'est-il 
        pas envelopp de rien ?
        Puisque vous m'avouez cet article, confessez donc qu'il 
        est aussi ais que le monde ait du rien dedans soi 
        qu'autour de soi.
        Je vois fort bien que vous me demandez pourquoi donc 
        l'eau restreinte par la gele dans un vase le fait 
        crever, si ce n'est pour empcher qu'il se fasse du vide 
        ? Mais je rponds que cela n'arrive qu' cause que l'air 
        de dessus qui tend aussi bien que la terre et l'eau au 
        centre, rencontrant sur le droit chemin de ce pays une 
        htellerie vacante, y va loger; s'il trouve les pores de 
        ce vaisseau, c'est--dire les chemins qui conduisent  
        cette chambre de vide trop troits, trop longs et trop 
        tordus, il satisfait en le brisant  son impatience pour 
        arriver plus tt au gte.
        Mais, sans m'amuser  rpondre  toutes leurs 
        objections, j'ose bien dire que s'il n'y avait point de 
        vide il n'y aurait point de mouvement, ou il faut 
        admettre la pntration des corps, car il serait trop 
        ridicule de croire que, quand une mouche pousse de 
        l'aile une parcelle d'air, cette parcelle en fait 
        reculer devant elle une autre, cette autre encore une 
        autre, et qu'ainsi l'agitation du petit orteil d'une 
        puce allt faire une bosse dernire le monde. Quand ils 
        n'en peuvent plus, ils ont recours  la rarfaction; 
        mais, par leur foi, comme se peut-il faire quand un 
        corps se rarfie, qu'une particule de la masse s'loigne 
        d'une autre particule, sans laisser ce milieu vide? 
        N'aurait-il pas fallu que ces deux corps qui se viennent 
        de sparer eussent t en mme temps au mme lieu o 
        tait celui-ci, et que de la sorte ils se fussent 
        pntrs tous trois ? Je m'attends bien que vous me 
        demanderez pourquoi donc par un chalumeau, une seringue 
        ou une pompe, on fait monter l'eau contre son 
        inclination:
        Mais je vous rpondrai qu'elle est violente, et que ce 
        n'est pas la peur qu'elle a du vide qui l'oblige  se 
        dtourner de son chemin, mais qu'tant jointe avec l'air 
        d'une nuance imperceptible, elle s'lve quand on lve 
        en haut l'air qui la tient embrasse.
        Cela n'est pas fort pineux  comprendre pour qui 
        connat le cercle parfait et la dlicate enchanure des 
        lments; car, si vous considrez attentivement ce limon 
        qui fait le mariage de la Terre et de l'eau, vous 
        trouverez qu'il n'est plus Terre, qu'il n'est plus eau, 
        mais qu'il est l'entremetteur du contrat de ces deux 
        ennemis; l'eau tout de mme avec l'air s'envoient 
        rciproquement un brouillard qui penche aux humeurs de 
        l'un et de l'autre pour moyenner leur paix, et l'air se 
        rconcilie avec le feu par le moyen d'une exhalaison 
        mdiatrice qui les unit.  Je pense qu'il voulait encore 
        parler; mais on nous apporta notre mangeaille, et parce 
        que nous avions faim, je fermai les oreilles et lui la 
        bouche pour ouvrir l'estomac.
        Il me souvient qu'une autre fois, comme nous 
        philosophions, car nous n'aimions gure ni l'un ni 
        l'autre  nous entretenir de choses frivoles et basses :
         Je suis bien fch, dit-il, de voir un esprit de la 
        trempe du vtre infect des erreurs du vulgaire. Il faut 
        donc que vous sachiez, malgr le pdantisme d'Aristote, 
        dont retentissent aujourd'hui toutes les classes de 
        votre France, que tout est en tout, c'est--dire que 
        dans l'eau par exemple, il y a du feu; dedans le feu, de 
        l'eau; dedans l'air, de la terre, et dedans la terre, de 
        l'air. Quoique cette opinion fasse carquiller les yeux 
        aux scolaires, elle est plus aise  prouver qu' 
        persuader. Je leur demande premirement si l'eau 
        n'engendre pas du poisson; quand ils me le nieront, je 
        leur ordonnerai de creuser un foss, le remplir du sirop 
        de l'aiguire, qu'ils passeront encore s'ils veulent  
        travers un bluteau pour chapper aux objections des 
        aveugles; et je veux, en cas qu'ils n'y trouvent du 
        poisson dans quelque temps, avaler toute l'eau qu'ils y 
        auront verse, mais s'ils y en trouvent, comme je n'en 
        doute point, c'est une preuve convaincante qu'il y a du 
        sel et du feu. Par consquent, de trouver ensuite de 
        l'eau dans le feu ce n'est pas une entreprise fort 
        difficile.
        Car qu'ils choisissent le feu mme le plus dtach de la 
        matire comme les comtes. Il y en a toujours, et 
        beaucoup, puisque si cette humeur onctueuse dont ils 
        sont engendrs, rduite en soufre par la chaleur de 
        l'antipristase qui les allume, ne trouvait un obstacle 
         sa violence dans l'humide froideur qui la tempre et 
        la combat, elle se consommerait brusquement comme un 
        clair. Qu'il y ait maintenant de l'air dans la Terre, 
        ils ne le nieront pas, ou bien ils n'ont jamais entendu 
        parler des frissons effroyables dont les montagnes de 
        Sicile ont t si souvent agites. Outre cela, nous 
        voyons la Terre toute poreuse, jusqu'aux grains de 
        sablon qui la composent. Cependant personne n'a dit 
        encore que ces creux fussent remplis de vide: on ne 
        trouvera donc pas mauvais que l'air y fasse son 
        domicile. Il me reste  prouver que dans l'air il y a de 
        la Terre, mais je n'en daigne quasi pas prendre la 
        peine, puisque vous en tes convaincu autant de fois que 
        vous voyez battre sur vos ttes ces lgions d'atomes si 
        nombreuses qu'elles en touffent l'arithmtique.
        Mais passons des corps simples aux composs:
        ils me fourniront des sujets beaucoup plus frquents 
        pour montrer que toutes choses sont en toutes choses, 
        non point qu'elles se changent les unes aux autres, 
        comme le gazouillent vos pripatticiens; car je veux 
        soutenir  leur barbe que les principes se mlent, se 
        sparent et se remlent derechef en telle sorte que ce 
        qui a une fois t fait eau par le sage Crateur du 
        monde le sera toujours, je ne suppose point,  leur 
        mode, de maxime que je ne prouve.
        c'est pourquoi prenez, je vous prie, une bche ou 
        quelque autre matire combustible, et mettez-y le feu: 
        ils diront, eux, quand elle sera embrasse, que ce qui 
        tait bois est devenu feu. Mais je leur soutiens que 
        non, moi, et qu'il n'y a point davantage de feu 
        maintenant qu'elle est tout en flammes, que tantt 
        auparavant qu'on en et approch l'allumette; mais celui 
        qui tait cach dans la bche que le froid et l'humide 
        empchaient de s'tendre et d'agir, secouru par 
        l'tranger, a ralli ses forces contre le flegme qui 
        l'touffait, et s'est spar du champ qu'occupait son 
        ennemi ; aussi s'y montre-t-il sans obstacles et 
        triomphant de son gelier. Ne voyez-vous pas comme l'eau 
        s'enfuit par les deux bouts du tronon, chaude et 
        fumante encore du combat qu'elle a rendu ? Cette flamme 
        que vous voyez en haut est le feu le plus subtil,  le 
        plus dgag de la matire, et le plus tt prt par 
        consquent  retourner chez soi. Il s'unit pourtant en 
        pyramide jusqu' certaine hauteur pour enfoncer 
        l'paisse humidit de l'air qui lui rsiste ; mais, 
        comme il vient en montant  se dgager peu  peu de la 
        violente compagnie de ses htes, alors il prend le large 
        parce qu'il ne rencontre plus rien d'antipathique  son 
        passage, et cette ngligence est bien souvent la cause 
        d'une seconde prison ; car, lui qui chemine spar 
        s'garera quelquefois dans un nuage. S'ils s'y 
        rencontrent, d'autres feux en assez grand nombre pour 
        faire tte  la vapeur, ils se joignent, ils grondent, 
        ils tonnent, ils foudroient, et la mort des innocents 
        est bien souvent l'effet de la colre anime des choses 
        mortes. Si, quand il se trouve embarrass dans ces 
        crudits importunes de la moyenne rgion, il n'est pas 
        assez fort pour se dfendre, il s'abandonne  la 
        discrtion de la nue qui, contrainte par sa pesanteur de 
        retomber en terre, y mne son prisonnier avec elle, et 
        ce malheureux, enferm dans une goutte d'eau, se 
        rencontrera peut-tre au pied d'un chne, de qui le feu 
        animal invitera ce pauvre gar de se loger avec lui. 
        Ainsi le voil recouvrant le mme sort dont il tait 
        parti quelques jours auparavant.
        Mais voyons la fortune des autres lments qui 
        composaient cette bche. l'air se retire  son quartier 
        encore pourtant ml de vapeurs,  cause que le feu tout 
        en colre les a brusquement chasss ple-mle. Le voil 
        donc qui sert de ballon aux vents, fournit aux animaux 
        de respiration, remplit le vide que la nature fait, et 
        possible encore que, s'tant envelopp dans une goutte 
        de rose, il sera suc et digr par les feuilles 
        altres de cet arbre, o s'est retir notre feu. L'eau 
        que la flamme avait chasse de ce trne, leve par la 
        chaleur jusqu'au berceau des mtores, retombera en 
        pluie sur notre chne aussi tt que sur un autre, et la 
        Terre devenue cendre, gurie de sa strilit par la 
        chaleur nourrissante d'un fumier o on l'aura jete, par 
        le sel vgtatif de quelques plantes voisines, par l'eau 
        fconde des rivires, se rencontrera peut-tre prs de 
        ce chne qui, par la chaleur de son germe, l'attirera, 
        et en fera une partie de son tout.
        De cette faon voil ces quatre lments qui recouvrent 
        le mme sort dont ils taient partis quelques jours 
        auparavant. De cette faon, dans un homme il y a tout ce 
        qu'il faut pour composer un arbre, de cette faon dans 
        un arbre il y a tout ce qu'il faut pour composer un 
        homme.
        Enfin de cette faon toutes choses se rencontrent en 
        toutes choses; mais il nous manque un Promthe pour 
        faire cet extrait. 
        Voil les choses  peu prs dont nous amusions le temps; 
        et vritablement ce petit Espagnol avait l'esprit joli. 
        Notre entretien n'tait que la nuit,  cause que ds six 
        heures du matin jusqu'au soir la grande foule de monde 
        qui nous venait contempler  notre logis nous et 
        dtourns; d'aucuns nous jetaient des pierres, d'autres 
        des noix, d'autres de l'herbe. Il n'tait bruit que des 
        btes du Roi.
        On nous servait tous les jours  manger  nos heures, et 
        le Roi et la Reine prenaient plaisir eux-mmes assez 
        souvent en la peine de me tter le ventre pour connatre 
        si je n'emplissais point, car ils brlaient d'une envie 
        extraordinaire d'avoir de la race de ces petits animaux. 
        Je ne sais si ce fut pour avoir t plus attentif que 
        mon mle  leurs simagres et  leurs tons; tant y a que 
        j'appris  entendre leur langue et l'corcher un peu. 
        Aussitt les nouvelles coururent par tout le royaume 
        qu'on avait trouv deux hommes sauvages, plus petits que 
        les autres,  cause des mauvaises nourritures que la 
        solitude nous avait fournies, et qui, par un dfaut de 
        la semence de leurs pres, n'avaient pas eu les jambes 
        de devant assez fortes pour s'appuyer dessus.
        Cette crance allait prendre racine  force de cheminer, 
        sans les prtres du pays qui s'y opposrent, disant que 
        c'tait une impit pouvantable de croire que non 
        seulement des btes, mais des monstres fussent de leur 
        espce.
        Il y aurait bien plus d'apparence, ajoutaient les moins 
        passionns, que nos animaux domestiques participassent 
        au privilge de l'humanit et de l'immortalit par 
        consquent,  cause qu'ils sont ns dans notre pays, 
        qu'une bte monstrueuse qui se dit ne je ne sais o 
        dans la Lune; et puis considrez la diffrence qui se 
        remarque entre nous et eux. Nous autres, nous marchons  
        quatre pieds, parce que Dieu ne se voulut pas fier  une 
        une chose si prcieuse  une ferme assiette; il eut peur 
        qu'il arrivt fortune de l'homme; c'est pourquoi il prit 
        lui-mme la peine de l'asseoir sur quatre pieds, afin 
        qu'il pt tomber; mais ddaigna de se mler de la 
        construction de ces deux brutes, il les abandonna aux 
        caprices de la nature, laquelle, ne craignant pas la 
        perte de si peu de chose, ne les appuya que sur deux 
        pattes.
        Les oiseaux mme, disaient-ils, n'ont pas t si 
        maltraits qu'elles, car au moins ils ont reu des 
        plumes pour subvenir  la faiblesse de leurs pieds, et 
        se jeter en l'air quand nous les conduirions de chez 
        nous ; au lieu que la nature en tant les deux pieds  
        ces monstres les a mis en tat de ne pouvoir chapper  
        notre justice.
        Voyez un peu outre cela comme ils ont la tte tourne 
        devers le ciel! c'est la disette o Dieu les a mis de 
        toutes choses qui les a situs de la sorte, car cette 
        position suppliante tmoigne qu'ils cherchent au ciel 
        pour se plaindre  celui qui les a crs, et qu'ils lui 
        demandent permission de s'accommoder de nos restes. Mais 
        nous autres nous avons la tte penche en bas pour 
        contempler les biens dont nous sommes seigneurs, et 
        comme n'y ayant rien au ciel  qui notre heureuse 
        condition puisse porter envie.
        J'entendais tous les jours,  ma loge, les prtres faire 
        ces contes-l ou de semblables; enfin ils bridrent si 
        bien la conscience des peuples sur cet article qu'il fut 
        arrt que je ne passerais tout au plus que pour un 
        perroquet plum; ils confirmaient les persuads sur ce 
        que non plus qu'un oiseau je n'avais que deux pieds. On 
        me mit donc en cage par ordre exprs du Conseil d'en 
        haut.
        L tous les jours l'oiseleur de la Reine prenait le soin 
        de me venir siffler la langue comme on fait ici aux 
        sansonnets, j'tais heureux  la vrit en ce que ma 
        volire ne manquait point de mangeaille. Cependant parmi 
        les sornettes dont les regardants me rompaient les 
        oreilles, j'appris  parler comme eux.
        Quand je fus assez rompu dans l'idiome pour exprimer la 
        plupart de mes conceptions, j'en contai des plus belles. 
        Dj les compagnies ne s'entretenaient plus que de la 
        gentillesse de mes bons mots, et l'estime qu'on faisait 
        de mon esprit vint jusque-l que le clerg fut contraint 
        de faire publier un arrt, par lequel on dfendait de 
        croire que j'eusse de la raison, avec un commandement 
        trs exprs  toutes personnes de quelque qualit et 
        condition qu'elles fussent, de s'imaginer, quoi que je 
        pusse faire de spirituel, que c'tait l'instinct qui me 
        le faisait faire.
        Cependant la dfinition de ce que j'tais partagea la 
        ville en deux factions. Le parti qui soutenait en ma 
        faveur grossissait tous les jours. Enfin en dpit de 
        l'anathme et de l'excommunication des prophtes qui 
        tchaient par l d'pouvanter le peuple, mes sectateurs 
        demandrent une assemble des tats, pour rsoudre cet 
        accroc de religion. On fut longtemps sur le choix de 
        ceux qui opineraient; mais les arbitres pacifirent 
        l'animosit par le nombre des intresss qu'ils 
        galrent. On me porta tout brandi dans la salle de 
        justice o je fus svrement trait des examinateurs. 
        Ils m'interrogrent entre autres choses de philosophie: 
        je leur exposai tout  la bonne foi ce que jadis mon 
        rgent m'en avait appris, mais ils ne mirent gure  me 
        la rfuter par beaucoup de raisons trs convaincantes  
        la vrit. Quand je me vis tout  fait convaincu, 
        j'allguai pour dernier refuge les principes d'Aristote 
        qui ne me servirent pas davantage que ces sophismes; car 
        en deux mots ils m'en dcouvrirent la fausset.
        Aristote, me dirent-ils, accommodait des principes  sa 
        philosophie, au lieu d'accommoder sa philosophie aux 
        principes. Encore, ces principes, les devait-il prouver 
        au moins plus raisonnables que ceux des autres sectes, 
        ce qu'il n'a pu faire. c'est pourquoi le bon homme ne 
        trouvera pas mauvais si nous lui baisons les mains.
