


                   LE BOURGEOIS GENTILHOMME
         
                           MOLIERE
        


                   Le Bourgeois gentilhomme
                       comdie-ballet





        Acteurs
        
        MONSIEUR JOURDAIN, bourgeois
        MADAME JOURDAIN, sa femme
        LUCILE, fille de Monsieur Jourdain
        NICOLE, servante
        CLONTE, amoureux de Lucile
        COVIELLE, valet de Clonte
        DORANTE, comte, amant de Dorimne
        DORIMNE, marquise
        MAITRE DE MUSIQUE
        LEVE DU MAITRE DE MUSIQUE
        MAITRE A DANSER
        MAITRE D'ARMES
        MAITRE DE PHILOSOPHIE
        MAITRE TAILLEUR
        GARON TAILLEUR
        DEUX LAQUAIS,
        
        Plusieurs musiciens, musiciennes, joueurs d'instruments, 
        danseurs, cuisiniers, garons tailleurs, et autres 
        personnages des intermdes et du ballet.
        
        
        Acte I
        
        L'ouverture se fait par un grand assemblage d'instruments; 
        et dans le milieu du thtre on voit un lve du Matre 
        de musique, qui compose sur une table un air que le Bourgeois
        a demand pour une srnade.
        
        Scne I
        
        MAITRE DE MUSIQUE, MAITRE A DANSER, 
        TROIS MUSICIENS, 
        DEUX VIOLONS, QUATRE DANSEURS
        
        MAITRE DE MUSIQUE, parlant  ses Musiciens. Venez, 
        entrez dans cette salle, et vous reposez l en attendant 
        qu'il vienne.
        
        MAITRE A DANSER, parlant aux Danseurs. Et vous aussi, de 
        ce ct.
        
        MAITRE DE MUSIQUE,  l'lve. Est-ce fait?
        
        L'LEVE. Oui.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Voyons... Voil qui est bien.
        
        MAITRE A DANSER. Est-ce quelque chose de nouveau?
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Oui, c'est un air pour une srnade, 
        que je lui ai fait composer ici, en attendant que notre 
        homme ft veill. 
        
        MAITRE A DANSER. Peut-on voir ce que c'est ?
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Vous l'allez entendre avec le 
        dialogue, quand il viendra. Il ne tardera gure.
        
        MAITRE A DANSER. Nos occupations,  vous et  moi, ne 
        sont pas petites maintenant.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Il est vrai. Nous avons trouv ici un 
        homme comme il nous le faut  tous deux ; ce nous est 
        une douce rente que ce monsieur Jourdain, avec les 
        visions de noblesse et de galanterie qu'il est all se 
        mettre en tte; et votre danse et ma musique auraient  
        souhaiter que tout le monde lui ressemblt.
        
        
        MAITRE A DANSER. Non pas entirement ; et je voudrais 
        pour lui qu'il se connt mieux qu'il ne fait aux choses 
        que nous lui donnons.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Il est vrai qu'il les connat mal, 
        mais il les paie bien ; et c'est de quoi maintenant nos 
        arts ont plus besoin que de toute autre chose.
        
        MAITRE A DANSER. Pour moi, je vous l'avoue, je me repais 
        un peu de gloire, les applaudissements me touchent ; et 
        je tiens que, dans tous les beaux-arts, c'est un supplice 
        assez fcheux que de se produire  des sots, que 
        d'essuyer sur des compositions la barbarie d'un stupide.
        Il y a plaisir, ne m'en parlez point,  travailler pour 
        des personnes qui soient capables de sentir les 
        dlicatesses d'un art, qui sachent faire un doux accueil 
        aux beauts d'un ouvrage, et par de chatouillantes 
        approbations vous rgaler de votre travail. Oui, la 
        rcompense la plus agrable qu'on puisse recevoir des 
        choses que l'on fait, c'est de les voir connues, de les 
        voir caresses d'un applaudissement qui vous honore. Il 
        n'y a rien,  mon avis, qui nous paie mieux que cela de 
        toutes nos fatigues ; et ce sont des douceurs exquises 
        que des louanges claires.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. J'en demeure d'accord, et je les 
        gote comme vous. Il n'y a rien assurment qui 
        chatouille davantage que les applaudissements que vous 
        dites. Mais cet encens ne fait pas vivre ; des louanges 
        toutes pures ne mettent point un homme  son aise : il y 
        faut mler du solide ; et la meilleure faon de louer, 
        c'est de louer avec les mains. C'est un homme,  la 
        vrit, dont les lumires sont petites, qui parle  tort 
        et  travers de toutes choses, et n'applaudit qu' 
        contresens; mais son argent redresse les jugements de 
        son esprit ; il a du discernement dans sa bourse ; ses 
        louanges sont monnayes, et ce bourgeois ignorant nous 
        vaut mieux, comme vous voyez, que le grand seigneur 
        clair qui nous a introduits ici.
        
        MAITRE A DANSER. Il y a quelque chose de vrai dans ce 
        que vous dites ; mais je trouve que vous appuyez un peu 
        trop sur l'argent ; et l'intrt est quelque chose de si 
        bas, qu'il ne faut jamais qu'un honnte homme montre 
        pour lui de l'attachement.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. vous recevez fort bien pourtant 
        l'argent que notre homme vous donne.
        
        MAITRE A DANSER. Assurment; mais je n'en fais pas tout 
        mon bonheur, et je voudrais qu'avec son bien il et 
        encore quelque bon got des choses.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Je le voudrais aussi, et c'est  quoi 
        nous travaillons tous deux autant que nous pouvons.
        Mais, en tout cas, il nous donne moyen de nous faire 
        connatre dans le monde ; et il paiera pour les autres 
        ce que les autres loueront pour lui.
        
        MAITRE A DANSER. Le voil qui vient.
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Scne II
        
        MONSIEUR JOURDAIN, DEUX LAQUAIS, 
        MAITRE DE MUSIQUE, MAITRE A DANSER, 
        VIOLONS, MUSICIENS ET DANSEURS
        
        MONSIEUR JOURDAIN. H bien, messieurs ? Qu'est-ce? me 
        ferez-vous voir votre petite drlerie ?
        
        MAITRE A DANSER. Comment quelle petite drlerie ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Eh la..., comment appelez-vous cela? 
        votre prologue ou dialogue de chansons et de danse.
        
        MAITRE A DANSER. Ah! Ah!
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Vous nous y voyez prpars.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je vous ai fait un peu attendre, mais 
        c'est que je me fais habiller aujourd'hui comme les gens 
        de qualit, et mon tailleur m'a envoy des bas de soie 
        que j'ai pens ne mettre jamais. 
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Nous ne sommes ici que pour attendre 
        votre loisir.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je vous prie tous deux de ne vous 
        point en aller qu'on ne m'ait apport mon habit, afin 
        que vous me puissiez voir.
        
        MAITRE A DANSER. Tout ce qu'il vous plaira.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Vous me venez quip comme il faut, 
        depuis les pieds jusqu' la tte.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Nous n'en doutons point.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je me suis fait faire cette indienne 
        ci.
        
        MAITRE A DANSER. Elle est fort belle.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Mon tailleur m'a dit que les gens de 
        qualit taient comme cela le matin.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Cela vous sied  merveille.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Laquais! hol, mes deux laquais!
        
        PREMIER LAQUAIS. Que voulez-vous, monsieur?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Rien. C'est pour voir si vous 
        m'entendez bien. (Aux deux Matres.) Que dites-vous de 
        mes livres ?
        
        MAITRE A DANSER. Elles sont magnifiques.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. (Il entrouvre sa robe et fait voir un 
        haut-de-chausses troit de velours rouge et une 
        camisole de velours vert, dont il est vtu.) voici 
        encore un petit dshabill pour faire le matin mes 
        exercices.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Il est galant.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Laquais!
        
        PREMIER LAQUAIS. Monsieur.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. L'autre laquais! 
        
        SECOND LAQUAIS. Monsieur.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Tenez ma robe. Me trouvez-vous bien 
        comme cela?
        
        MAITRE A DANSER. Fort bien. On ne peut pas mieux.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Voyons un peu notre affaire.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Je voudrais bien auparavant vous 
        faire entendre un air qu'il vient de composer pour la 
        srnade que vous m'avez demande. C'est un de mes 
        coliers, qui a pour ces sortes de choses un talent 
        admirable.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Oui ; mais il ne fallait pas faire 
        faire cela par un colier, et vous n'tiez pas trop bon 
        vous-mme pour cette besogne-l.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Il ne faut pas, monsieur, que le nom 
        d'colier vous abuse. Ces sortes d'coliers en savent 
        autant que les plus grands matres, et l'air est aussi 
        beau qu'il s'en puisse faire. coutez seulement... .
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Donnez-moi ma robe pour mieux 
        entendre... Attendez, je crois que je serai mieux sans 
        robe... Non ; redonnez-la-moi, cela ira mieux.  
        
        MUSICIEN, chantant.
        Je languis nuit et jour, et mon mal est extrme, Depuis 
        qu' vos rigueurs vos beaux yeux m'ont soumis :
        Si vous traitez ainsi, belle Iris, qui vous aime, Hlas! 
        que pourriez-vous faire  vos ennemis?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Cette chanson me semble, un peu 
        lugubre, elle endort, et je voudrais que vous la pussiez 
        un peu ragaillardir par-ci, par-l.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. il faut, monsieur, que l'air soit 
        accommod aux paroles.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. On m'en apprit un tout  fait joli, 
        il y a quelque temps. Attendez... La..., comment est-ce 
        qu'il dit ?
        
        MAITRE A DANSER. Par ma foi! je ne sais.
        