        Enfin comme ils virent que je ne leur clabaudais autre 
        chose, sinon qu'ils n'taient pas plus savants 
        qu'Aristote, et qu'on m'avait dfendu de discuter contre 
        ceux qui riaient les principes, ils conclurent tous 
        d'une commune voix que je n'tais pas un homme, mais 
        possible quelque espce d'autruche, vu que je portais 
        comme elle la tte droite, de sorte qu'il fut ordonn  
        l'oiseleur de me reporter en cage. J'y passais mon temps 
        avec assez de plaisir, car  cause de leur langue que je 
        possdais correctement, toute la cour se divertissait  
        me faire jaser.
        Les filles de la Reine entre autres fourraient toujours 
        quelque bride dans mon panier; et la plus gentille de 
        toutes avait conu quelque amiti pour moi. Elle tait 
        si transporte de joie lorsque, tant en secret, je lui 
        dcouvrais les mystres de notre religion, et 
        principalement quand je lui parlais de nos cloches et de 
        nos reliques, qu'elle me protestait les larmes aux yeux 
        que si jamais je me trouvais en tat de revoler  notre 
        monde, elle me suivrait de bon coeur.
        Un jour de grand matin, je m'veillai en sursaut, je la 
        vis qui tambourinait contre les btons de ma cage :
         Rjouissez-vous, me dit-elle, hier dans le Conseil on 
        conclut la guerre contre le grand roi W. J'espre parmi 
        l'embarras des prparatifs, cependant que notre monarque 
        et ses sujets seront loigns, faire natre l'occasion 
        de vous sauver.
        - Comment, la guerre ? l'interrompis-je aussitt.
        Arrive-t-il des querelles entre les princes de ce monde 
        ici comme entre ceux du ntre ? H ! je vous prie, 
        exposez moi leur faon de combattre.
        - Quand les arbitres, reprit-elle, lus au gr des deux 
        parties, ont dsign le temps accord pour l'armement, 
        celui de la marche, le nombre des combattants, le jour 
        et le lieu de la bataille, et tout cela avec tant 
        d'galit qu'il n'y a pas dans une arme un seul homme 
        plus que dans l'autre, les soldats estropis d'un ct 
        sont tous enrls dans une compagnie, et lorsqu'on en 
        vient aux mains, les marchaux de camp ont soin de les 
        opposer aux estropis de l'autre ct, les gants ont en 
        tte les colosses; les escrimeurs, les adroits, les 
        vaillants, les courageux; les dbiles, les faibles; les 
        indisposs, les malades; les robustes, les forts; et si 
        quelqu'un entreprenait de frapper un autre que son 
        ennemi dsign,  moins qu'il pt justifier que c'tait 
        par mprise, il est condamn de couard.
        Aprs la bataille donne on compte les blesss, les 
        morts, les prisonniers; car pour de fuyards, il ne s'en 
        voit point; si les pertes se trouvent gales de part et 
        d'autre, ils tirent  la courte paille  qui se 
        proclamera victorieux.
        Mais encore qu'un roi et dfait son ennemi de bonne 
        guerre, ce n'est encore rien fait, car il y a d'autres 
        armes peu nombreuses de savants et d'hommes d'esprit, 
        des disputes desquelles dpend entirement le vrai 
        triomphe ou la servitude des tats.
        Un savant est oppos  un autre savant, un spirituel  
        un autre spirituel, et un judicieux  un autre 
        judicieux. Au reste le triomphe que remporte un tat en 
        cette faon est compt pour trois victoires  force 
        ouverte. La nation proclame victorieuse, on rompt 
        l'assemble, et le peuple vainqueur choisit pour tre 
        son roi ou celui des ennemis ou le sien. 
        Je ne pus m'empcher de rire de cette faon scrupuleuse 
        de donner des batailles; et j'allguais pour exemple 
        d'une bien plus forte politique les coutumes de notre 
        Europe, o le monarque n'avait garde d'omettre aucun de 
        ses avantages pour vaincre; et voici comme elle me 
        parla:
         Apprenez-moi, me dit-elle, vos princes ne prtextent-
        ils leurs armements que du droit de force ?
        - Si fait, lui rpliquai-je, de la justice de leur 
        cause.
        - Pourquoi donc, continua-t-elle, ne choisissent-ils des 
        arbitres non suspects pour tre accords ? Et s'il se 
        trouve qu'ils aient autant de droit l'un que l'autre, 
        qu'ils demeurent comme ils taient, ou qu'ils jouent en 
        un cent de piquet la ville ou la province dont ils sont 
        en dispute ? Et cependant qu'ils font casser la tte  
        plus de quatre millions d'hommes qui valent mieux 
        qu'eux, ils sont dans leur cabinet  goguenarder sur les 
        circonstances du massacre de ces badauds. Mais je me 
        trompe de blmer ainsi la vaillance de vos braves 
        sujets: ils font bien de mourir pour leur patrie; 
        l'affaire est importante, car il s'agit d'tre le vassal 
        d'un roi qui porte une fraise ou de celui qui porte un 
        rabat.
        - Mais vous, lui repartis-je, pourquoi toutes ces 
        circonstances en votre faon de combattre ? Ne suffit-il 
        pas que les armes soient pareilles en nombre d'hommes ?
        - Vous n'avez gure de jugement, me rpondit-elle. 
        Croiriez-vous, par votre foi, ayant vaincu sur le pr 
        votre ennemi seul  seul, l'avoir vaincu de bonne 
        guerre, si vous tiez maill et lui non; s'il n'avait 
        qu'un poignard, et vous une estocade; enfin, s'il tait 
        manchot, et que vous eussiez deux bras ?
        - Cependant avec toute l'galit que vous recommandez 
        tant  vos gladiateurs, ils ne se battent jamais 
        pareils, car l'un sera de grande, l'autre de petite 
        taille; l'un sera adroit, l'autre n'aura jamais mani 
        d'pe; l'un sera robuste, l'autre faible; et quand mme 
        ces disproportions seraient gales, qu'ils seraient 
        aussi grands, aussi adroits et aussi forts l'un que 
        l'autre, encore ne seraient-ils pas pareils, car l'un 
        des deux aura peut-tre plus de courage que l'autre; et 
        sous ombre que ce brutal ne considrera pas le pril, 
        qu'il sera bilieux, et qu'il aura plus de sang, qu'il 
        aura le coeur plus serr, avec toutes ces qualits qui 
        font le courage, comme si ce n'tait pas, aussi bien 
        qu'une pe, une arme que son ennemi n'a point, il 
        s'ingre de se ruer perdument sur lui, de l'effrayer, 
        et d'ter la vie  ce pauvre homme qui prvoit le 
        danger, dont la chaleur est touffe dans la pituite, de 
        qui le coeur est trop vaste pour unir les esprits 
        ncessaires  dissiper cette glace qu'on nomme 
        poltronnerie. Ainsi vous louez cet homme d'avoir tu son 
        ennemi avec avantage, et, le louant de hardiesse, vous 
        le louez d'un pch contre nature, puisque la hardiesse 
        tend  sa destruction.
        - Vous saurez qu'il y a quelques annes qu'on fit une 
        remontrance au Conseil de guerre, pour apporter un 
        rglement plus circonspect et plus consciencieux dans 
        les combats, car le philosophe qui donnait l'avis 
        parlait ainsi :
        "Vous vous imaginez, Messieurs, avoir bien gal les 
        avantages des deux ennemis, quand vous les avez choisis 
        tous deux raides, tous deux grands,
        tous deux adroits, tous deux pleins de courage; mais ce 
        n'est pas encore assez, puisqu'il faut enfin que le 
        vainqueur surmonte par adresse, par force ou par 
        fortune. Si a t par adresse, il a frapp sans doute 
        son adversaire par un endroit o il ne l'attendait pas, 
        ou plus vite qu'il n'tait vraisemblable; ou, feignant 
        de l'attaquer d'un ct, il l'a assailli de l'autre. 
        Tout cela, c'est affiner, c'est tromper, c'est trahir. 
        Or la finesse, la tromperie, la trahison ne doivent pas 
        faire l'estime d'un vritable gnreux. S'il a triomph 
        par force, estimerez-vous son ennemi vaincu, puisqu'il a 
        t violent ? Non, sans doute, non plus que vous ne 
        direz pas qu'un homme ait perdu la victoire, encore 
        qu'il soit accabl de la chute d'une montagne, parce 
        qu'il n'a pas t en puissance de la gagner. Tout de 
        mme celui-l n'a point t surmont,  cause qu'il ne 
        s'est pas trouv dans ce moment dispos  pouvoir 
        rsister aux violences de son adversaire. Si a t par 
        hasard qu'il a terrass son ennemi, c'est la fortune et 
        non pas lui que l'on doit couronner: il n'y a rien 
        contribu ; et enfin le vaincu n'est non plus blmable 
        que le joueur de ds, qui sur dix-sept points en voit 
        faire dix-huit. " 
        On lui confessa qu'il avait raison, mais qu'il tait 
        impossible, selon les apparences humaines, d'y mettre 
        ordre, et qu'il valait mieux subir un petit inconvnient 
        que de s'abandonner  mille de plus grande importance.
        Elle ne m'entretint pas cette fois davantage, parce 
        qu'elle craignait d'tre trouve toute seule avec moi, 
        et si matin. Ce n'est pas qu'en ce pays l'impudicit 
        soit un crime; au contraire, hors les coupables 
        convaincus, tout homme a pouvoir sur toute femme, et une 
        femme tout de mme pourrait appeler un homme en justice 
        qui l'aurait refuse.
        Mais elle ne m'osait pas frquenter publiquement  ce 
        qu'elle me dit,  cause que les prtres avaient prch 
        au dernier sacrifice que c'taient les femmes 
        principalement qui publiaient que j'tais homme, afin de 
        couvrir sous ce prtexte le dsir excrable qui les 
        brlait de se mler aux btes, et de commettre avec moi 
        sans vergogne des pchs contre nature. Cela fut cause 
        que je demeurai longtemps sans la voir, ni pas une du 
        sexe.
        Cependant il fallait bien que quelqu'un et rchauff 
        les querelles de la dfinition de mon tre, car comme je 
        ne songeais plus qu' mourir en cage, on me vint qurir 
        encore une fois, pour me donner audience. Je fus donc 
        interrog, en prsence de force courtisans sur quelque 
        point de physique, et mes rponses,  ce que je crois, 
        satisfirent aucunement, car, d'un accent non magistral, 
        celui qui prsidait m'exposa fort au long ses opinions 
        sur la structure du monde. Elles me semblrent 
        ingnieuses; et sans qu'il passt jusqu' son origine 
        qu'il soutenait ternelle, j'eusse trouv sa philosophie 
        beaucoup plus raisonnable que la ntre. Mais sitt que 
        je l'entendis soutenir une rverie si contraire  ce que 
        la foi nous apprend, je lui demandai ce qu'il pourrait 
        rpondre  l'autorit de Mose et que ce grand 
        patriarche avait dit expressment que Dieu l'avait cr 
        en six jours. Cet ignorant ne fit que rire au lieu de me 
        rpondre. Je ne pus alors m'empcher de lui dire que, 
        puisqu'il en venait l, je commenais  croire que leur 
        monde n'tait qu'une Lune. Mais, me dirent-ils tous, 
        vous y voyez de la Terre, des forts, des rivires, des 
        mers, que serait-ce donc tout cela ?
        - N'importe, repartis-je, Aristote assure que ce n'est 
        que la Lune; et si vous aviez dit le contraire dans les 
        classes o j'ai fait mes tudes, on vous aurait siffl. 
        
        Il se fit sur cela un grand clat de rire. Il ne faut 
        pas demander si ce ft de leur ignorance et l'on me 
        reconduisit dans ma cage.
        Les prtres, cependant, furent avertis que j'avais os 
        dire que la Lune tait un monde dont je venais, et que 
        leur monde n'tait qu'une lune. Ils crurent que cela 
        leur fournissait un prtexte assez juste pour me faire 
        condamner  l'eau: c'tait la faon d'exterminer les 
        athes. Ils vont en corps  cette fin faire leur plainte 
        au Roi qui leur promet justice; on ordonne que je serais 
        remis sur la sellette.
        Me voil donc dcag pour la troisime fois; le grand 
        pontife prit la parole et plaida contre moi. Je ne me 
        souviens pas de sa harangue,  cause que j'tais trop 
        pouvant pour recevoir les espces de la voix sans 
        dsordre, et parce aussi qu'il s'tait servi pour 
        dclamer d'un instrument dont le bruit m'tourdissait: 
        c'tait une trompette qu'il avait tout exprs choisie, 
        afin que la violence de ce ton martial chaufft leurs 
        esprits  ma mort, et afin d'empcher par cette motion 
        que le raisonnement ne pt faire son office, comme il 
        arrive dans nos armes, o ce tintamarre de trompettes 
        et de tambours empche le soldat de rflchir sur 
        l'importance de sa vie.
        Quand il eut dit, je me levai pour dfendre ma cause, 
        mais j'en fus dlivr de la peine par une aventure que 
        vous allez entendre. Comme j'avais dj la bouche 
        ouverte, un homme, qui avait eu grande difficult  
        traverser la foule, vint choir aux pieds du Roi, et se 
        trana longtemps sur le dos.
        Cette faon de faire ne me surprit pas, car je savais 
        bien ds longtemps que c'tait la posture o ils se 
        mettaient quand ils voulaient discourir en public.
        Je rengainai seulement ma harangue, et voici celle que 
        nous emes de lui:
         Justes, coutez-moi ! vous ne sauriez condamner cet 
        homme, ce singe, ou ce perroquet, pour avoir dit que la 
        Lune tait un monde d'o il venait; car s'il est homme, 
        quand mme il ne serait pas venu de la Lune, puisque 
        tout homme est libre, ne lui est-il pas libre de 
        s'imaginer ce qu'il voudra?
        Quoi ! pouvez-vous le contraindre  n'avoir que vos 
        visions ? Vous le forcerez bien  dire qu'il croit que 
        la Lune n'est pas un monde, mais il ne le croira pas 
        pourtant; car pour croire quelque chose, il faut qu'il 
        se prsente  son imagination certaines possibilits 
        plus grandes au oui qu'au non de cette chose ; ainsi,  
        moins que vous ne lui fournissiez ce vraisemblable, ou 
        qu'il n'y vienne de soi-mme s'offrir  son esprit, il 
        vous dira bien qu'il croit, mais il ne croira pas pour 
        cela.
        J'ai maintenant  vous prouver qu'il ne doit pas tre 
        condamn, si vous le posez dans la catgorie des btes.
        Car supposez qu'il soit animal sans raison, quelle 
        raison vous-mme avez-vous de l'accuser d'avoir pch 
        contre elle ? Il a dit que la Lune tait un monde ; or 
        les brutes n'agissent que par un instinct de nature; 
        donc c'est la nature qui le dit, et non pas lui. De 
        croire maintenant que cette savante nature qui a fait et 
        la Lune et ce monde-ci ne sache elle mme ce que c'est 
        et que vous autres, qui n'avez de connaissance que ce 
        que vous en tenez d'elle, le sachiez plus certainement, 
        cela serait bien ridicule.
        Mais quand mme la passion vous faisant renoncer  vos 
        premiers principes, vous supposeriez que la nature ne 
        guidt point les brutes, rougissez  tout le moins des 
        inquitudes que vous causent les cabrioles d'une bte. 
        En vrit, Messieurs, si vous rencontriez un homme d'ge 
        mr qui veillt  la police d'une fourmilire, pour 
        tantt donner un soufflet  la fourmi qui aurait fait 
        choir sa compagne, tantt en emprisonner une  qui aurait 
        drob  sa voisine un grain de bl, tantt mettre en 
        justice une autre qui aurait abandonn ses oeufs, ne 
        l'estimeriez-vous pas insens de vaquer  des choses 
        trop au-dessous de lui, et de prtendre assujettir  la 
        raison des animaux qui n'en ont pas l'usage ?
        Comment donc, vnrables pontifes, appellerez-vous 
        l'intrt que vous prenez aux cabrioles de ce petit 
        animal ? Justes, j'ai dit.  Ds qu'il eut achev, une 
        forte musique d'applaudissements fit retentir toute la 
        salle; et aprs que les opinions eurent t dbattues un 
        gros quart d'heure, voici ce que le Roi pronona :
         Que dornavant je serais cens homme, comme tel mis en 
        libert, et que la punition d'tre noy serait modifie 
        en une amende honteuse (car il n'en est point en ce 
        pays-l d'honorable ; dans laquelle amende je me 
        ddirais publiquement d'avoir enseign que la Lune tait 
        un monde, et ce  cause du scandale que la nouveaut de 
        cette opinion aurait pu causer dans l'me des faibles.  