        MONSIEUR JOURDAIN, il y a du mouton dedans.
        
        MAITRE A DANSER. Du mouton ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Oui. Ah! Monsieur Jourdain chante.
        Je croyais Janneton Aussi douce que belle, Je croyais 
        Janneton Plus douce qu'un mouton :
        Hlas! hlas! elle est cent fois, Mille fois plus 
        cruelle, Que n'est le tigre aux bois.
        N'est-il pas joli ?
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Le plus joli du monde.
        
        MAITRE A DANSER. Et vous le chantez bien.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. C'est sans avoir appris la musique.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. vous devriez l'apprendre, monsieur, 
        comme vous faites la danse. Ce sont deux arts qui ont 
        une troite liaison ensemble.
        
        
        MAITRE A DANSER. Et qui ouvrent l'esprit d'un homme aux 
        belles choses.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Est-ce que les gens de qualit 
        apprennent aussi la musique?
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Oui, monsieur.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je l'apprendrai donc. Mais je ne sais 
        quel temps je pourrai prendre ; car, outre le Matre 
        d'armes qui me montre, j'ai arrt encore un Matre de 
        philosophie, qui doit commencer ce matin.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. La philosophie est quelque chose ; 
        mais la musique, monsieur, la musique...
        
        MAITRE A DANSER. La musique et la danse... La musique et 
        la danse, c'est l tout ce qu'il faut.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Il n'y a rien qui soit si utile dans 
        un tat que la musique.
        
        MAITRE A DANSER. Il n'y a rien qui soit si ncessaire 
        aux hommes que la danse.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Sans la musique, un tat ne peut 
        subsister.
        
        MAITRE A DANSER. Sans la danse, un homme ne saurait rien 
        faire.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Tous les dsordres, toutes les 
        guerres qu'on voit dans le monde, n'arrivent que pour 
        n'apprendre pas la musique.
        
        MAITRE A DANSER. Tous les malheurs des hommes, tous les 
        revers funestes dont les histoires sont remplies, les 
        bvues des politiques et les manquements des grands 
        capitaines, tout cela n'est venu que faute de savoir 
        danser.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Comment cela?
        
        MAITRE DE MUSIQUE. La guerre ne vient-elle pas d'un 
        manque d'union entre les hommes?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Cela est vrai.
        
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Et si tous les hommes apprenaient la 
        musique, ne serait-ce pas le moyen de s'accorder 
        ensemble, et de voir dans le monde la paix universelle?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Vous avez raison.
        
        MAITRE A DANSER. Lorsqu'un homme a commis un manquement 
        dans sa conduite, soit aux affaires de sa famille, ou au 
        gouvernement d'un tat, ou au commandement d'une arme, 
        ne dit-on pas toujours :  Un tel a fait un mauvais pas 
        dans une telle affaire?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Oui, on dit cela.
        
        MAITRE A DANSER. Et faire un mauvais pas peut-il 
        procder d'autre chose que de ne savoir pas danser?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Cela est vrai, vous avez raison tous 
        deux.
        
        MAITRE A DANSER. C'est pour vous faire voir l'excellence 
        et l'utilit de la danse et de la musique.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je comprends cela  cette heure.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Voulez-vous voir nos deux affaires?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Oui.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Je vous l'ai dj dit, c'est un petit 
        essai que j'ai fait autrefois des diverses passions que 
        peut exprimer la musique.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Fort bien.
        
        MAITRE DE MUSIQUE, aux Musiciens. Allons, avancez. (A M. 
        Jourdain.) Il faut vous figurer qu'ils sont habills en 
        bergers.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Pourquoi toujours des bergers ?
        On ne voit que cela partout.
        
        MAITRE A DANSER. Lorsqu'on a des personnes  faire 
        parler en musique, il faut bien que, pour la 
        vraisemblance, on donne dans la bergerie. Le chant a t 
        de tout temps affect aux bergers ; et il n'est gure 
        naturel en dialogue que des princes ou des bourgeois 
        chantent leurs passions. 
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Passe, passe. Voyons.
        
        Dialogue en musique
        UNE MUSICIENNE ET DEUX MUSICIENS
        Un coeur, dans l'amoureux empire,
        De mille soins est toujours agit :
        On dit qu'avec plaisir on languit, on soupire ;
        Mais, quoi qu'on puisse dire,
        Il n'est rien de si doux que notre libert.
        
        PREMIER MUSICIEN.
        Il n'est rien de si doux que les tendres ardeurs
        Qui font vivre deux coeurs dans une mme envie.
        On ne peut tre heureux sans amoureux dsirs :
        Otez l'amour de la vie, vous en tez les plaisirs.
        
        SECOND MUSICIEN.
        Il serait doux d'entrer sous l'amoureuse loi,
        Si l'on trouvait en amour de la foi ;
        Mais, hlas!  rigueur cruelle!
        On ne voit point de bergre fidle ;
        Et ce sexe inconstant, trop indigne du jour,
        Doit faire pour jamais renoncer  l'amour.
        