        Cet arrt prononc, on m'enlve hors du palais, on 
        m'habille par ignominie fort magnifiquement, on me porte 
        sur la tribune d'un superbe chariot; et tran que je 
        fus par quatre princes qu'on avait attachs au joug, 
        voici ce qu'ils m'obligrent de prononcer  tous les 
        carrefours de la ville:
         Peuple, je vous dclare que cette Lune ici n'est pas 
        une Lune, mais un monde; et que ce monde de l-bas n'est 
        point un monde, mais une Lune. Tel est ce que les 
        Prtres trouvent bon que vous croyiez.  Aprs que j'eus 
        cri la mme chose aux cinq grandes places de la cit, 
        j'aperus mon avocat qui me tendait la main pour m'aider 
         descendre. Je fus bien tonn de reconnatre, quand je 
        l'eus envisag, que c'tait mon ancien dmon. Nous fmes 
        une heure  nous embrasser:
        Et venez-vous-en, me dit-il, chez moi, car de retourner 
        en cour aprs une amende honteuse, vous n'y seriez pas 
        vu de bon oeil. Au reste, il faut que je vous dise que 
        vous seriez encore avec les singes, aussi bien que 
        l'Espagnol, votre compagnon, si je n'eusse publi dans 
        les compagnies la vigueur et la force de votre esprit, 
        et brigu contre les prophtes, en votre faveur, la 
        protection des grands.  La fin de mes remerciements 
        nous vit entrer chez lui; il m'entretint jusqu'au repas 
        des ressorts qu'il avait fait jouer pour contraindre les 
        prtres, malgr tous les plus spcieux scrupules dont 
        ils avaient embabouin la conscience du peuple de lui 
        permettre de m'our. Nous tions assis devant un grand 
        feu  cause que la saison tait froide et il allait 
        poursuivre  me raconter (je pense) ce qu'il avait fait 
        pendant que je ne l'avais point vu, mais on nous vint 
        dire que le souper tait prt.
         J'ai pri, continua-t-il, pour ce soir deux 
        professeurs d'acadmie de cette ville de venir manger 
        avec nous. Je les ferai tomber, sur la philosophie 
        qu'ils enseignent en ce monde-ci, par mme moyen vous 
        verrez le fils de mon hte. c'est un jeune homme autant 
        plein d'esprit que j'en aie jamais rencontr et ce 
        serait un second Socrate s'il pouvait rgler ses 
        lumires et ne point touffer dans le vice les grces 
        dont Dieu continuellement le visite, et ne plus affecter 
        l'impit par ostentation. Je me suis log cans pour 
        pier les occasions de l'instruire. 
        Il se tut comme pour me laisser  mon tour la libert de 
        discourir; puis il fit signe qu'on me dvtt des 
        honteux ornements dont j'tais encore tout brillant.
        Les deux professeurs que nous attendions entrrent 
        presque aussitt, nous fmes tous quatre ensemble dans 
        le cabinet du souper o nous trouvmes ce jeune garon 
        dont il m'avait parl qui mangeait dj. Ils lui firent 
        de grandes usalades, et le traitrent d'un respect. 
        aussi profond que d'esclave  seigneur ; j'en demandai 
        la cause  mon dmon, qui me reportait que c'tait  
        cause de son ge, parce qu'en ce monde-l les vieux 
        rendaient toute sorte d'honneur et de Dfrence aux 
        jeunes; bien plus, que les pres obissaient  leurs 
        enfants aussitt que, par l'avis du Snat des 
        philosophes, ils avaient atteint l'usage de raison.
         Vous vous tonnez, continua-t-il, d'une coutume si 
        contraire  celle de votre pays ? elle ne rpugne point 
        toutefois  la droite raison; car en conscience, dites-
        moi, quand un homme jeune et chaud est en force 
        d'imaginer, de juger et d'excuter, n'est-il pas plus 
        capable de gouverner une famille qu'un infirme 
        sexagnaire. Ce pauvre hbt dont la neige de soixante 
        hivers a glac l'imagination se conduit sur l'exemple 
        des heureux succs et cependant c'est la fortune qui les 
        a rendus tels contre toutes les rgles et toute 
        l'conomie de la prudence humaine ? Pour du jugement, il 
        en a aussi peu, quoique le vulgaire de votre monde en 
        fasse un apanage  la vieillesse; et pour le dsabuser, 
        il faut qu'il sache que ce qu'on appelle en un vieillard 
        prudence n'est qu'une apprhension panique, une peur 
        enrage de rien entreprendre qui l'obsde. Ainsi, mon 
        fils, quand il n'a pas risqu un danger o un jeune 
        homme s'est perdu, ce n'est pas qu'il en prjuget la 
        catastrophe, mais il n'avait pas assez de feu pour 
        allumer ces nobles lans qui nous font oser, et l'audace 
        en ce jeune homme tait comme un gage de la russite de 
        son dessein, parce que cette ardeur qui fait la 
        promptitude et la facilit d'une excution tait celle 
        qui le poussait  l'entreprendre.
        Pour ce qui est d'excuter, je ferais tort  votre 
        esprit de m'efforcer  le convaincre de preuves.
        Vous savez que la jeunesse seule est propre  l'action; 
        et si vous n'en tes pas tout  fait persuad, dites-
        moi, je vous prie, quand vous respectez un homme 
        courageux, n'est-ce pas  cause qu'il vous peut venger 
        de vos ennemis ou de vos oppresseurs ?
        Pourquoi donc le considrez-vous encore, si ce n'est par 
        habitude quand un bataillon de septante janviers a gel 
        son sang et tu de froid tous les nobles enthousiasmes 
        dont les jeunes personnes sont chauffes pour la 
        justice ? Lorsque vous dfrez au fort, n'est-ce pas 
        afin qu'il vous soit oblig d'une victoire que vous ne 
        lui sauriez disputer ? Pourquoi donc vous soumettre  
        lui, quand la paresse a fondu ses muscles, dbilit ses 
        artres, vapor ses esprits, et suc la moelle de ses 
        os ! Si vous adoriez une femme, n'tait-ce pas  cause 
        de sa beaut ? Pourquoi donc continuer vos gnuflexions 
        aprs que la vieillesse en a fait un fantme  menacer 
        les vivants de la mort ? Enfin lorsque vous honoriez un 
        homme spirituel, d'tait  cause que par la vivacit de 
        son gnie il pntrait une affaire mle et la 
        dbrouillait, qu'il dfrayait par son bien dire 
        l'assemble du plus haut carat, qu'il digrait les 
        sciences d'une seule pense et que jamais une belle me 
        ne forma de plus violents dsirs que pour lui 
        ressembler. Et cependant vous lui continuez vos 
        hommages, quand ses organes uss rendent sa tte 
        imbcile et pesante, et lorsqu'en compagnie, il 
        ressemble plutt par son silence  la statue d'un Dieu 
        foyer qu'un homme capable de raison.
        Concluez par l, mon fils, qu'il vaut mieux que les 
        jeunes gens soient pourvus du gouvernement des familles 
        que les vieillards. Certes, vous seriez bien faible de 
        croire qu'Hercule, Achille, paminondas, Alexandre et 
        Csar, qui sont tous morts au de de quarante ans, 
        fussent des personnes  qui on ne devait que des 
        honneurs vulgaires, et qu' un vieux radoteur, parce que 
        le soleil a quatre-vingt-dix fois pi sa moisson, vous 
        lui dviez de l'encens.
        Mais, direz-vous, toutes les lois de notre monde font 
        retentir avec soin ce respect qu'on doit aux vieillards 
        ? Il est vrai, amis aussi tous ceux qui ont introduit 
        des lois ont t des vieillards qui craignaient que les 
        jeunes ne les dpossdassent justement de l'autorit 
        qu'ils avaient extorque et ont fait comme les 
        lgislateurs aux fausses religions un mystre de ce 
        qu'ils n'ont pu prouver.
        Oui, mais, direz-vous, ce vieillard est mon pre et le 
        Ciel me promet une longue vie si je l'honore. Si votre 
        pre,  mon fils, ne vous ordonne rien de contraire aux 
        inspirations du trs-Haut, je vous l'avoue; autrement 
        marchez sur le ventre du pre qui vous engendra, 
        trpignez sur le sein de la mre qui vous conut, car de 
        vous imaginer que ce lche respect que des parents 
        vicieux ont arrach de votre faiblesse soit tellement 
        agrable au Ciel qu'il en allonge pour cela vos fuses, 
        je n'y vois gure d'apparence. Quoi ! Ce coup de chapeau 
        dont vous chatouillez et nourrissez la superbe de votre 
        pre crve-t-il un abcs que vous avez dans le ct, 
        rpare-t-il votre humide radical, fait-il la cure d'une 
        estocade  travers votre estomac, vous casse-t-il une 
        pierre dans la vessie ? Si cela est, les mdecins ont 
        grand tort: au lieu de potions infernales dont ils 
        empestent la vie des hommes, qu'ils n'ordonnent pour la 
        petite vrole trois rvrences  jeun, quatre "grand 
        merci" aprs dner, et douze "bonsoir, mon pre et ma 
        mre" avant que s'endormir. Vous me rpliquerez que, 
        sans lui, vous ne seriez pas; il est vrai, mais aussi 
        lui-mme sans votre grand-pre n'aurait jamais t, ni 
        votre grand-pre sans votre bisaeul, ni sans vous, 
        votre pre n'aurait pas de petit-fils. Lorsque la nature 
        le mit au jour, c'tait  condition de rendre ce qu'elle 
        lui prtait; ainsi quand il vous engendra, il ne vous 
        donna rien, il s'acquitta ! Encore je voudrais bien 
        savoir si vos parents songeaient  vous quand ils vous 
        firent.
        Hlas, point du tout ! Et toutefois vous croyez leur 
        tre oblig d'un prsent qu'ils vous ont fait sans y 
        penser. Comment ! parce que votre pre fut si paillard 
        qu'il ne put rsister aux beaux yeux de je ne sais 
        quelle crature, qu'il en fit le march pour assouvir sa 
        passion et que de leur patrouillis vous ftes le 
        maonnage, vous rvrerez ce voluptueux comme un des 
        sept sages de Grce ! Quoi ! parce que cet autre avare 
        acheta les riches biens de sa femme par la faon d'un 
        enfant, cet enfant ne lui doit parler qu' genoux ? 
        Ainsi votre pre fit bien d'tre ribaud et cet autre 
        d'tre chiche, car autrement ni vous ni lui n'auriez 
        jamais t ; mais je voudrais bien savoir si quand il 
        eut t certain que son pistolet eut pris un rat, s'il 
        n'et point tir le coup ? Juste Dieu ! qu'on en fait 
        accroire au peuple de votre monde.
        Vous ne tenez,  mon fils, que le corps de votre 
        architecte mortel; votre me part des cieux, qu'il 
        pouvait engainer aussi bien dans un autre fourreau.
        Votre pre serait possible n votre fils comme vous tes 
        n le sien. Que savez-vous mme s'il ne vous a point 
        empch d'hriter d'un diadme ? Votre esprit tait 
        peut-tre parti du ciel  dessein d'animer le roi des 
        Romains au ventre de l'Impratrice; en chemin, par 
        hasard, il rencontra votre embryon; pour abrger son 
        voyage, il s'y logea. Non, non, Dieu ne vous et point 
        ray du calcul qu'il avait fait des hommes, quand votre 
        pre ft mort petit garon.
        Mais qui sait si vous ne seriez point aujourd'hui 
        l'ouvrage de quelque vaillant capitaine, qui vous aurait 
        associ  sa gloire comme  ses biens. Ainsi peut-tre 
        vous n'tes non plus redevable  votre pre de la vie 
        qu'il vous a donne que vous le seriez au pirate qui 
        vous aurait mis  la chane, parce qu'il vous 
        nourrirait. Et je veux mme qu'il vous et engendr 
        roi; un prsent perd son mrite, lorsqu'il est fait sans 
        le choix de celui qui le reoit.
        On donna la mort  Csar, on la donna pareillement  
        Cassius; cependant Cassius en est oblig  l'esclave 
        dont il l'imptra, non pas Csar  ses meurtriers, parce 
        qu'ils le forcrent de la prendre.
        Votre pre consulta-t-il votre volont lorsqu'il 
        embrassa votre mre? vous demanda-t-il si vous trouviez 
        bien de voir ce sicle-l, ou d'en attendre un autre ? 
        si vous vous contenteriez d'tre le fils d'un sot, ou si 
        vous auriez l'ambition de sortir d'un brave homme? hlas 
        ! vous que l'affaire concernait tout seul, vous tiez 
        le seul dont on ne prenait point l'avis ! Peut-tre 
        qu'alors, si vous eussiez t enferm autre part que 
        dans la matrice des ides de la nature, et que votre 
        naissance et t  votre option, vous auriez dit  la 
        Parque: "Ma chre demoiselle, prends le fuseau d'un 
        autre; il y a fort longtemps que je suis dans le rien, 
        et j'aime mieux demeurer encore cent ans  n'tre pas 
        que d'tre aujourd'hui pour m'en repentir demain !" 
        Cependant il vous fallut passer par l; vous etes beau 
        piailler pour retourner  la longue et noire maison dont 
        on vous arrachait, on faisait semblant de croire que 
        vous demandiez  tter.
        Voil,  mon fils !  peu prs les raisons qui sont 
        cause du respect que les pres portent  leurs enfants; 
        je sais bien que j'ai pench du ct des enfants plus 
        que la justice ne demande, et que j'ai parl en leur 
        faveur un peu contre ma conscience.
        Mais, voulant corriger cet insolent orgueil dont les 
        pres bravent la faiblesse de leurs petits, j'ai t 
        oblig de faire comme ceux qui veulent redresser un 
        arbre tordu, ils le retordent de l'autre ct, afin 
        qu'il revienne galement droit entre les deux 
        contorsions. Ainsi j'ai fait restituer aux pres la 
        tyrannique dfrence qu'ils avaient usurpe, et leur en 
        ai beaucoup drob qui leur appartenait, afin qu'une 
        autre fois ils se contentassent du leur. Je sais bien 
        que j'ai choqu, par cette apologie, tous les 
        vieillards; mais qu'ils se souviennent qu'ils sont fils 
        auparavant que d'tre pres, et qu'il est impossible 
        que je n'aie parl fort  leur avantage, puisqu'ils 
        n'ont pas t trouvs sous une pomme de chou.
        Mais enfin, quoi qu'il puisse arriver, quand mes ennemis 
        se mettraient eu bataille contre mes amis, je n'aurai 
        que du bon, car j'ai servi tous les hommes, et n'en ai 
        desservi que la moiti.  A ces mots il se tut, et le 
        fils de notre hte prit ainsi la parole:
         Permettez-moi, lui dit-il, puisque je suis inform par 
        votre soin de l'origine, de l'histoire, des coutumes et 
        de la philosophie du monde de ce petit homme, que 
        j'ajoute quelque chose  ce que vous avez dit, et que je 
        prouve que les enfants ne sont point obligs  leurs 
        pres de leur gnration, parce que leurs pres taient 
        obligs en conscience de les engendrer.
        La philosophie de leur monde la plus troite confesse 
        qu'il est plus  souhaiter de mourir,  cause que pour 
        mourir il faut avoir vcu, que de n'tre point. Or 
        puisqu'en ne donnant pas l'tre  ce rien, je le mets en 
        un tat pire que la mort, je suis plus coupable de ne le 
        pas produire que de le tuer. Tu croirais,  mon petit 
        homme, avoir fait un parricide indigne de pardon, si tu 
        avais gorg ton fils; il serait norme  la vrit; 
        cependant il est bien plus excrable  ne pas donner 
        l'tre  qui le peut recevoir ; car cet enfant,  qui tu 
        tes la lumire  toujours eu la satisfaction d'en jouir 
        quelque temps. Encore nous savons qu'il n'en est priv 
        que pour peu de sicles; mais ces quarante bons soldats 
         ton roi, tu les empches manifestement de venir au 
        jour, et les laisses corrompre dans tes reins, au hasard 
        d'une apoplexie qui t'touffera.
        Qu'on ne n'objecte point les beaux pangyriques de la 
        virginit, cet honneur n'est qu'une fume, car enfin 
        tous ces respects dont le vulgaire l'idoltre ne sont 
        rien, mme entre vous autres, que de conseil, mais de ne 
        pas tuer, mais de ne pas faire son fils, en ne le 
        faisant point, plus malheureux qu'un mort, c'est de 
        commandement. Pourquoi je m'tonne fort, vu que la 
        continence au monde d'o vous venez est tenue si 
        prfrable  la propagation charnelle, pourquoi Dieu ne 
        vous a pas fait tratre  la rose du mois de mai comme 
        les champignons, ou, tout au moins, comme les crocodiles 
        du limon gras de la Terre chauff par le soleil. 
        Cependant il n'envoie point chez vous d'eunuques que par 
        accident, il n'arrache point les gnitoires  vos 
        moines,  vos prtres, ni  vos cardinaux. Vous me direz 
        que la nature les leur a donns ; oui, mais il est le 
        matre de la nature; et s'il avait reconnu que ce 
        morceau ft nuisible  leur salut, il aurait command de 
        le couper, aussi bien que le prpuce aux Juifs dans 
        l'ancienne loi. Mais ce sont des visions trop ridicules, 
        par votre foi, y a-t-il quelque place sur votre corps 
        plus sacr ou plus maudite l'une que l'autre ? Pourquoi 
        commettrai-je un pch quand je me touche par la pice 
        du milieu et non pas quand je touche mon oreille ou mon 
        talon ? Est-ce  cause qu'il y a un chatouillement ? 
        Je ne dois donc pas me purger au bassin, car cela ne se 
        fait point sans quelque sorte de volupt; ni les dvots 
        ne doivent pas non plus s'lever  la contemplation de 
        Dieu, car ils y gotent un grand plaisir d'imagination. 
        En vrit, je m'tonne, vu combien la religion de votre 
        pays est contre nature et jalouse de tous les 
        contentements des hommes, que vos prtres n'ont fait un 
        crime de se gratter,  cause de l'agrable douleur qu'on 
        y sent; avec tout cela, j'ai remarqu que la prvoyante 
        nature a fait pencher tous les grands personnages, et 
        vaillants et spirituels, aux dlicatesses de l'Amour, 
        tmoin Samson, David, Hercule, Csar, Annibal, 
        Charlemagne; tait-ce afin qu'ils se moissonnassent 
        l'organe de ce plaisir d'un coup de serpe ? Hlas, elle 
        alla jusque sous un cuvier  dbaucher Diogne maigre, 
        laid, et pouilleux, et le contraindre de composer, du 
        vent dont il soufflait les carottes, des soupirs  Las.
        Sans doute elle en usa de la sorte pour l'apprhension 
        qu'elle eut que les honntes gens ne manquassent au 
        monde. Concluons de l que votre pre tait oblig en 
        conscience de vous lcher  la lumire, et quand il 
        penserait vous avoir beaucoup oblig de vous faire en se 
        chatouillant, il ne vous a donn au fond que ce qu'un 
        taureau banal donne aux veaux tous les jours dix fois 
        pour se rjouir.
        - Vous avez tort, interrompit alors mon dmon, de 
        vouloir rgenter la sagesse de Dieu. Il est vrai qu'il 
        nous a dfendu l'excs de ce plaisir, mais que savez-
        vous s'il ne l'a point voulu ainsi afin que les 
        difficults que nous trouverions  combattre cette 
        passion nous fissent mriter la gloire qu'il nous 
        prpare ? Mais que savez-vous si ce n'a point t pour 
        aiguiser l'apptit par la dfense ? Mais que savez-vous 
        s'il ne prvoyait point qu'abandonnant la jeunesse aux 
        imptuosits de la chair, le cot trop frquent 
        nerverait leur semence et marquerait la fin du monde 
        aux arrire-neveux du premier homme? Mais que savez-vous 
        s'il ne voulut point empcher que la fertilit de la 
        Terre ne manqut au besoin de tant d'affams ? Enfin que 
        savez-vous s'il ne l'a point voulu faire contre toute 
        apparence de raison afin de rcompenser justement ceux 
        qui, contre toute apparence de raison, se seront fis en 
        sa parole ?  Cette rponse ne satisfit pas,  ce que je 
        crois, le petit hte, car il en hocha deux ou trois fois 
        la tte; mais notre commun prcepteur se tut parce que 
        le repas tait en impatience de s'envoler.
        Nous nous tendmes donc sur des matelas fort mollets, 
        couverts de grands tapis o les fumes nous vinrent 
        trouver comme autrefois dedans l'htellerie. Un jeune 
        serviteur prit le plus vieux de nos deux philosophes 
        pour le conduire dans une petite salle spare et:
         Revenez nous trouver ici, lui cria mon prcepteur, 
        aussitt que vous aurez mang.  Il nous le promit.
        Cette fantaisie de manger  part me donna la curiosit 
        d'en demander la cause :
         Il ne gote point, me dit-on, de l'odeur de viande, ni 
        mme de celle des herbes, si elles ne sont mortes 
        d'elles-mmes,  cause qu'il les pense capables de 
        douleur.
        - Je ne m'bahis pas tant, rpliquai-je, qu'il 
        s'abstienne de la chair et de toutes choses qui ont eu 
        vie sensitive; car en notre monde les pythagoriciens, et 
        mme quelques saints anachortes, ont us de ce rgime  
        mais de n'oser par exemple couper un chou de peur de le 
        blesser, cela me semble tout  fait risible.
        - Et moi, rpondit le dmon, je trouve beaucoup 
        d'apparat  son opinion, car, dites-moi, ce chou dont 
        vous parlez n'est-il pas autant crature de Dieu que 
        vous ? N'avez-vous pas galement tous deux pour pre et 
        mre Dieu et la privation ? Dieu n'a-t-il pas eu, de 
        toute ternit, son intellect occup de sa naissance 
        aussi bien que de la vtre?
        Encore semble-t-il qu'il ait pourvu plus ncessairement 
         celle du vgtant que du raisonnable, puisqu'il a 
        remis la gnration d'un homme aux caprices de son pre, 
        qui pouvait pour son plaisir l'engendrer ou ne 
        l'engendrer pas: rigueur dont cependant il n'a pas voulu 
        traiter avec le chou; car, au lieu de remettre  la 
        discrtion du pre de germer le fils, comme s'il et 
        apprhend davantage que la race des choux prt que 
        celle des hommes, il les contraint, bon gr mal gr, de 
        se donner l'tre les uns aux autres, et non pas ainsi 
        que les hommes, qui tout au plus n'en sauraient 
        engendrer en leur vie qu'une vingtaine, ils en 
        produisent, eux, des quatre cent mille par tte. De dire 
        pourtant que Dieu a plus aim l'homme que le chou, c'est 
        que nous nous chatouillons pour nous faire rire; tant 
        incapable de passion, il ne saurait ni har ni aimer 
        personne; et, s'il tait susceptible d'amour, il aurait 
        plutt des tendresses pour ce chou que vous tenez, qui 
        ne saurait l'offenser, que pour cet homme dont il a dj 
        devant les yeux les injures qu'il lui doit faire. 
        Ajoutez  cela qu'il ne saurait natre sans crime, tant 
        une partie du premier homme qui le rendit coupable; mais 
        nous savons fort bien que le premier chou n'offensa 
        point son Crateur au Paradis terrestre.
        Dira-t-on que nous sommes faits  l'image du Souverain 
        Etre, et non pas les choux ? Quand il serait vrai, nous 
        avons, en souillant notre me par o nous lui 
        ressemblions, effac cette ressemblance, puisqu'il n'y a 
        rien de plus contraire  Dieu que le pch. Si donc 
        notre me n'est plus son portrait, nous ne lui 
        ressemblons pas davantage par les mains, par les pieds, 
        par la bouche, par le front et par les oreilles, que le 
        chou par ses feuilles, par ses fleurs, par sa tige, par 
        son trognon et par sa tte.
        Ne croyez-vous pas en vrit, si cette pauvre plante 
        pouvait parler quand on la coupe, qu'elle ne dt :
        "Homme, mon cher frre, que t'ai-je fait qui mrite la 
        mort ? Je ne cros que dans tes jardins, et l'on ne me 
        trouve jamais en lieu sauvage o je vivrais en sret; 
        je ddaigne d'tre l'ouvrage d'autres mains que les 
        tiennes, mais  peine en suis-je sorti que pour y 
        retourner. Je me lve de Terre, je m'panouis, je te 
        tends les bras, je t'offre mes enfants en graine, et 
        pour rcompense de ma courtoisie, tu me fais trancher la 
        tte!"
        Voil les discours que tiendrait ce chou s'il pouvait 
        s'exprimer li ! comme  cause qu'il ne saurait se 
        plaindre, est-ce dire que nous pouvons justement lui 
        faire tout le mal qu'il ne saurait empcher? Si je 
        trouve un misrable li, puis-je sans crime le tuer,  
        cause qu'il ne peut se dfendre? Au contraire, sa 
        faiblesse aggraverait ma cruaut; car combien que cette 
        malheureuse crature soit pauvre et soit dnue de tous 
        nos avantages, elle ne mrite pas la mort pour cela. 
        Quoi ! de tous les biens de l'tre, elle n'a que celui 
        de vgter, et nous le lui arrachons. le pch de 
        massacrer un homme n'est pas si grand, parce qu'un jour 
        il revivra, que de couper un chou et lui ter la vie,  
        lui qui n'en a point d'autre  esprer. Vous anantissez 
        l'me d'un chou en le faisant mourir: mais, en tuant un 
        homme, vous ne faites que changer son domicile; et je 
        dis bien plus: Puisque Dieu, le Pre commun de toutes 
        choses, chrit galement ses ouvrages, n'est-il pas 
        raisonnable qu'il ait partag ses bienfaits galement 
        entre nous et les plantes. Il est vrai que nous naqumes 
        les premiers, mais dans la famille de Dieu, il n'y a 
        point de droit d'anesse :
        Si donc les choux n'eurent point leur part avec nous du 
        fief de l'immortalit, ils furent sans doute avantags 
        de quelque autre qui par sa grandeur rcompense sa 
        brivet; c'est peut-tre un intellect universel, une 
        connaissance parfaite de toutes les choses dans leurs 
        causes, et c'est peut-tre aussi pour cela que ce sage 
        moteur ne leur a point taill d'organes semblables aux 
        ntres, qui n'ont, pour tout effet, qu'un simple 
        raisonnement faible et souvent trompeur, dans d'autres 
        plus ingnieusement travaills, plus forts et plus 
        nombreux, qui leur servent  l'opration  leurs 
        spculatifs entretiens.
        Vous me demanderez peut-tre ce qu'ils nous ont jamais 
        communiqu de ces grandes penses ? Mais, dites-moi, que 
        nous ont jamais enseign les anges non plus qu'eux ? 
        Comme il n'y a point de proportion, de rapport ni 
        d'harmonie entre les facults imbciles de l'homme et 
        celles de ces divines cratures, ces choux intellectuels 
        auraient beau s'efforcer de nous faire comprendre la 
        cause occulte de tous les vnements merveilleux, il 
        nous manque des sens capables de recevoir ces hautes 
        espces.
        Mose, le plus grand de tous les philosophes, puisqu'il 
        puisait,  ce que vous dites, la connaissance de la 
        nature dans la source de la nature mme, signifiait 
        cette vrit, lorsqu'il parla de l'Arbre de Science, il 
        voulait nous enseigner sous cette nigme que les plantes 
        possdent privativement la philosophie parfaite. 
        Souvenez-vous donc,  de tous les animaux le plus 
        superbe ! qu'encore qu'un chou que vous coupez ne dise 
        mot, il n'en pense pas moins. Mais le pauvre vgtant 
        n'a pas des organes propres  hurler comme nous; il n'en 
        a pas pour frtiller ni pour pleurer; il en a toutefois 
        par lesquels il se plaint du tour que vous lui faites, 
        par lesquels il attire sur vous la vengeance du Ciel.
        Que si vous me demandez comment je sais que les choux 
        ont ces belles penses, je vous demande comment vous 
        savez qu'ils ne les ont point, et que tel, par exemple, 
         votre imitation ne dise pas le soir en s'enfermant: Je 
        suis, monsieur le Chou Fris, votre trs humble 
        serviteur, CHOU CABU."  Il en tait l de son discours, 
        quand ce jeune garon, qui avait emmen notre 
        philosophie, le ramena.
         H ! quoi, dj dn ?  lui cria mon Dmon.
        Il rpondit que oui,  l'issue prs, d'autant que le 
        physionome lui avait permis de tter de la ntre.
        Le jeune hte n'attendit pas que je lui demandasse 
        l'explication de ce mystre:
         Je vois bien, dit-il, que cette faon de vivre vous 
        tonne. Sachez donc, quoique en votre monde on gouverne 
        la sant plus ngligemment, que le rgime de celui-ci 
        n'est pas  mpriser.
        Dans toutes les maisons, il y a un physionome, entretenu 
        du public qui est  peu prs ce qu'on appellerait chez 
        vous un mdecin, hormis qu'il ne gouverne que les sains, 
        et qu'il ne juge des diverses faons dont il nous l'ait 
        traiter que par la proportion, figure et symtrie de nos 
        membres, par les linaments du visage, le coloris de la 
        chair, la dlicatesse du cuir, l'agilit de la masse, le 
        son de la voix, la teinture, la force et la duret du 
        poil.
        N'avez-vous point tantt pris garde  un homme de taille 
        assez courte qui vous a si longtemps considr ? c'tait 
        le physionome de cans. Assurez-vous que, selon qu'il 
        aura reconnu votre complexion, il a diversifi 
        l'exhalaison de votre dner. Remarquez combien le 
        matelas  l'un vous a fait coucher est loign de nos 
        lits; sans doute il vous a jug d'un temprament bien 
        diffrent du ntre, puisqu'il a craint que l'odeur qui 
        s'vapore de ces petits robinets sur votre nez ne 
        s'pandt jusqu' nous, ou que la ntre ne fumt jusqu' 
        vous. Vous le verrez ce soir qui choisira des fleurs 
        pour votre lit avec les mmes circonspections.  Pendant 
        tout ce discours, je faisais signe  mon hte qu'il 
        tcht d'obliger ces philosophes  tomber sur quelque 
        chapitre de la science qu'ils professaient. Il m'tait 
        trop ami pour n'en faire natre aussitt l'occasion. Je 
        ne vous dduirai point ni les discours ni les prires 
        qui firent l'ambassade de ce trait, aussi bien la 
        nuance du ridicule au srieux fut trop imperceptible 
        pour pouvoir tre imite.
        Tant y a que le dernier venu de ces docteurs, en suite 
        d'autres choses, continua ainsi:
         Il me reste  prouver qu'il y a des mondes infinis 
        dans un monde infini. Reprsentez-vous donc l'univers 
        comme un grand animal, les toiles qui sont des mondes 
        comme d'autres animaux dedans lui qui servent 
        rciproquement de mondes  d'autres peuples, tels qu' 
        nous, qu'aux chevaux et qu'aux lphants et que nous,  
        notre tour, sommes aussi les mondes de certaines gens 
        encore plus petits, comme des chancres, des poux, des 
        vers, des cirons; ceux-ci sont la Terre d'autres 
        imperceptibles; ainsi de mme que nous paraissons un 
        grand monde  ce petit peuple, peut-tre que notre 
        chair, notre sang et nos esprits ne sont autre chose 
        qu'une tissure de petits animaux qui s'entretiennent, 
        nous prtent mouvement par le leur, et, se laissant 
        aveuglment conduire  notre volont qui leur sert de 
        cocher, nous conduisent nous-mmes, et produisent tout 
        ensemble cette action que nous appelons la vie.
        Car, dites-moi, je vous prie: est-il malais  croire 
        qu'un pou prenne notre corps pour un monde, et que quand 
        quelqu'un d'eux a voyag depuis l'une de vos oreilles 
        jusqu' l'autre, ses compagnons disent de lui qu'il a 
        voyag aux deux bouts du monde, ou qu'il a couru de l'un 
         l'autre ple ? Oui, sans doute, ce petit peuple prend 
        votre poil pour les forts de son pays, les pores pleins 
        de pituite pour des fontaines, les bubes et les cirons 
        pour des lacs et des tangs, les apostumes pour des 
        mers, les fluxions pour des dluges; et quand vous vous 
        peignez en devant et en arrire, ils prennent cette 
        agitation pour le flux et reflux de l'ocan. La 
        dmangeaison ne prouve-t-elle pas mon dire ?
        Ce ciron qui la produit, est-ce autre chose qu'un de ces 
        petits animaux qui s'est dpris de la socit civile 
        pour s'tablir tyran de son pays ? Si vous me demandez 
        d'ou vient qu'ils sont plus grands que ces autres petits 
        imperceptibles, je vous demande pourquoi les lphants 
        sont plus grands que nous, et les Hibernois que les 
        Espagnols ? Quant  cette ampoule et cette crote dont 
        vous ignorez la cause, il faut qu'elles arrivent, ou par 
        la corruption des charognes de leurs ennemis que ces 
        petits gants ont massacrs, ou que la peste produite 
        par la ncessit des aliments dont les sditieux se sont 
        gorgs ait laiss pourrir parmi la campagne des monceaux 
        de cadavres; ou que ce tyran, aprs avoir tout autour de 
        soi chass ses compagnons qui de leurs corps bouchaient 
        les pores du ntre, ait donn passage  la pituite, 
        laquelle, tant extravase hors la sphre de la 
        circulation de notre sang, s'est corrompue. On me 
        demandera peut-tre pourquoi un ciron en produit cent 
        autres ? ce n'est pas chose malaise  concevoir; car, 
        de mme qu'une rvolte en veille une autre, ainsi ces 
        petits peuples, pousss du mauvais exemple de leurs 
        compagnons sditieux, aspirent chacun en particulier au 
        commandement, allumant partout la guerre, le massacre et 
        la faim. Mais, me direz-vous, certaines personnes sont 
        bien moins sujettes  la dmangeaison que d'autres. 