        PREMIER MUSICIEN.
        Aimable ardeur.
        
        MUSICIENNE.
        Franchise heureuse.
        
        SECOND MUSICIEN.
        Sexe trompeur.
        
        PREMIER MUSICIEN.
        Que tu m'es prcieuse!
        
        MUSICIENNE.
        Que tu plais  mon coeur !
        
        SECOND MUSICIEN.
        Que tu me fais d'horreur !
        
        PREMIER MUSICIEN.
        Ah! quitte pour aimer cette haine mortelle.
        
        
        
        MUSICIENNE.
        On peut, on peut te montrer une bergre fidle.
        
        SECOND MUSICIEN.
        Hlas! o la rencontrer?
        
        MUSICIENNE.
        Pour dfendre notre gloire, Je te veux offrir mon coeur.
        
        SECOND MUSICIEN.
        Mais, Bergre, puis-je croire qu'il ne sera point 
        trompeur?
        
        MUSICIENNE.
        Voyons par exprience qui des deux aimera mieux.
        
        SECOND MUSICIEN.
        Qui manquera de constance,
        Le puissent perdre les dieux!
        
        TOUS TROIS.
        A des ardeurs si belles
        Laissons-nous enflammer :
        Ah! qu'il est doux d'aimer,
        Quand deux coeurs sont fidles!
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Est-ce tout ?
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Oui.
        
        Dialogue
        MONSIEUR JOURDAIN. Je trouve cela bien trouss, et il y 
        a l-dedans de petits dictons assez jolis.
        
        MAITRE A DANSER. Voici, pour mon affaire, un petit essai 
        des plus beaux mouvements, des plus belles attitudes 
        dont une danse puisse tre varie.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Sont-ce encore des bergers ?
        
        MAITRE A DANSER. C'est ce qu'il vous plaira. Allons.
        Quatre danseurs excutent tous les mouvements diffrents 
        et toutes les sortes de pas que le Matre  danser leur 
        commande; et cette danse fait le premier intermde.
        
        
        
        
        Acte II
        
        Scne I
        
        MONSIEUR JOURDAIN, MAITRE DE MUSIQUE, 
        MAITRE A DANSER, LAQUAIS
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Voil qui n'est point sot, et ces 
        gens-l se trmoussent bien.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Lorsque la danse sera mle avec la 
        musique, cela fera plus d'effet encore, et vous verrez 
        quelque chose de galant dans le petit ballet que nous 
        avons ajust pour vous.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. C'est pour tantt au moins ; et la 
        personne pour qui j'ai fait faire tout cela me doit 
        faire l'honneur de venir dner cans.
        
        MAITRE A DANSER. Tout est prt.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Au reste, monsieur, ce n'est pas 
        assez : il faut qu'une personne comme vous, qui tes 
        magnifique et qui avez de l'inclination pour les belles 
        choses, ait un concert de musique chez soi tous les 
        mercredis ou tous les jeudis.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Est-ce que les gens de qualit en ont ?
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Oui, monsieur.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. J'en aurai donc. Cela sera-t-il beau ?
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Sans doute, il vous faudra trois voix 
        : un dessus, une haute-contre, et une basse, qui seront 
        accompagnes d'une basse de viole, d'un thorbe, et d'un 
        clavecin pour les basses continues, avec deux dessus de 
        violon pour jouer les ritournelles.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Il y faudra mettre aussi une 
        trompette marine. La trompette marine est un instrument 
        qui me plat, et qui est harmonieux.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Laissez-nous gouverner les choses.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Au moins n'oubliez pas tantt de 
        m'envoyer des musiciens, pour chanter  table.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Vous aurez tout ce qu'il vous faut. 
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Mais surtout, que le ballet soit 
        beau.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Vous en serez content, et, entre 
        autres choses, de certains menuets que vous y verrez.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Ah! les menuets sont ma danse, et je 
        veux que vous me les voyiez danser. Allons, mon matre.
        
        MAITRE A DANSER. Un chapeau, monsieur, s'il vous plat.
        La, la, la ; La, la, la, la, la, la ; La, la, la, bis ; 
        La, la, la ; La, la. En cadence, s'il vous plat. La, 
        la, la, la. La jambe droite. La, la, la. Ne remuez point 
        tant les paules. La, la, la, la, la ; La, la, la, la, 
        la. Vos deux bras sont estropis. La, la, la, la, la. 
        Haussez la tte. Tournez la pointe du pied en dehors: 
        La, la, la. Dressez votre corps.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Euh ?
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Voil qui est le mieux du monde.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. A propos. Apprenez-moi comme il faut 
        faire une rvrence pour saluer une marquise : j'en 
        aurai besoin tantt.
        
        MAITRE A DANSER. Une rvrence pour saluer une marquise ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Oui : une marquise qui s'appelle 
        Dorimne.
        
        MAITRE A DANSER. Donnez-moi la main.
        MONSIEUR JOURDAIN. Non. vous n'avez qu' faire : je le 
        retiendrai bien. 
        
        MAITRE A DANSER. Si vous voulez la saluer avec beaucoup 
        de respect, il faut faire d'abord une rvrence en 
        arrire, puis marcher vers elle avec trois rvrences en 
        avant, et  la dernire vous baisser jusqu' ses genoux.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Faites un peu. Bon.
        
        PREMIER LAQUAIS. Monsieur, voil votre matre d'armes 
        qui est l.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Dis-lui qu'il entre ici pour me 
        donner leon. Je veux que vous me voyiez faire.
        
        Scne II
        
        MAITRE D'ARMES, MAITRE DE MUSIQUE, 
        MAITRE A DANSER, MONSIEUR JOURDAIN, 
        DEUX LAQUAIS
        
        MAITRE D'ARMES, aprs lui avoir mis le fleuret  la 
        main.
        Allons, monsieur, la rvrence. votre corps droit. Un 
        peu pench sur la cuisse gauche. Les jambes point tant 
        cartes. vos pieds sur une mme ligne. votre poignet  
        l'opposite de votre hanche. La pointe de votre pe vis-
        -vis de votre paule. Le bras pas tout  fait si 
        tendu.
        La main gauche  la hauteur de l'oeil. L'paule gauche 
        plus quarte. La tte droite. Le regard assur. Avancez.
        Le corps ferme. Touchez-moi l'pe de quarte, et achevez 
        de mme. Une, deux. Remettez-vous. Redoublez de pied 
        ferme. Un saut en arrire. Quand vous portez la botte, 
        monsieur, il faut que l'pe parte la premire, et que 
        le corps soit bien effac. Une, deux. Allons, touchez-
        moi l'pe de tierce, et achevez de mme. Avancez. Le 
        corps ferme. Avancez. Partez de l. Une, deux. Remettez-
        vous. Redoublez. Un saut en arrire. En garde, monsieur, 
        en garde.
        Le Matre d'armes lui pousse deux ou trois bottes, en 
        lui disant :  En garde.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Euh ?
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Vous faites des merveilles.
        
        MAITRE D'ARMES. Je vous l'ai dj dit, tout le Secret 
        des armes ne consiste qu'en deux choses,  donner, et  
        ne point recevoir; et comme je vous fis voir l'autre 
        jour par raison dmonstrative, il est impossible que 
        vous receviez, si vous savez dtourner l'pe de votre 
        ennemi de la ligne de votre corps : ce qui ne dpend 
        seulement que d'un petit mouvement du poignet ou en 
        dedans, ou en dehors.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. De cette faon donc, un homme, sans 
        avoir du coeur, est sr de tuer son homme, et de n'tre 
        point tu ?
        
        MAITRE D'ARMES. Sans doute. N'en vtes-vous pas la 
        dmonstration ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Oui. 
        
        MAITRE D'ARMES. Et c'est en quoi l'on voit de quelle 
        considration, nous autres, nous devons tre dans un 
        tat, et combien la science des armes l'emporte 
        hautement sur toutes les autres sciences inutiles, comme 
        la danse, la musique, la...
        
        MAITRE A DANSER. Tout beau, monsieur le tireur d'armes : 
        ne parlez de la danse qu'avec respect.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Apprenez, je vous prie,  mieux 
        traiter l'excellence de la musique.
        
        MAITRE D'ARMES. Vous tes de plaisantes gens, de vouloir 
        comparer vos sciences  la mienne !
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Voyez un peu l'homme d'importance! 
        
        MAITRE A DANSER. Voil un plaisant animal, avec son 
        plastron ! 
        
        MAITRE D'ARMES. Mon petit matre  danser, je vous 
        ferais danser comme il faut. Et vous, mon petit 
        musicien, je vous ferais chanter de la belle manire.
        
        MAITRE A DANSER. Monsieur le batteur de fer, je vous 
        apprendrai votre mtier.
        
        MONSIEUR JOURDAIN, au Matre  danser. Etes-vous fou de 
        l'aller quereller, lui qui entend la tierce et la 
        quarte, et qui sait tuer un homme par raison 
        dmonstrative ?
        
        MAITRE A DANSER. Je me moque de sa raison dmonstrative, 
        et de sa tierce et de sa quarte.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Tout doux, vous dis-je.
        
        MAITRE D'ARMES. Comment? petit impertinent.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Eh! mon Matre d'armes.
        MAITRE A DANSER. Comment? grand cheval de carrosse.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Eh! mon Matre  danser.
        
        MAITRE D'ARMES. Si je me jette sur vous...
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Doucement.
        
        MAITRE A DANSER. Si je mets sur vous la main...
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Tout beau.
        