        Cependant chacun est rempli galement de ces petits 
        animaux, puisque ce sont eux, dites-vous, qui font la 
        vie. Il est vrai; aussi remarquons-nous que les 
        flegmatiques sont moins en proie  la gratelle que les 
        bilieux,  cause que le peuple sympathisant au climat 
        qu'il habite est plus lent dans un corps froid qu'un 
        autre chauff par la temprature de sa rgion, qui 
        ptille, se remue, et ne saurait demeurer en une place. 
        Ainsi le bilieux est bien plus dlicat que le 
        flegmatique parce qu'tant arm en bien plus de parties, 
        et l'me n'tant que l'action de ces petites btes, il 
        est capable de sentir en tous les endroits o ce btail 
        se remue, l o, le flegmatique n'tant pas assez chaud 
        pour faire agir qu'en peu d'endroits.
        Et pour prouver encore cette cironalit universelle, 
        vous n'avez qu' considrer quand vous tes bless comme 
        le sang accourt  la plaie. Vos docteurs disent qu'il 
        est guidi par la prvoyante nature qui veut secourir 
        les sorties dbilites: mais voil de belles chimres: 
        donc outre l'me et l'esprit il y aurait encore en nous 
        une troisime substance
        intellectuelle qui aurait ses fonctions et ses organes  
        part. Il est bien plus croyable que ces petits animaux, 
        se sentant attaqus, envoient chez leurs voisins 
        demander du secours, et qu'en tant arriv de tous 
        cts, et le pays se trouvant incapable de tant de gens, 
        ils meurent touffs  la presse ou de faim.
        Cette mortalit arrive quand l'apostume est mre; car 
        pour tmoignage qu'alors ces animaux de vie sont 
        teints, c'est la chair pourrie devient insensible ; que 
        si bien souvent la saigne qu'on ordonne pour divertir 
        la fluxion profite, c'est  cause que, s'en tant perdu 
        beaucoup par l'ouverture que ces petits animaux 
        tchaient de boucher, ils refusent d'assister leurs 
        allis, n'ayant que fort mdiocrement la puissance de de 
        dfendre chacun chez soi.  Il acheva ainsi. Et, quand 
        le second philosophe s'aperut que nos yeux assembls 
        sur les siens l'exhortaient de parler  son tour:
         Hommes, dit.-il, vous voyant curieux d'apprendre  ce 
        petit animal notre semblable quelque chose de la science 
        que nous professons, je dicte maintenant un trait que 
        je serais fort aise de lui produire  cause des lumires 
        qu'il donne  l'intelligence de notre physique, c'est 
        l'explication de l'origine ternelle du monde. Mais 
        comme je suis empress je vais travailler  mes 
        soufflets, car demain sans remise la ville part, vous 
        pardonnerez au temps, avec promesse toutefois 
        qu'aussitt qu'elle sera ramasse, je vous satisferai.  
        A ces mots, le fils de l'hte appela son pre, et, 
        lorsqu'il lut arriv, la compagnie lui demanda l'heure. 
        Le bonhomme rpondit : huit heures. Son fils alors, tout 
        en colre :
         Eh ! venez a, coquin, lui dit-il. ne vous avais-je 
        pas command de nous avertir  sept ? Vous savez que les 
        maisons s'en vont demain, que les murailles sont dj 
        parties, et la paresse vous cadenasse jusqu' la bouche.
        - Monsieur, rpliqua le bonhomme, on a tantt publi 
        depuis que vous tes  table une dfense expresse de 
        marcher avant aprs-demain.
        - N'importe, repartit-il en lui lchant une ruade, vous 
        devez obir aveuglment, ne point pntrer dans mes 
        ordres, et vous souvenir seulement de ce que je vous ai 
        command. Vite, allez qurir votre effigie.  Lorsqu'il 
        l'eut apporte, le jouvenceau la saisit par le bras, et 
        la fouetta durant un gros quart d'heure.
         Or, sus ! vaurien, continua-t-il, en punition de votre 
        dsobissance, je veux que vous serviez aujourd'hui de 
        rise  tout le monde, et pour cet effet, je vous 
        commande de ne marcher que sur deux pieds le reste de la 
        journe.  Ce pauvre vieillard sortit fort plor et son 
        fils continua:
         Messieurs, je vous prie d'excuser les friponneries de 
        cet emport; j'en esprais faire quelque chose de bon, 
        mais il a abus de mon amiti. Pour moi, je pense que ce 
        coquin-l me fera mourir; en vrit, il m'a dj mis 
        plus de dix fois sur le point de lui donner ma 
        maldiction.  J'avais bien de la peine, quoique je me 
        mordisse les lvres,  m'empcher de rire de ce monde 
        renvers. Cela fut cause que, pour rompre cette 
        burlesque pdagogie qui m'aurait  la fin sans doute 
        fait clater, je le suppliai de me dire ce qu'il 
        entendait par ce voyage de la ville, dont tantt il 
        avait parl, si les maisons et les murailles 
        cheminaient. Il me rpondit:
         Nos cits,  mon cher compagnon, se divisent en 
        mobiles et en sdentaires; les mobiles, comme par 
        exemple celle o nous sommes  prsent sont construites 
        ainsi:
        L'architecte construit chaque palais, ainsi que vous 
        voyez,  un bois fort lger, y pratique dessous quatre 
        roues; dans l'paisseur de l'un des murs, il place des 
        soufflets gros et nombreux et dont les tuyaux passent 
        d'une ligne horizontale  travers le dernier tage de 
        l'un  l'autre pignon. De cette sorte, quand on veut 
        traner les villes autre part (car on les change d'air  
        toutes les saisons), chacun dplie sur l'un des cts de 
        son logis quantit de larges voiles au-devant des 
        soufflets; puis ayant band un ressort pour les faire 
        jouer, leurs maisons en moins de huit jours, avec les 
        bouffes continues que vomissent ces monstres  vent et 
        qui s'engouffrent dans la toile, sont emportes, si l'on 
        veut,  plus de cent lieues.
        Voici l'architecture des secondes que nous appelons 
        sdentaires: les logis sont presque semblables  vos 
        tours, hormis qu'ils sont de bois, et qu'ils sont percs 
        au centre d'une grosse et forte vis, qui rgne de la 
        cave jusqu'au toit, pour les pouvoir hausser ou baisser 
         discrtion. Or la Terre est creuse aussi profonde que 
        l'difice est lev, et le tout est construit de cette 
        sorte, afin qu'aussitt que les geles commencent  
        morfondre le ciel, ils descendent leurs maisons en les 
        tournant au fond de cette fosse et que, par le moyen de 
        certaines grandes peaux dont ils couvrent et cette tour 
        et son creus circuit, ils se tiennent  l'abri des 
        intempries de l'air. Mais aussitt que les douces 
        haleines du printemps viennent  le radoucir, ils 
        remontent au jour par le moyen de cette grosse vis dont 
        j'ai parl.  Il voulait, je pense, arrter l son 
        poumon quand je pris ainsi la parole:
         Par ma foi, monsieur, je ne croirai jamais qu'un maon 
        si expert puisse tre philosophe si je ne vous en ai 
        vous-mme pour tmoin. C'est pourquoi, puisque l'on ne 
        part pas encore aujourd'hui, vous aurez bien le loisir 
        de nous expliquer cette origine ternelle du monde dont 
        tantt vous nous faisiez fte. Je vous promets, une 
        rcompense sitt que je serai de retour de la Lune, 
        d'o mon gouverneur (je lui montrai mon dmon) vous 
        tmoignera que je suis venu, d'y semer votre gloire, en 
        y racontant les belles choses que vous m'aurez dites. Je 
        vois bien que vous riez de cette promesse, parce que 
        vous ne croyez pas que la Lune soit un monde, et encore 
        moins que j'en suis un habitant  mais je vous puis 
        assurer aussi que les peuples de ce monde-l qui ne 
        prennent celui-ci que pour titre Lune se moqueront de 
        moi quand je leur dirai que leur lune est un monde, dont 
        les campagnes ici sont de terre et que vous tes ces 
        gens.  Il ne me rpondit que par un souris, puis il 
        commena son discours de cette sorte:
         Puisque nous sommes contraints quand nous voulons 
        remonter  l'origine de ce grand Tout, d'encourir trois 
        ou quatre absurdits, il est bien raisonnable de prendre 
        le chemin qui nous fait moins broncher: le premier 
        obstacle qui nous arrte, c'est l'ternit du monde; et 
        l'esprit des hommes n'tant pas assez fort pour la 
        concevoir, et ne pouvant non plus s'imaginer que ce 
        grand univers si beau, si bien rgl, peut s'tre fait 
        de lui mme, ils ont eu recours  la Cration. Mais, 
        semblables  celui qui s'enfoncerait dans la rivire de 
        peur d'tre mouill de la pluie, ils se sauvent des bras 
        d'un nain  la misricorde d'un gant. Encore ne s'en 
        sauvent-ils pas, car cette ternit, qu'ils tent au 
        monde pour ne l'avoir pu comprendre, ils la donnent  
        Dieu, comme s'il leur tait plus ais de l'imaginer 
        dedans l'un que dedans l'autre. Cette absurdit donc, ou 
        ce gant duquel j'ai parl, est la cration, car, dites-
        moi, en vrit, a-t-on jamais conu comment de rien il 
        se peut faire quelque chose ? Hlas ! entre rien et un 
        atome seulement, il y a des disproportions tellement 
        infinies que la cervelle la plus aigu n'y saurait 
        pntrer; il faudra donc, pour chapper  ce labyrinthe 
        inexplicable, que vous admettiez une matire ternelle 
        avec Dieu, et alors il ne sera plus besoin d'admettre un 
        Dieu, puisque le monde aura pu tre sans lui. Mais, me 
        direz-vous, quand je vous accorderais la matire 
        ternelle, comment ce chaos s'est-il arrang de soi-mme 
        ? Ha ! je vous le vais expliquer.
        Il faut,  mon petit animal ! aprs avoir spar 
        mentalement chaque petit corps visible en une infinit 
        de petit corps invisibles, s'imaginer que l'Univers 
        infini n'est compos d'autre chose que de ces atomes 
        infinis, trs solides, trs incorruptibles et trs 
        simples, dont les uns sont cubiques, d'autres 
        paralllogrammes, d'autres angulaires, d'autres ronds, 
        d'autres pointus, d'autres pyramidaux, d'autres 
        hexagones, d'autres ovales, qui tous agissent 
        diversement chacun selon sa figure. Et qu'ainsi ne soit, 
        posez une boule d'ivoire fort ronde sur un lieu fort 
        uni: la moindre impression que vous lui donnerez, elle 
        sera demi-quart d'heure sans s'arrter. J'ajoute que si 
        elle tait aussi parfaitement ronde comme le sont 
        quelques-uns de ces atomes dont je parle, elle ne 
        s'arrterait jamais. Si donc l'art est capable 
        d'incliner un corps au mouvement perptuel, pourquoi ne 
        croirons-nous pas que la nature le puisse faire ? Il en 
        va de mme des autres figures. L'une, comme la carre, 
        demande le repos perptuel, d'autres un mouvement de 
        ct, d'autres un demi-mouvement comme de trpidation; 
        et la ronde, dont l'tre est de se remuer, venant  se 
        joindre  la pyramidale, fait peut-tre ce que nous 
        appelons le feu, parce que non seulement le feu s'agite 
        sans se reposer, mais perce et pntre facilement.
        Le feu a outre cela des effets diffrents selon 
        l'ouverture et la quantit des angles, o la figure 
        ronde se joint, comme par exemple le feu du poivre est 
        autre chose que le feu du sucre, le feu du sucre que 
        celui de la cannelle, celui de la cannelle que celui du 
        clou de girofle, et celui-ci que le feu d'un fagot. Or, 
        le feu, qui est le constructeur et destructeur des 
        parties et du Tout de l'univers, a pouss et ramass 
        dans un chne la quantit des figures ncessaires  
        composer ce chne. Mais, me direz-vous, comment le 
        hasard peut-il avoir assembl en un lieu toutes les 
        choses qui taient ncessaires  produire ce chne ? Je 
        rponds que ce n'est pas merveille que la matire ainsi 
        dispose n'et pas form un chne, mais que la merveille 
        et t bien grande si, la matire ainsi dispose, le 
        chne n'et pas t form; un peu moins de certaines 
        figures, c'et t un orme, un peuplier, un saule, un 
        sureau, de la bruyre, de la mousse; un peu plus de 
        certaines autres figures, c'et t la plante sensitive, 
        une hutre  l'caille, un ver, une mouche, une 
        grenouille, un moineau, un singe, un homme. Quand, ayant 
        jet trois ds sur une table, il arrive ou rafle de 
        deux, ou bien trois, quatre et cinq, ou bien deux, six 
        et un, direz-vous : "O le grand miracle ! A chaque d il 
        est arriv mme point, tant d'autres points pouvant 
        arriver ! O le grand miracle ! il est arriv en trois 
        ds trois points qui se suivent. O le grand miracle ! il 
        est arriv justement deux six, et le dessous de l'autre 
        six ! 
         Je suis trs assur qu'tant homme d'esprit, vous ne 
        ferez point ces exclamations ; car puisqu'il  y a sur 
        les ds qu'une certaine quantit de nombres, il est 
        impossible qu'il n'en arrive quelqu'un.
        Vous vous tonnez comme cette matire, brouille ple-
        mle, au gr du hasard, peut avoir constitu un homme vu 
        qu'il y avait tant de choses ncessaires  la 
        construction de son tre, mais vous ne savez pas que 
        cent millions de fois cette matire, s'acheminant au 
        dessein d'un homme, s'est arrte  former tantt une 
        pierre, tantt du plomb, tantt du corail, tantt une 
        fleur, tantt une comte, pour le trop ou trop peu de 
        certaines figures qu'il fallait ou ne fallait pas  
        dsigner un homme ? Si bien que ce n'est pas merveille 
        qu'entre une infinie quantit de matire qui change et 
        se remue incessamment, elle ait rencontr  faire le peu 
        d'animaux, de vgtaux, de minraux que nous voyons; non 
        plus que ce n'est pas merveille qu'en cent coups de ds 
        il arrive une rafle. Aussi bien est-il impossible que de 
        ce remuement il ne se fasse quelque chose, et cette 
        chose sera toujours admire d'un tourdi qui ne saura 
        pas combien peu s'en est fallu qu'elle n'ait pas t 
        faite. Quand la grande rivire de     fait moudre un 
        moulin, conduit les ressorts d'une horloge, et que le 
        petit ruisseau de     ne fait que couler et se dborder 
        quelquefois, vous ne direz pas que cette rivire ait 
        bien de l'esprit, parce que vous savez qu'elle a 
        rencontr les choses disposes  faire tous ces beaux 
        chefs-d'oeuvre; car si un moulin ne se ft point trouv 
        dans son cours, elle n'aurait pas pulvris le froment; 
        si elle n'et point rencontr l'horloge, elle n'et 
        point marqu les heures; et si le petit ruisseau dont 
        j'ai parl avait eu les mmes rencontres, il aurait fait 
        les mmes miracles. Il en va tout ainsi de ce feu qui se 
        meut de soi-mme; car, ayant trouv les organes propres 
         l'agitation ncessaire pour raisonner, il a raisonn; 
        quand il en a trouv de propres  sentir seulement, il a 
        senti; quand il en a trouv de propres  vgter, il  
        vgt; et qu'ainsi ne soit, qu'on crve les yeux de cet 
        homme que ce feu ou cette me fait voir, il cessera de 
        voir, de mme que notre grande rivire ne marquera plus 
        les heures, si l'on abat l'horloge.
        Enfin ces premiers et indivisibles atomes font un cercle 
        sur qui roulent sans difficult les difficults les plus 
        embarrassantes de la physique. Il n'est pas jusqu' 
        l'opration des sens, que personne encore n'a pu bien 
        concevoir, que je n'explique fort aisment avec les 
        petits corps. Commenons par la vue: elle mrite, comme 
        la plus incomprhensible, notre premier dbut.
        Elle se fait donc,  ce que je m'imagine, quand les 
        tuniques de l'oeil, dont les pertuis sont semblables  
        ceux du verre, mettant cette poussire de feu qu'on 
        appelle rayons visuels et qu'elle est arrte par 
        quelque matire opaque, qui la fait rejaillir chez soi; 
        car alors rencontrant en chemin l'image de l'objet qui 
        l'a repousse, et, cette image n'tant qu'un nombre 
        infini de petits corps qui s'exhalent continuellement en 
        gales superficies du sujet regard, elle la pousse 
        jusqu' notre oeil.