        MAITRE D'ARMES. Je vous trillerai d'un air...
        
        MONSIEUR JOURDAIN. De grce!
        
        MAITRE A DANSER. Je vous rosserai d'une manire...
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je vous prie.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Laissez-nous un peu lui apprendre  
        parler.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Mon Dieu ! arrtez-vous.
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Scne III
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE, MAITRE DE MUSIQUE, 
        MAITRE A DANSER, MAITRE D'ARMES, MONSIEUR JOURDAIN, 
        LAQUAIS
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Hol, monsieur le philosophe, vous 
        arrivez tout  propos avec votre philosophie.
        Venez un peu mettre la paix entre ces personnes-ci.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Qu'est-ce donc ? qu'y a-t-il, 
        messieurs ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Ils se sont mis en colre pour la 
        prfrence de leurs professions, jusqu' se dire des 
        injures, et vouloir en venir aux mains.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. H quoi ? messieurs, faut-il 
        s'emporter de la Sorte ? et n'avez-vous point lu le 
        docte trait que Snque a compos de la colre ? Y
        a-t-il rien de plus bas et de plus honteux que cette 
        passion, qui fait d'un homme une bte froce? et la 
        raison ne doit-elle pas tre matresse de tous nos 
        mouvements ?
        
        MAITRE A DANSER. Comment, monsieur, il vient nous dire 
        des injures  tous deux, en mprisant la danse que 
        j'exerce, et la musique dont il fait profession?
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Un homme sage est au-dessus de 
        toutes les injures qu'on lui peut dire, et la grande 
        rponse qu'on doit faire aux outrages, c'est la 
        modration et la patience.
        
        MAITRE D'ARMES. ils ont tous deux l'audace de vouloir 
        comparer leurs professions  la mienne.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Faut-il que cela vous meuve? Ce 
        n'est pas de vaine gloire et de condition que les hommes 
        doivent disputer entre eux ; et ce qui nous distingue 
        parfaitement les uns des autres, c'est la sagesse et la 
        vertu.
        
        MAITRE A DANSER. Je lui soutiens que la danse est une 
        science  laquelle on ne peut faire assez d'honneur.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Et moi, que la musique en est une que 
        tous les sicles ont rvre.
        
        MAITRE D'ARMES. Et moi, je leur soutiens  tous deux que 
        la science de tirer des armes est la plus belle et la 
        plus ncessaire de toutes les sciences.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Et que sera donc la philosophie? 
        Je vous trouve tous trois bien impertinents de parler 
        devant moi avec cette arrogance, et de donner 
        impudemment le nom de science  des choses que l'on ne 
        doit pas mme honorer du nom d'art, et qui ne peuvent 
        tre comprises que sous le nom de mtier misrable de 
        gladiateur, de chanteur et de baladin
        
        MAITRE D'ARMES. Allez, philosophe de chien.
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Allez, bltre de pdant.
        
        MAITRE A DANSER. Allez, cuistre fief.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Comment? marauds que vous tes...
        Le Philosophe se jette sur eux, et tous trois le 
        chargent de coups, et sortent en se battant.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Monsieur le Philosophe!
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Infmes! coquins! insolents!
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Monsieur le Philosophe!
        
        MAITRE D'ARMES. La peste l'animal!
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Messieurs!
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Impudents !
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Monsieur le Philosophe!
        
        MAITRE A DANSER. Diantre soit de l'ne bt !
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Messieurs !
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Sclrats!
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Monsieur le Philosophe!
        