        Vous ne manquerez pas de m'objecter que le verre est un 
        corps opaque et fort serr, que cependant au lieu de 
        rechasser ces autres petits corps, il s'en laisse 
        percer. Mais je vous rponds que les pores de verre sont 
        taills de mme figure que ces atomes de feu qui le 
        traversent, et que, de mme qu'un crible  froment n'est 
        pas propre  cribler de l'avoine, ni un crible  avoine 
         cribler du froment, ainsi une bote de sapin, quoique 
        tnue, qui laisse chapper les sons, n'est pas 
        pntrable  la vue; et une pice de cristal, quoique 
        transparente, qui se laisse percer  la vue, n'est pas 
        pntrable  l'oue.  Je ne pus m'empcher de 
        l'interrompre.
         Mais comment, lui dis-je, Monsieur, par ces principes-
        l, expliquerez-vous la faon de nous peindre dans un 
        miroir?
        - Il est fort ais, me rpliqua-t-il; car figurez-vous 
        que ces feux de notre oeil ayant travers la glace, et 
        rencontrant dernire un corps non diaphane qui les 
        rejette, ils repassent par o ils taient venus; et 
        trouvant ces petits corps partis du ntre cheminant en 
        superficiels gales tendues sur le miroir, ils les 
        ramnent  nos yeux; et notre imagination, plus chaude 
        que les autres facults de l'me, en attire le plus 
        subtil, dont elle fait chez elle un portrait en 
        raccourci. L'opration de l'oue n'est pas plus malaise 
         concevoir. Pour tre un peu succinct, considrons-la 
        seulement dans l'harmonie. Voil donc un luth touch par 
        les mains d'un matre de l'art. Vous me demanderez comme 
        se peut-il faire que j'aperoive si loin de moi une 
        chose que je ne vois point. De mes oreilles sort-il des 
        ponges qui boivent cette musique pour me la rapporter ? 
        ou ce joueur engendre-t-il dans ma tte un autre petit 
        joueur avec un petit luth, qui ait ordre de me chanter 
        les mmes airs ? Non; mais ce miracle procde de ce que, 
        la corde tire venant  frapper les petits corps dont 
        l'air est compos, elle le chasse dans mon cerveau, le 
        perant doucement avec ces petits riens corporels; et 
        selon que la corde est bande, le son est haut,  cause 
        qu'elle pousse les atomes plus vigoureusement; et 
        l'organe ainsi pntr, en fournit  la fantaisie assez 
        de quoi faire son tableau; si trop peu, il arrive que 
        notre mmoire; n'ayant pas encore achev son image, nous 
        sommes contraints de lui rpter le mme son, afin que, 
        des matriaux que lui fournissent, par exemple, les 
        mesures d'une sarabande, elle en drobe assez pour 
        achever le portrait de cette sarabande.
        Mais cette opration n'est presque rien; le merveilleux, 
        c'est lorsque, par son ministre, nous sommes mus 
        tantt  la joie, tantt  la rage, tantt  la piti, 
        tantt  la rverie, tantt  la douleur.
        Cela se fait, je m'imagine si le mouvement que ces 
        petits corps reoivent, rencontrent dedans nous 
        d'autres petits corps remus de mme sens ou que leur 
        propre figure rend susceptibles du mme branlement; car 
        alors les nouveaux venus excitent leurs htes  se 
        remuer comme eux. Et, de cette faon, lorsqu'un air 
        violent rencontre le feu de notre sang inclin au mme 
        branle, il anime ce feu  se pousser dehors et c'est ce 
        que nous appelons "ardeur de courage". Si le son est 
        plus doux, et qu'il n'ait la force de soulever qu'une 
        moindre flamme plus branle,  cause que la matire est 
        plus volatile en la promenant le long des nerfs, des 
        membranes et des pertuis de notre chair, elle excite ce 
        chatouillement qu'on appelle "joie". Il en arrive ainsi 
        de l'bullition des autres passions, selon que ces 
        petits corps sont jets plus ou moins violemment sur 
        nous, selon le gouvernement qu'ils reoivent par la 
        rencontre d'autres boules, et selon ce qu'ils trouvent  
        remuer chez nous; voici quant  l'oue.
        La sensation du toucher n'est pas maintenant plus 
        difficile. De toute matire palpable, se faisant une 
        mission perptuelle de petits corps,  mesure que nous 
        la touchons, s'en vaporant davantage, parce que nous 
        les treignons du sujet mani, comme l'eau d'une ponge 
        quand nous la pressons, les leurs viennent faire  
        l'organe rapport de leur solidit; les souples de leur 
        mollesse; les raboteux de leur pret, les brlants de 
        leur ardeur, les gels de leur glace. Et qu'ainsi ne 
        soit, nous ne sommes plus si fins  discerner par 
        l'attouchement avec des mains uses de travail,  cause 
        de l'paisseur du cal, et qui pour n'tre ni poreux, ni 
        anim, ne transmet pas que malaisment ces fumes de la 
        matire. Quelqu'un dsirera d'apprendre o l'organe de 
        toucher tient son sige. Pour moi, je crois qu'il est 
        rpandu dans toutes les superficies de la masse, vu 
        qu'il se fait par l'entremise des nerfs dont notre cuir 
        n'est qu'une tissure imperceptible et continue. Je 
        m'imagine toutefois que, plus nous ttons par un membre 
        proche de la tte, plus vite nous distinguons; cela se 
        peut exprimenter quand les yeux clos nous patinons 
        quelque chose, car nous la devinons aussitt; et si, au 
        contraire, nous ttons du pied, nous travaillons 
        beaucoup  la connatre.
        Cela provient de ce que notre peau tant partout crible 
        de petits trous, nos nerfs, dont la matire n'est pas 
        plus serre, perdent en chemin beaucoup de ces petits 
        atomes par les menus pertuis de leur contexture, 
        auparavant d'tre arrivs jusqu'au cerveau, o aboutit 
        leur voyage.
        Il me reste  prouver que l'odorat et le got se fassent 
        aussi par l'entremise des mmes petits corps.
        Dites-moi donc, lorsque je gote un fruit, n'est-ce pas 
         cause de l'humidit de la bouche qui le fond ? Avouez-
        moi donc que, y ayant dans une poire d'autres sels, et 
        la dissolution les partageant en petits corps, d'autre 
        figure que ceux qui composent la saveur d'une prune, il 
        faut qu'ils percent notre palais d'une manire bien 
        diffrente; tout ainsi que l'escarre enfonce par le fer 
        d'une pique qui me traverse n'est pas semblable  ce que 
        me fait souffrir en sursaut la balle d'un pistolet, et 
        de mme que la balle d'un pistolet m'imprime une autre 
        douleur que celle d'un carreau d'acier.
        De l'odorat, je n'ai rien  dire, puisque vos 
        philosophes mmes confessent qu'il se fait par une 
        mission continuelle de petits corps qui se dprennent 
        de leur masse et qui frappent notre nez en  passant.
        Je m'en vais sur ce principe vous expliquer la cration, 
        l'harmonie et l'influence des globes clestes avec 
        l'immuable varit des mtores. 
        Il allait continuer ; mais le vieil hte entra l-
        dessus, qui fit songer notre philosophe  la retraite.
        Il apportait les cristaux pleins de vers luisants pour 
        clairer la salle; mais comme ces petits feux insectes 
        perdent beaucoup de leur clat quand ils ne sont pas 
        frais amasss, ceux-ci, vieux de dix jours, ne 
        flambaient presque point.
        Mon dmon n'attendit pas que la compagnie en ft 
        incommode; il monta  son cabinet, et en redescendit 
        aussitt avec deux boules de feu si brillantes que 
        chacun s'tonna comme il ne se brlait point les doigts.
         des flambeaux incombustibles, dit-il, nous serviront 
        mieux que vos pelotons de vers. Ce sont des rayons de 
        soleil que j'ai purgs de leur chaleur, autrement les 
        dualits corrosives de son feu auraient bless votre vue 
        en l'blouissant, j'en ai fix la lumire, et l'ai 
        renferme dedans ces boules transparentes que je tiens. 
        Cela ne vous doit pas fournir un grand sujet 
        d'admiration, car il ne m'est non plus difficile  moi 
        qui suis n dans le soleil de condenser ces rgions qui 
        sont la poussire ou des atomes qui sont la Terre 
        pulvrise de celui-ci.  Quand on eut achev le 
        pangyrique de cet enfant du soleil, le jeune hte 
        envoya son pre reconduire les deux philosophes, parce 
        qu'il tait tard, avec une douzaine de globes  vers 
        pendus  ses quatre pieds. Pour nous autres,  savoir: 
        le jeune hte, mon prcepteur et moi, nous trois 
        couchmes par l'ordre du physionome.
        Il me mit cette fois-l dans une chambre de violettes et 
        de lys, m'envoya chatouiller  l'ordinaire pour 
        m'endormir, et le lendemain sur les neuf heures, je vis 
        entrer mon dmon, qui me dit qu'il venait du palais o 
         , l'une des damoiselles de la Reine l'avait mand, 
        qu'elle s'tait enquise de moi, et tmoign qu'elle 
        persistait toujours dans le dessein de me tenir parole, 
        c'est--dire que de bon coeur elle me suivrait, si je la 
        voulais mener avec moi dans l'autre monde.
         Ce qui m'a fort difi, continua-t-il, c'est quand 
        j'ai reconnu que le motif principal de son voyage ne 
        bute qu' se faire chrtienne. Aussi je lui ai promis 
        d'aider son dessein de toutes mes forces, et d'inventer 
        pour cet effet une machine capable de tenir trois ou 
        quatre personnes dedans laquelle vous pourrez monter 
        ensemble. Ds aujourd'hui, je vais m'appliquer 
        srieusement  l'excution de cette entreprise:
        c'est pourquoi, afin de vous divertir pendant que je ne 
        serai point avec vous, voici un livre que je vous 
        laisse. Je l'apportai jadis de mon pays natal; il est 
        intitul Les tats et Empires du soleil. Je vous donne 
        encore celui-ci que j'estime beaucoup davantage; c'est 
        le grand oeuvres des philosophes, qu'un des plus forts 
        esprits du soleil a compos. Il prouve l-dedans que 
        toutes choses sont vraies, et dclare la faon d'unir 
        physiquement les vrits de chaque contradictoire, comme 
        par exemple que le blanc est noir et que le noir est 
        blanc ; qu'on peut tre et n'tre pas en mme temps; 
        qu'il peut y avoir une montagne sans valle; que le 
        nant est quelque chose, et que toutes les choses qui 
        sont ne sont point. Mais remarquez qu'il prouve ces 
        inous paradoxes, sans aucune raison captieuse, ni 
        sophistique. Quand vous serez ennuy de lire, vous 
        pourrez vous promener, ou bien vous entretenir, avec 
        notre jeune hte votre compagnon: son esprit a beaucoup 
        de charmes; ce qui me dplat en lui, c'est qu'il est 
        impie, mais s'il lui arrive de vous scandaliser, ou de 
        faire par les raisonnements chanceler votre foi, ne 
        manquez pas aussitt de venir me les proposer, je vous 
        en rsoudrai les difficults, un autre vous ordonnerait 
        de rompre compagnie lorsqu'il voudrait philosopher sur 
        ces matires: mais comme il est extrmement vain, je 
        suis assur qu'il prendrait cette fuite pour une 
        dfaite, et se figurerait que votre crance serait 
        contre la raison, si vous refusiez d'entendre les 
        siennes. Songez  librement vivre.  Il me quitta en 
        achevant ce mot, car c'est l'adieu dont, en ce pays-l, 
        on prend cong de quelqu'un comme le  bonjour  ou le 
        Monsieur votre serviteur  s'exprime par ce compliment 
        :  Aime-moi, sage, puisque je t'aime.  A peine fut-il 
        hors de prsence que je me mis  considrer 
        attentivement mes livres. Les botes, c'est.--dire 
        leurs couvertures, me semblrent admirables pour leur 
        richesse; l'une tait taille d'un seul diamant, plus 
        brillant sans comparaison que les ntres; la seconde ne 
        paraissait qu'une monstrueuse perle fendue en deux. Mon 
        dmon avait traduit ces livres en langage de ce monde-
        l; mais parce que je n'ai point encore parl de leur 
        imprimerie, je m'en vais expliquer la faon de ces deux 
        volumes.
        A l'ouverture de la bote, je trouvai dedans un je ne 
        sais quoi de mtal quasi tout semblable  nos horloges, 
        plein d'un nombre infini de petits ressorts et de 
        machines imperceptibles. C'est un livre  la vrit, 
        mais c'est un livre miraculeux qui n'a ni feuillets ni 
        caractres; enfin c'est un livre o, pour apprendre, les 
        yeux sont inutiles; on n'a besoin que d'oreilles. Quand 
        quelqu'un donc souhaite lire, il bande, avec une grande 
        quantit de toutes sortes de clefs, cette machine, puis 
        il tourne l'aiguille sur le chapitre qu'il dsire 
        couter, et au mme temps il sort de cette noix comme de 
        la bouche d'un homme, ou d'un instrument de musique, 
        tous les sons distincts et diffrents qui servent, entre 
        les grands lunaires,  l'expression du langage.
        Lorsque j'eus rflchi sur cette miraculeuse invention 
        de faire des livres, je ne m'tonnai plus de voir que 
        les jeunes hommes de ce pays-l possdaient davantage de 
        connaissance  seize et  dix-huit ans que les barbes 
        grises du ntre; car, sachant lire aussitt que parler, 
        ils ne sont jamais sans lecture; dans la chambre,  la 
        promenade, en ville, en voyage,  pied,  cheval, ils 
        peuvent avoir dans la poche, ou pendus  l'aron de 
        leurs selles, une trentaine de ces livres dont ils n'ont 
        qu' bander un ressort pour en our un chapitre 
        seulement, ou bien plusieurs, s'ils sont en humeur 
        d'couter tout un livre: ainsi vous avez ternellement 
        autour de vous tous les grands hommes et morts et 
        vivants qui vous entretiennent de vive voix.
        Ce prsent m'occupa plus d'une heure, et enfin, me les 
        tant attachs en forme de pendants d'oreille, je sortis 
        en ville pour me promener. Je n'eus pas achev 
        d'arpenter la rue qui tombe vis--vis de notre maison 
        que je rencontrai  l'autre bout une troupe assez 
        nombreuse de personnes tristes.
        Quatre d'entre eux portaient sur leurs paules une 
        espce de cercueil envelopp de noir. Je m'informai d'un 
        regardant que voulait dire ce convoi semblable aux 
        pompes funbres de mon pays; il me rpondit que ce 
        mchant   et nomm du peuple par une chiquenaude sur le 
        genou droit, qui avait t convaincu d'envie et 
        d'ingratitude, tait dcd hier, et que le Parlement 
        l'avait condamn il y avait plus de vingt ans  mourir 
        de mort naturelle et dans son lit, et puis d'tre 
        enterr aprs sa mort. Je me pris  rire de cette 
        rponse; et lui m'interrogeant pourquoi:
         Vous m'tonnez, lui rpliquai-je, de dire que ce qui 
        est une marque de bndiction dans notre monde, comme 
        une longue vie, une mort paisible, une spulture 
        pompeuse, serve en celui-ci de chtiment exemplaire.
        - Quoi ! vous prenez la spulture pour une marque de 
        bndiction ! me repartit cet homme.
        Eh ! par votre foi, pouvez-vous concevoir quelque chose 
        de plus pouvantable qu'un cadavre marchant sur les vers 
        dont il regorge,  la merci des crapauds qui lui 
        mchent les joues ; enfin la peste revtue du corps 
        d'un homme ? Bon Dieu ! la seule imagination d'avoir, 
        quoique mort, le visage embarrass d'un drap, et sur la 
        bouche une pique de Terre me donne de la peine  
        respirer ! Ce misrable que vous voyez porter, outre 
        l'infamie d'tre jet dans une fosse, a t condamn 
        d'tre assist dans son convoi de cent cinquante de ses 
        amis, et commandement  eux, en punition d'avoir aim un 
        envieux et un ingrat, de paratre  ses funrailles avec 
        le visage triste ; et sans que les juges en ont eu 
        piti, imputant en partie ses crimes  son peu d'esprit, 
        ils leur auraient ordonn d'y pleurer. Hormis les 
        criminels, tout le monde est brl: aussi est ce une 
        coutume trs dcente et trs raisonnable, car nous 
        croyons que le feu, ayant spar le pur de l'impur et de 
        sa chaleur rassembl par sympathie, cette chaleur 
        naturelle qui faisait l'me, il lui donne la force de 
        s'lever toujours, en montant jusqu' quelque astre, la 
        Terre de certains peuples plus immatriels que tous, 
        plus intellectuels, parce que leur temprament doit 
        correspondre et participer  la puret du globe qu'ils 
        habitent, et que cette flamme radicale, s'tant encore 
        rectifie par la subtilit des lments de ce monde-l, 
        elle vient  composer un des bourgeois de ce pays 
        enflamm.