        MAITRE DE MUSIQUE. Au diable l'impertinent!
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Messieurs!
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Fripons! gueux! tratres ! 
        imposteurs!
        lls sortent.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Monsieur le Philosophe, messieurs, 
        monsieur le Philosophe, messieurs, monsieur le 
        Philosophe! Oh! battez-vous tant qu'il vous plaira : je 
        n'y saurais que faire, et n'irai pas gter ma robe pour 
        vous sparer. Je serais bien fou de m'aller fourrer 
        parmis eux, pour recevoir quelque coup qui me ferait 
        mal.
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Scne IV
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE, MONSIEUR JOURDAIN
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE, en raccommodant son collet.
        Venons  notre leon.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Ah! monsieur, je suis fch des coups 
        qu'ils vous ont donns.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Cela n'est rien. Un philosophe 
        sait recevoir comme il faut les choses, et je vais 
        composer contre eux une satire du style de Juvnal, qui 
        les dchirera de la belle faon. Laissons cela. Que 
        voulez-vous apprendre ? .
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Tout ce que je pourrai, car j'ai 
        toutes les envies du monde d'tre savant; et j'enrage 
        que mon pre et ma mre ne m'aient pas fait bien tudier 
        dans toutes les sciences, quand j'tais jeune.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Ce sentiment est raisonnable : 
        Nam sine doctrina vita est quasi mortis imago.
        vous entendez cela, et vous savez le latin sans doute?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Oui, mais faites comme si je ne le 
        savais pas : expliquez-moi ce que cela veut dire.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Cela veut dire que sans la 
        science, la vie est presque une image de la mort.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Ce latin-l a raison.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. N'avez-vous point quelques 
        principes, quelques commencements des sciences ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Oh ! oui, je sais lire et crire.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Par o vous plat-il que nous 
        commencions ? Voulez-vous que je vous apprenne la 
        logique ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Qu'est-ce que c'est que cette logique ?
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. C'est elle qui enseigne les trois 
        oprations de l'esprit.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Qui sont-elles, ces trois oprations 
        de l'esprit ?
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. La premire, la seconde et la 
        troisime. La premire est de bien concevoir par le 
        moyen des universaux. La seconde, de bien juger par le 
        moyen des catgories ; et la troisime de bien tirer une 
        consquence par le moyen des figures Barbara, Celarent, 
        Darii, Ferio, Baralipton, etc.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Voil des mots qui sont trop 
        rbarbatifs. Cette logique-l ne me revient point.
        Apprenons autre chose qui soit plus joli.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Voulez-vous apprendre la morale?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. La morale ?
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Oui.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Qu'est-ce qu'elle dit cette morale?
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Elle traite de la flicit, 
        enseigne aux hommes  modrer leurs passions, et...
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Non, laissons cela. Je suis bilieux 
        comme tous les diables ; et il n'y a morale qui tienne, 
        je me veux mettre en colre tout mon sol, quand il m'en 
        prend envie.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Est-ce la physique que vous 
        voulez apprendre ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Qu'est-ce qu'elle chante cette 
        physique ?
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. La physique est celle qui 
        explique les principes des choses naturelles et les 
        proprits du corps ; qui discourt de la nature des 
        lments, des mtaux, des minraux, des pierres, des 
        plantes et des animaux, et nous enseigne les causes de 
        tous les mtores, l'arc-en-ciel, les feux volants, les 
        comtes, les clairs, le tonnerre, la foudre, la pluie, 
        la neige, la grle, les vents et les tourbillons.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Il y a trop de tintamarre l-dedans, 
        trop de brouillamini.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Que voulez-vous donc que je vous 
        apprenne ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Apprenez-moi l'orthographe.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Trs Volontiers.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Aprs vous m'apprendrez l'almanach, 
        pour savoir quand il y a de la lune et quand il n'y en a 
        point.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Soit. Pour bien suivre votre 
        pense et traiter cette matire en philosophe, il faut 
        commencer selon l'ordre des choses, par une exacte 
        connaissance de la nature des lettres, et de la 
        diffrente manire de les prononcer toutes. Et l-dessus 
        j'ai  vous dire que les lettres sont divises en 
        voyelles, ainsi dites voyelles parce qu'elles expriment 
        les voix, et en consonnes, ainsi appeles consonnes 
        parce qu'elles sonnent avec les voyelles, et ne font que 
        marquer les diverses articulations des voix. Il y a cinq 
        voyelles ou voix : A, E, I, O, U.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. J'entends tout cela.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. La voix A se forme en ouvrant 
        fort la bouche : A.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. A, A. Oui.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. La voix E se forme en rapprochant 
        la mchoire d'en bas de celle d'en haut :
        A, E.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. A, E, A, E. Ma foi! oui. Ah! que cela 
        est beau.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Et la voix I en rapprochant 
        encore davantage les mchoires l'une de l'autre, et 
        cartant les deux coins de la bouche vers les oreilles : 
        A, E, I.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. A, E, I, I, I, I. Cela est vrai. Vive 
        la science!
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. La Voix O se forme en rouvrant 
        les mchoires, et rapprochant les lvres par les deux 
        coins, le haut et le bas : O.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. O, O, il n'y a rien de plus juste.
        A, E, I, O, I, O. Cela est admirable ! I, O, I, O.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. L'ouverture de la bouche fait 
        justement comme un petit rond qui reprsente un O.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. O, O, O. vous avez raison. O.
        Ah! la belle chose que de savoir quelque chose !
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. La voix U se forme en rapprochant 
        les dents sans les joindre entirement, et allongeant 
        les deux lvres en dehors, les approchant aussi l'une de 
        l'autre sans les joindre tout  fait : U.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. U, U. il n'y a rien de plus 
        vritable : U.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Vos deux lvres s'allongent comme 
        si vous faisiez la moue : d'o vient que si vous la 
        voulez faire  quelqu'un, et vous moquer de lui, vous ne 
        sauriez lui dire que : U.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. U, U. Cela est vrai. Ah! que n'ai-je 
        tudi plus tt, pour savoir tout cela ?
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Demain, nous verrons les autres 
        lettres, qui sont les consonnes.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Est-ce qu'il y a des choses aussi 
        curieuses qu' celles-ci ?
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Sans doute. La consonne D, par 
        exemple, se prononce en donnant du bout de la langue au-
        dessus des dents d'en haut! DA.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. DA, DA. Oui. Ah! les belles choses! 
        les belles choses!
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. L'F en appuyant les dents d'en 
        haut sur la lvre de dessous : FA.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. FA, FA. C'est la Vrit. Ah! mon pre 
        et ma mre, que je vous veux de mal!
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Et l'R, en portant le bout de la 
        langue jusqu'au haut du palais, de sorte qu'tant frle 
        par l'air qui sort avec force, elle lui cde, et revient 
        toujours au mme endroit, faisant une manire de 
        tremblement : RRA.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. R, R, RA, R, R, R, R, R, RA. Cela est 
        vrai. Ah ! l'habile homme que vous tes! et que j'ai 
        perdu de temps! R, R, R, RA.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Je vous expliquerai  fond toutes 
        ces curiosits.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je vous en prie. Au reste, il faut 
        que je vous fasse une confidence. Je suis amoureux d'une 
        personne de grande qualit, et je souhaiterais que vous 
        m'aidassiez  lui crire quelque chose dans un petit 
        billet que je veux laisser tomber  ses pieds.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Fort bien.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Cela sera galant, oui ?
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Sans doute. sont-ce des vers que 
        vous lui voulez crire?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Non, non, point de vers.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Vous ne voulez que de la prose ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Non, je ne veux ni prose ni vers.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Il faut bien que ce soit l'un ou 
        l'autre.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Pourquoi ?
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Par la raison, monsieur, qu'il 
        n'y a pour s'exprimer que la prose ou les vers.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Il n'y a que la prose ou les vers?
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Non, monsieur : tout ce qui n'est 
        point prose est vers ; et tout ce qui n'est point vers 
        est prose.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Et comme l'on parle, qu'est-ce que 
        c'est donc que cela ?
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. De la prose.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Quoi? quand je dis : Nicole 
        apportez-moi mes pantoufles et me donnez mon bonnet de 
        nuit, c'est de la prose.
        