        Ce n'est pas pourtant encore notre faon d'inhumer la 
        plus belle. Quand un de nos philosophes est venu en un 
        ge ou il sent ramollir son esprit, et la glace des ans 
        engourdir les mouvements de son me, il assemble ses 
        amis par un banquet somptueux; puis ayant expos les 
        motifs qui l'ont fait rsoudre  prendre cong de la 
        nature, le peu d'esprance qu'il a de pouvoir ajouter 
        quelque chose  ses belles actions, on lui fait ou 
        grce, c'est--dire on lui ordonne la mort, ou un svre 
        commandement de vivre. Quand donc,  la pluralit de 
        voix, on lui a mis son souffle entre ses mains, il 
        avertit ses plus chers et du jour et du lieu: ceux-ci se 
        purgent et s'abstiennent de manger pendant vingt-quatre 
        heures; puis arrivs qu'ils sont au logis du sage, aprs 
        avoir sacrifi au soleil, ils entrent dans la chambre o 
        le gnreux les attend appuy sur un lit de parade. 
        Chacun vole  son rang aux embrassements et quand ce 
        vient  celui qu'il aime le mieux, aprs d'avoir bais 
        tendrement, il l'appuie sur son estomac et joignant sa 
        bouche  sa bouche, de la main droite, qu'il a libre, il 
        se baigne un poignard dans le coeur. L'amant ne dtache 
        point ses lvres de celles de son amant qu'il ne le 
        sente expirer; alors il retire le fer de son sein, et 
        fermant de sa bouche la plaie, il avale son sang et suce 
        toujours jusqu' ce qu'il n'en puisse boire davantage. 
        Aussitt, un autre lui succde et l'on porte celui-ci au 
        lit. Le second rassasi, on le mne coucher pour faire 
        place au troisime. Enfin, toute la troupe repue, on 
        introduit  chacun au bout de quatre ou cinq heures une 
        fille de seize ou dix-sept ans et, pendant trois ou 
        quatre jours qu'ils vont goter les dlices de l'amour, 
        ils ne sont nourris que de la chair du mort qu'on leur 
        fait manger toute crue, afin que, si de ces 
        embrassements il peut natre quelque chose, ils sont 
        comme assurs que c'est leur ami qui revit.  Je ne 
        donnai pas la patience  cet homme de discourir 
        davantage, car je le plantai l pour continuer ma 
        promenade.
        Quoique je la fisse assez courte, le temps que 
        j'employai aux particularits de ces spectacles et  
        visiter quelques endroits de la ville fut cause que 
        j'arrivai plus de deux heures aprs le dner prpar.
        On me demanda pourquoi j'tais arriv si tard.
         Ce n'a pas t ma faute, rpondis-je au cuisinier qui 
        s'en plaignait; j'ai demand plusieurs fois parmi les 
        rues quelle heure il tait, mais on ne m'a rpondu qu'en 
        ouvrant la bouche, serrant les dents, et tordant le 
        visage de guingois !
        - Quoi ! s'cria toute la compagnie, vous ne savez pas 
        que par l ils vous montraient l'heure ?
        - Par ma foi, repartis-je, ils avaient beau exposer au 
        soleil leurs grands nez avant que je l'apprisse.
        - C'est une commodit, me dirent-ils, qui leur sert  se 
        passer l'horloge, car de leurs dents ils font un cadran 
        si juste, qu'alors qu'ils veulent instruire quelqu'un de 
        l'heure, ils desserrent les lvres; et l'ombre de ce nez 
        qui vient tomber dessus marque comme sur un cadran celle 
        dont le curieux est en peine. Maintenant, afin que vous 
        sachiez pourquoi tout le monde en ce pays a le nez 
        grand, apprenez qu'aussitt qu'une femme est accouche, 
        la matrone porte l'enfant au prieur du sminaire; et 
        justement au bout de l'an les experts tant assembls, 
        si son nez est trouv plus court qu'une certaine mesure 
        que tient le syndic, il est cens camus, et mis entre 
        les mains des prtres qui le chtrent. Vous me 
        demanderez possible la cause de cette barbarie, comment 
        se peut-il faire que nous, chez qui la virginit est un 
        crime, tablissions des continents par force ? Sachez 
        que nous le faisons aprs avoir observ depuis trente 
        sicles qu'un grand nez est  la porte de chez nous une 
        enseigne qui dit : Cans loge un homme spirituel, 
        prudent, courtois, affable, gnreux et libral, et 
        qu'un petit est le bouchon des vices opposs. C'est 
        pourquoi des camus on btit les eunuques, parce que la 
        Rpublique aime mieux n'avoir point d'enfants d'eux, que 
        d'en avoir de semblables  eux.  Il parlait encore, 
        lorsque je vis entrer un homme tout nu. Je m'assis 
        aussitt, et me couvris pour lui faire honneur, car ce 
        sont les marques du plus grand respect qu'on puisse en 
        ce pays-l tmoigner  quelqu'un.
         Le royaume, dit-il, souhaite que vous avertissiez les 
        magistrats avant que de partir pour votre pays,  cause 
        qu'un mathmaticien vient tout  l'heure de promettre au 
        Conseil que, pourvu qu'tant de retour en votre monde 
        vous vouliez construire une certaine machine qu'il vous 
        enseignera correspondante  une autre qu'il tiendra 
        prte en celui-ci, il l'attirera  lui et le joindra  
        notre globe.  Sitt qu'il fut sorti :
         H ! je vous prie, m'adressant au jeune hte, 
        apprenez-moi que veut dire ce bronze figur en parties 
        honteuses qui pendent  la ceinture de cet homme. 
        J'en avais bien vu quantit  la cour du temps que je 
        vivais en cage, mais parce que j'tais quasi toujours 
        environn des filles de la Reine, j'apprhendais de 
        violer le respect qui se doit  leur sexe et  leur 
        condition, si j'eusse en leur prsence attir 
        l'entretien  une matire si grasse.
         Les femelles ici, non plus que les mles, ne sont pas 
        assez ingrates pour rougir  la vue de celui qui les a 
        forges; et les vierges n'ont pas honte d'aimer sur 
        nous, en mmoire de leur mre nature, la seule chose qui 
        porte son nom.
        Sachez donc que l'charpe dont cet homme est honor, o 
        Pend pour mdaille la figure d'un membre viril, est le 
        symbole du gentilhomme, et la marque qui distingue le 
        noble d'avec le roturier. 
        J'avoue que ce paradoxe me sembla si extravagant que je 
        ne pus m'empcher d'en rire.
         Cette coutume me semble bien extraordinaire, dis-je  
        mon petit hte, car en notre monde la marque de noblesse 
        est de porter l'pe.  Mais lui, sans s'mouvoir :
         O mon petit homme ! s'cria-t-il, que les grands de 
        votre montre sont enrags de faire parade d'un 
        instrument qui dsigne un bourreau, qui n'est forg que 
        pour nous dtruire, enfin l'ennemi jur de tout ce qui 
        vit; et de cacher, au contraire, un membre sans qui nous 
        serions au rang de ce qui n'est pas, le Promthe de 
        chaque animal, et le rparateur infatigable des 
        faiblesses de la nature !
        Malheureuse contre, o les marques de gnration sont 
        ignominieuses, et o celles d'anantissement sont 
        honorables. Cependant, vous appelez ce membre-l les 
        parties honteuses, comme s'il y avait quelque chose de 
        plus glorieux que de donner la vie, et rien de plus 
        infme que de l'ter !  Pendant tout ce discours, nous 
        ne laissions pas de dner; et sitt que nous fmes levs 
        de dessus nos lits, nous allmes au jardin prendre 
        l'air.
        Les occurrences et la beaut du lieu nous entretinrent 
        quelque temps; mais comme la plus noble envie dont je 
        fusse alors chatouill, c'tait de convertir  notre 
        religion une me si fort leve au-dessus du vulgaire, 
        je l'exhortai mille fois de ne pas embourber de matire 
        ce beau gnie dont le ciel l'avait pourvu, qu'il tirt 
        de la presse des animaux cet esprit capable de la vision 
        de Dieu; enfin qu'il avist srieusement  voir unir 
        quelque jour son immortalit au plaisir plutt qu' la 
        peine.
         Quoi ! me rpliqua-t-il en s'clatant de rire, vous 
        estimez ,votre me immortelle privativement  celle des 
        btes? Sans mentir, mon grand ami, votre orgueil est 
        bien insolent. ! Et d'o argumentez-vous, je vous prie, 
        cette immortalit au prjudice de celle des btes ! 
        Serait-ce  cause que nous sommes dous de raisonnement 
        et non pas elles ? En premier lieu, je vous le nie, et 
        je vous prouverai quand il vous plaira, qu'elles 
        raisonnent comme nous.
        Mais, encore qu'il ft vrai que la raison nous et t 
        distribue en apanage et qu'elle ft un privilge 
        rserv seulement  notre espce, est-ce  dire pour 
        cela qu'il faille que Dieu enrichisse l'homme de 
        l'immortalit, parce qu'il lui a dj prodigu la raison 
        ? je dois donc,  ce compte-l, donner aujourd'hui  ce 
        pauvre une pistole parce que je lui donnai hier un cu ? 
        Vous voyez bien vous-mme la fausset de cette 
        consquence, et qu'au contraire, si je suis juste plutt 
        que de donner une pistole  celui-ci, je dois donner un 
        cu  l'autre, puisqu'il n'a rien touch de moi. Il faut 
        conclure de l,  mon cher compagnon, que Dieu, plus 
        juste encore mille fois que nous, n'aurai pas tout vers 
        aux uns pour ne rien laisser aux autres, n'allguer 
        l'exemple des ans de votre monde, qui emportent dans 
        leur partage quasi tous les amis de la maison, c'est une 
        faiblesse des pres qui, voulant perptuer leur nom, ont 
        apprhend qu'il ne se perdit ou ne s'gart dans la 
        pauvret. Mais Dieu, qui n'est point capable d'erreur, 
        n'a eu gard d'en commettre une si grande, et puis, n'y 
        ayant dans l'ternit de Dieu ni avant ni aprs, les 
        cadets chez lui ne sont pas plus jeunes que les ans.  
        Je ne le cde point que ce raisonnement m'branla.
         Vous me permettrez, lui dis-je, de briser sur cette 
        matire, parce que je ne me sens pas assez fort pour 
        vous rpondre ! je m'en vais qurir la solution de cette 
        difficult chez notre commun prcepteur.  Je montai 
        aussitt, sans attendre qu'il me rpliqut, en la 
        chambre de cet habile dmon, et, tous prambules  part, 
        je lui proposai ce qu'on venait de m'objecter touchant 
        l'immortalit de nos mes, et voici ce qu'il me 
        rpondit:
         Mon fils, ce jeune tourdi passionnait de vous 
        persuader qu'il n'est pas vraisemblable que l'me de 
        l'homme soit immortelle parce que Dieu serait injuste, 
        Lui qui se dit Pre commun de tous les tres, d'en avoir 
        avantag une espce et d'avoir abandonn gnralement 
        toutes les autres au nant ou  l'infortune, ces 
        raisons,  la vrit, brillent un peu de loin. Et quoi 
        que je pusse lui demander comme il sait que ce qui est 
        juste  nous soit aussi juste  Dieu, comme il sait que 
        Dieu se mesure  notre aune, comme il sait que nos lois 
        et nos coutumes, qui n'ont t institues que 
        pour remdier  nos dsordres, servent aussi pour 
        tailler les morceaux de la toute-puissance de Dieu, je 
        passerai toutes ces choses, avec tout ce qu'ont si 
        divinement reports sur cette nature des Pres de votre 
        glise, et je vous dcouvrirai un mystre qui n'a point 
        encore t rvl :
        Vous savez,  mon fils, que de la Terre il se fait un 
        arbre, d'un arbre un pourceau, d'un pourceau un homme. 
        Ne pouvons-vous donc pas croire, puisque tons les tres 
        en la nature tendent au plus parfait, qu'ils aspirent  
        devenir hommes, cette essence tant l'achvement du plus 
        beau mixte, et le mieux imagin qui soit au monde, tant 
        le seul qui fasse le lien de la vie brutale avec 
        l'anglique.
        Que ces mtamorphoses arrivent, il faut tre pdant pour 
        le nier. Ne voyons-nous pas qu'un pommier, par la 
        chaleur de son germe, comme par une bouche, suce et 
        digre le gazon qui l'environne ; qu'un pourceau dvore 
        ce fruit et le fait devenir une partie de soi-mme; et 
        qu'un homme, mangeant le pourceau, rchauffe cette chair 
        morte, la joint  soi, et fait enfin revivre cet animal 
        sous une plus noble espce ? Ainsi ce grand pontife que 
        vous voyez la mitre sur la tte tait il n'y a que 
        soixante ans une touffe d'herbe en mon jardin. Dieu 
        donc, tant le Pre commun de toutes ses cratures, 
        quand il les aimerait toutes galement, n'est-il pas 
        bien croyable qu'aprs que, par cette mtempsycose plus 
        raisonne que la pythagorique, tout ce qui sent, tout ce 
        qui vgte enfin, aprs que toute la matire aura pass 
        par l'homme, alors ce grand jour du Jugement arrivera o 
        font aboutir les prophtes les secrets de leur 
        philosophie.  , Je redescendis trs satisfait au jardin 
        et je commenais  rciter  mon compagnon ce que notre 
        matre m'avait appris, quand le physionome arriva pour 
        nous conduire  la rfection et au dortoir. J'en tairai 
        les particularits parce que je fus nourri et couch 
        comme le jour prcdent.
        Le lendemain, ds que je fus veill, je m'en allai 
        faire lever mon antagoniste.
         C'est un aussi grand miracle, lui dis-je en 
        l'abordant, de trouver un fort esprit comme le vtre 
        enseveli de sommeil que de voir du feu sans action. 
        Il sourit  ce mauvais compliment.
         Mais, s'cria-t-il avec une colre passionne d'amour, 
        ne dfrez-vous jamais votre bouche aussi bien que votre 
        raison de ces termes fabuleux de miracles ? Sachez que 
        ces noms-l qui diffament le nom de philosophe. Comme le 
        sage ne voit rien au monde qu'il ne conoive ou qu'il ne 
        juge pouvoir tre conu, il doit abominer toutes ces 
        expressions de miracles, de prodiges, d'vnements 
        contre nature qu'on invents les stupides pour excuser 
        les faiblesses de leur entendement. 
        Je crus alors tre oblig en conscience de prendre la 
        parole pour le dtromper.
         Encore, lui rpliquai-je, que vous ne croyez pas aux 
        miracles, il ne laisse pas de s'en faire, et beaucoup. 
        J'en ai vu de mes yeux. J'ai connu plus de vingt malades 
        guris miraculeusement.
        - Vous le dites, interrompit-il, que ces gens-l ont t 
        guris par miracle, mais vous ne savez pas que la force 
        de l'imagination est capable de combattre toutes les 
        maladies  cause d'un certain baume naturel rpandu dans 
        nos corps contenant toutes les qualits contraires  
        toutes celles de chaque mal qui nous attaque : et notre 
        imagination, avertie par la douleur, va choisir en son 
        lieu le remde spcifique qu'elle oppose au venin et 
        nous gurit. C'est l d'o vient que le plus habile 
        mdecin de notre monde conseille au malade de prendre 
        plutt un mdecin ignorant qu'il estimera fort habile 
        qu'un fort habile qu'il estimera ignorant, parce qu'il 
        se figure que notre imagination travaille  notre sant; 
        pour peu qu'elle fut aide des remdes, elle tait 
        capable de nous gurir ; mais que les plus puissants 
        taient trop faibles, quand l'imagination ne les 
        appliquait pas ! Vous tonnez-vous que les premiers 
        hommes de votre monde vivaient tant de sicles sans 
        avoir aucune connaissance de la mdecine? Leur nature 
        tait forte, ce baume universel n'tait pas dissip par 
        les drogues dont vos mdecins vous consomment. Ils 
        n'avaient pour rentrer en convalescence qu' souhaiter 
        fortement et s'imaginer d'tre guris. Aussitt leur 
        fantaisie, nette, vigoureuse et bande, s'allait plonger 
        dans cette huile vitale, appliquait l'actif au passif, 
        et presque en un clin d'oeil les voil sains comme 
        auparavant. Il ne laisse pas toutefois de se faire 
        encore aujourd'hui des cures tonnantes, mais le 
        populaire les attribue  miracle.
        Pour moi, je n'en crois point du tout, et ma raison est 
        qu'il est plus facile que tous ces diseurs-l se 
        trompent que cela n'est facile  faire; car je leur 
        demande: ce fivreux qui vient de gurir a souhait bien 
        fort, comme il est vraisemblable, pendant sa maladie, de 
        se revoir en sant; il a fait des voeux.
        Or, il fallait ncessairement, tant malade, qu'il 
        mourt, qu'il demeurt en son mal, ou qu'il gurt; s'il 
        ft mort, on et dit: Dieu l'a voulu rcompenser de ses 
        peines; on le fera peut-tre malicieusement quivoque, 
        disant que, selon les prires du malade, il l'a guri de 
        tous ses maux; s'il ft demeur dans son infirmit, on 
        aurait dit qu'il n'avait pas la foi; mais, parce qu'il 
        est guri, c'est un miracle tout visible. N'est-il pas 
        rien plus vraisemblable que sa fantaisie excite par les 
        violents dsirs de sa sant a fait cette opration ? Car 
        je veux qu'il soit rchapp beaucoup de ces messieurs 
        qui s'taient vous, combien davantage en voyons-nous 
        qui sont pris misrablement avec leurs voeux?
        - Mais  tout le moins, lui repartis-je, si ce que vous 
        dites de ce baume est vritable, c'est une marque de la 
        raisonnabilit de notre me, puisque sans se servir des 
        instruments de notre raison, ni s'appuyer du concours de 
        notre volont, elle sait d'elle-mme, comme si elle 
        tait hors de nous, appliquer l'actif au passif. Or, si, 
        tant spare de nous, elle est raisonnable, il faut 
        ncessairement qu'elle soit spirituelle; et si vous la 
        confessez spirituelle, je conclus qu'elle est 
        immortelle, puisque la mort n'arrive aux animaux que par 
        le changement des formes dont la matire seule est 
        capable. 
        Ce jeune homme alors s'tant mis  son sant sur le lit, 
        et m'ayant fait asseoir de mme, discourut  peu prs de 
        cette sorte:
         Pour l'me des btes qui est corporelle, je ne 
        m'tonne pas qu'elle meure, vu qu'elle n'est possible 
        qu'une harmonie des quatre qualits, une force de sang, 
        notre proportion d'organes bien concerts; mais je 
        m'tonne bien fort que la ntre, incorporelle, 
        intellectuelle et immortelle, soit contrainte de sortir 
        de chez nous pour les mmes causes qui font prir celle 
        d'un boeuf. A-t-elle fait pacte avec notre corps que, 
        quand il aurait un coup d'pe dans le coeur, une balle 
        de plomb dans la cervelle, une mousquetade  travers le 
        corps, d'abandonner aussitt sa maison troue ? Encore 
        manquerait-t'elle souvent  son contrat, car quelques-
        uns meurt d'une blessure dont les autres rchappent ; il 
        faudrait que chaque me et fait un march particulier 
        avec son corps. Sans mentir, elle qui a tant d'esprit,  
        ce qu'on nous a fait accroire, est bien enrage de 
        sortir d'un logis quand elle voit qu'au partir de l on 
        lui va marquer son appartement en enfer. Et si cette me 
        tait spirituelle, et par soi-mme raisonnable, comme 
        ils disent, qu'elle ft aussi capable d'intelligence 
        quand elle est spare de notre masse, qu'alors qu'elle 
        en est revtue, pourquoi les aveugles-ns, avec tous les 
        beaux avantages de cette me intellectuelle, ne 
        sauraient-ils mieux s'imaginer ce que c'est que de voir. 
        Et pourquoi les sourds n'entendent-ils points? Est-ce 
        cause qu'ils ne sont pas encore privs par le trpas de 
        tous les sens ? Quoi! je ne pourrai donc me servir de ma 
        main droite, parce que j'en ai aussi une gauche ? Ils 
        allguent, pour prouver qu'elle ne saurait agir sans les 
        sens, encore qu'elle soit spirituelle, l'exemple d'un 
        peintre qui ne saurait faire un tableau s'il n'a des 
        pinceaux.
        Oui, mais ce n'est pas  dire que le peintre qui ne peut 
        travailler sans pinceau, quand, avec ses pinceaux, il 
        aura perdu ses couleurs, ses crayons, ses toiles et ses 
        coquilles; qu'alors il le pourra mieux faire. Bien au 
        contraire ! Plus d'obstacles s'opposeront  son labeur, 
        plus il lui sera impossible de peindre. Cependant ils 
        veulent que cette me, qui ne peut agir 
        qu'imparfaitement,  cause de la perte d'un de ses 
        outils dans le cours de la vie, puisse alors travailler 
        avec perfection, quand aprs notre mort elle les aura 
        tous perdus. S'ils nous viennent rechanter qu'elle n' 
        pas besoin de ces instruments pour faire les fonctions, 
        je leur rechanterai qu'il faut fouetter les Quinze-
        Vingts, qui font semblant de ne voir goutte.
        - Mais, lui dis-je, si notre me mourait, comme je vois 
        bien que vous voulez conclure, la rsurrection que nous 
        attendions ne serait donc qu'une chimre, car il 
        faudrait que Dieu les recrt, et cela ne serait pas 
        rsurrection.  Il m'interrompit par un hochement de 
        tte :
         H, par votre foi ! s'cria-t-il, qui vous a berc de 
        ce Peau-d'Ane ? Quoi ! vous ? Quoi ! moi ? Quoi ! ma 
        servante ressusciter?
        - Ce n'est point, lui rpondis-je, un conte fait  
        plaisir ! c'est que vrit indubitable que je vous 
        prouverai.
        - Et moi, dit-il, je vous prouverai le contraire :
        Pour commencer donc, je suppose que vous mangiez un 
        mahomtan ; vous le convertissez, par consquent, en 
        votre substance ! n'est-il pas vrai, ce mahomtan, 
        digr, se change partie en chair, partie en sang, 
        partie en sperme ? Vous embrasserez votre femme et de la 
        semence, tire tout entire du cadavre mahomtan, vous 
        jetez en moule un beau petit chrtien. Je demande : le 
        mahomtan aura-t-il son corps ? Si la Terre lui rend, le 
        petit chrtien n'aura pas le sien, puisqu'il n'est tout 
        entier qu'une partie de celui du mahomtan. Si vous me 
        dites que le petit chrtien aura le sien, Dieu drobera 
        donc au mahomtan ce que le petit chrtien n'a reu que 
        de celui du mahomtan.
        Ainsi il faut absolument que l'un ou l'autre manque de 
        corps ! Vous me rpondrez peut-tre que Dieu reproduira 
        de la matire pour suppler  celui qui n'en aura pas 
        assez ? oui, mais une autre difficult nous arrte, 
        c'est que le mahomtan damn ressuscitant, et Dieu lui 
        fournissant un corps tout neuf  cause du sien que le 
        chrtien lui a vol, comme le corps tout seul, comme 
        l'me toute seule, ne fait pas l'homme, mais l'un et 
        l'autre joints en un seul sujet, et comme le corps et 
        l'me sont parties aussi intgrantes de l'homme l'une 
        que l'autre, si Dieu ptrit  ce mahomtan un autre 
        corps que le sien, ce n'est plus le mme individu. 
        Ainsi Dieu damne un autre homme que celui qui a mrit 
        l'enfer; ainsi ce corps a paillard, ce corps a 
        criminellement abus de tous ses sens, et Dieu, pour 
        chtier ce corps, en jette un autre au feu, lequel est 
        vierge, lequel est pur, et qui n'a jamais prt ses 
        organes  l'opration du moindre crime. Et. ce qui 
        serait encore bien ridicule, c'est que ce corps aurait 
        mrit l'enfer et le paradis tout ensemble, car, en tant 
        que mahomtan, il doit tre damn; en tant que chrtien, 
        il doit tre sauv; de sorte que Dieu ne le saurait 
        mettre en paradis qu'il ne soit injuste, rcompensant de 
        la gloire la damnation qu'il avait mrite comme 
        mahomtan ni ne le peut jeter en enfer qu'il ne soit 
        injuste aussi, rcompensant de la mort ternelle la 
        batitude qu'il avait mrite comme chrtien. Il faut 
        donc, s'il veut tre quitable, qu'il damne et sauve 
        ternellement cet homme-l.  Alors je pris la parole :
         Eh ! je n'ai rien  rpondre, lui repartis-je,  vos 
        arguments sophistiques contre la rsurrection, tant y a 
        que Dieu l'a dit, Dieu qui ne peut mentir.
        - N'allez pas si vite, me rpliqua-t-il, vous en tes 
        dj  "Dieu l'a dit"; il faut prouver auparavant qu'il 
        y ait un Dieu, car pour moi je vous le nie tout  plat.
        - Je ne m'amuserai point, lui dis-je,  vous rciter les 
        dmonstrations videntes dont les philosophes se sont 
        servis pour l'tablir: il faudrait redire tout ce qu'ont 
        jamais crit les hommes raisonnables. Je vous demande 
        seulement quel inconvnient vous encourez de le croire; 
        je suis bien assur que vous ne m'en sauriez prtexter 
        aucun.
        Puisque donc il est impossible d'en tirer que de 
        l'utilit, que ne vous le persuadez-vous ? Car s'il y a 
        un Dieu, outre qu'en ne le croyant pas, vous vous serez 
        mcompt, vous aurez dsobi au prcepte qui commande 
        d'en croire ; et s'il n'y en a point, vous n'en seriez 
        pas mieux que nous !
        - Si fait, me rpondit-il, j'en serai mieux que vous, 
        car s'il n'y en a point, vous et moi serons  deux de 
        jeu; mais, au contraire, s'il y en a, je n'aurai pas pu 
        avoir offens une chose que je croyais n'tre point, 
        puisque, pour pcher, il faut ou le savoir ou le 
        vouloir. Ne voyez-vous pas qu'un homme mme tant soit 
        peu sage, ne se piquerait pas qu'un crocheteur l'et 
        injuri, si le crocheteur avait pens ne pas le faire, 
        s'il l'avait pris pour un autre ou si c'tait le vin qui 
        l'et fait parler ? A plus forte raison Dieu, tout 
        inbranlable, s'emportera-t-il contre nous pour ne 
        l'avoir pas connu, puisque c'est Lui-mme qui nous a 
        refus les moyens de le connatre ? Mais, par vtre foi, 
        mon petit animal, si la crance de Dieu nous tait si 
        ncessaire, enfin si elle nous importait de l'ternit, 
        Dieu lui-mme ne nous aurait-il pas infus  tous des 
        lumires aussi claires que le soleil qui ne se cache  
        personne ? Car de feindre qu'il ait voulu entre les 
        hommes  cligne-musette, faire comme les enfants : 
        "Toutou, le voil", c'est--dire : tantt se masquer, 
        tantt se dmasquer, se dguiser  quelques-uns pour se 
        manifester aux autres, c'est se forger un Dieu ou sot ou 
        malicieux, vu que si a t par la force de mon gnie 
        que je l'ai connu, c'est lui qui mrite et non pas moi, 
        d'autant qu'il pouvait me donner une me ou des organes 
        imbciles qui me l'auraient fait mconnatre. Et si, au 
        contraire, il m'et donn un esprit incapable de le 
        comprendre, ce n'aurait pas t ma faute, mais la 
        sienne, puisqu'il pouvait m'en donner un si vil que je 
        l'eusse compris. 
        Ces opinions catholiques et ridicules me firent natre 
        un frmissement par tout le corps ; je commenai alors 
        de contempler cet homme avec un peu plus d'attention et 
        je fus bien bahi de remarquer sur son visage et ne sais 
        quoi d'effroyable, que je n'avais point encore aperu: 
        ses yeux taient petits et enfoncs, le teint basan, la 
        bouche grande, le menton velu, les ongles noirs.  Dieu, 
        songeai-je aussitt, ce misrable est rprouv ds cette 
        vie et possible mme que c'est l'Antchrist dont il se 
        parle tant dans notre monde.
        Je ne voulus pas pourtant lui dcouvrir ma pense,  
        cause de l'estime que je faisais de son esprit et 
        vritablement les favorables aspects dont Nature avait 
        regard son berceau m'avaient fait concevoir quelque 
        amiti pour lui. Je ne pus toutefois si bien me contenir 
        que je n'clatasse avec des imprcations qui le 
        menaaient d'une mauvaise fin. Mais lui, reniant sur ma 
        colre :  Qui, s'cria-t-il, par la mort...  Je ne 
        sais pas ce qu'il prmditait de dire, car sur cette 
        entrefaite, on frappa  la porte de notre chambre et je 
        vois entrer un grand homme noir tout velu. Il s'approcha 
        de nous et saisissant le blasphmateur  foie de corps, 
        il l'enleva par la chemine.
        La piti que j'eus du sort de ce malheureux m'obligea de 
        l'embrasser pour l'arracher des griffes de l'thiopien, 
        mais il fut si robuste qu'il nous enleva tous deux, de 
        sorte qu'en un moment nous voil dans la rue. Ce n'tait 
        plus l'amour du prochain qui m'obligeait  le serrer 
        troitement, mais l'apprhension de tomber. Aprs avoir 
        t je ne sais combien de jours  percer le ciel, sans 
        savoir ce que je demanderais, je reconnus que 
        j'approchais de notre monde. Dj je distinguais l'Asie 
        de l'Europe et l'Europe de l'Afrique. Dj mme mes 
        yeux, par mon abaissement, ne pouvaient se courber au-
        del de l'Italie, quand le coeur me dit que ce diable, 
        sans doute, emportait mon hte aux Enfers, en corps et 
        en me, et que c'tait pour cela qu'il le passait par 
        notre Terre  cause que l'Enfer est dans son centre. 
        J'oubliai toutefois cette rflexion et tout ce qui 
        m'tait arriv depuis que le diable tait notre voiture 
         la frayeur que me donna la vue d'une montagne toute en 
        feu que je touchais quasi. L'objet de ce brlant 
        spectacle me fit crier :  Jsus Maria .
        J'avais encore  peine achev la dernire lettre que je  
        me trouvai tendu sur des bruyres au coupeau d'une 
        petite colline et deux ou trois pasteurs autour de moi 
        qui rcitaient les litanies et me parlaient italien.  O 
        ! m'criai-je alors, Dieu soit lou ! J'ai donc enfin 
        trouv des chrtiens au monde de la Lune. H ! dites-moi 
        mes amis, en quelle province de votre monde suis-je 
        maintenant ?' En Italie , me rpondirent-ils.
         Comment ! interrompis-je. Y a-t-il une Italie aussi au 
        monde de la Lune?  J'avais encore si peu rflchi sur 
        cet accident que je ne m'tais pas encore aperu qu'ils 
        me parlaient italien et que je leur rpondais de mme.
        Quand donc je fus tout  fait dsabus et que rien ne 
        m'empcha plus de connatre que j'tais de retour en ce 
        monde, je me laissai conduire o ces paysans voulurent 
        me mener. Mais je n'tais pas encore arriv aux ports 
        de... que tous les chiens de la ville se vinrent 
        prcipiter sur moi, et sans que la peur me jett dans 
        une maison o je mis barre entre nous, j'tais 
        infailliblement englouti.
        Un quart d'heure aprs, comme je me reposai dans ce 
        logis, voici qu'on entend  l'entour un sabbat de tous 
        les chiens, je crois, du royaume; on y voyait depuis le 
        dogue jusqu'au bichon, hurlant de plus pouvantable 
        furie que s'ils eussent fait l'anniversaire de leur 
        premier Adam.
        Cette aventure ne causa pas peu d'admiration  toutes 
        les personnes qui la virent; mais aussitt que j'eus 
        veill mes rveries sur cette circonstance, je 
        m'imaginai tout  l'heure que ces animaux taient 
        acharnais contre moi  cause du monde d'o je venais ;
         car, disais-je en moi-mme, comme ils ont accoutum 
        d'aboyer  la Lune, pour la douleur qu'elle leur fait. 
        de si loin, sans doute ils se sont voulu jeter dessus 
        moi parce que je sens la Lune dont l'odeur les fche. 
        Pour me purger de ce mauvais air, je m'exposai tout nu 
        au soleil dessus une terrasse. Je m'y hlai quatre ou 
        cinq heures durant, au bout desquelles je descendis, et 
        les chiens, ne sentant plus l'influence qui m'avait fait 
        leur ennemi, s'en retournrent chacun chez soi.
        Je m'enquis au port quand un vaisseau partirait pour la 
        France et, lorsque je fus embarqu, je n'eus l'esprit 
        tendu qu' ruminer aux merveilles de mon voyage. 
        J'admirai mille fois la providence de Dieu, qui avait 
        recul ces hommes, naturellement impies, en un lieu o 
        ils ne pussent corrompre ses bien-aims et les avait 
        punis de leur orgueil en les abandonnant  leur propre 
        suffisance. Aussi je ne rajoute point qu'il n'ait 
        diffr jusqu'ici d'envoyer leur prcher l'vangile 
        parce qu'il savait qu'ils en abuseraient et que cette 
        rsistance ne servirait qu' leur faire mriter une plus 
        rude punition en l'autre monde.