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Oui, monsieur.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Par ma foi! il y a plus de quarante 
        ans que je dis de la prose sans que j'en susse rien, et 
        je vous suis le plus oblig du monde de m'avoir appris 
        cela. Je voudrais donc lui mettre dans un billet :
        Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour ; 
        mais je voudrais que cela fut mis d'une manire galante, 
        que cela fut tourn gentiment.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Mettre que les feux de ses yeux 
        rduisent votre coeur en cendres ; que vous souriez nuit 
        et jour pour elle les violences d'un...
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Non, non, non, je ne veux point tout 
        cela ; je ne veux que ce que je vous ai dit : Belle 
        marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Il faut bien tendre un peu la 
        chose.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Non, vous dis-je, je ne veux que ces 
        seules paroles-l dans le billet; mais tournes  la 
        mode, bien arranges comme il faut. Je vous prie de me 
        dire un peu, pour voir, les diverses manires dont on 
        les peut mettre.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. On peut les mettre premirement 
        comme vous avez dit : Belle marquise, vos beaux yeux me 
        font mourir d'amour. Ou bien : D'amour mourir me font, 
        belle marquise, vos beaux yeux. Ou bien :
        Vos beaux yeux d'amour me font, belle marquise, mourir. 
        Ou bien : Mourir vos beaux yeux, belle marquise, d'amour 
        me font. Ou bien : Me font vos yeux beaux mourir, belle 
        marquise, d'amour.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Mais de toutes ces faons-l, 
        laquelle est la meilleure ?
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Celle que vous avez dite ! Belle 
        marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour. 
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Cependant je n'ai point tudi, et 
        j'ai fait cela tout du premier coup. Je vous remercie de 
        tout mon coeur, et vous prie de venir demain de bonne 
        heure.
        
        MAITRE DE PHILOSOPHIE. Je n'y manquerai pas.
        
        MONSIEUR JOURDAIN,  son laquais. Comment? mon habit 
        n'est point encore arriv ?
        
        SECOND LAQUAIS. Non, monsieur.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Ce maudit tailleur me fait bien 
        attendre pour un jour o j'ai tant d'affaires. J'enrage.
        Que la fivre quanaine puisse serrer bien fort le 
        bourreau de tailleur! Au diable le tailleur! La peste 
        touffe le tailleur! Si je le tenais maintenant, ce 
        tailleur dtestable, ce chien de tailleur-l, ce tratre 
        de tailleur, je...
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Scne V
        
        MAITRE TAILLEUR, GARON TAILLEUR, 
        portant l'habit de Monsieur Jourdain, MONSIEUR JOURDAIN, 
        LAQUAIS
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Ah vous voil! je m'allais mettre en 
        colre contre vous.
        
        MAITRE TAILLEUR. Je n'ai pas pu venir plus tt, et j'ai 
        mis vingt garons aprs votre habit.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Vous m'avez envoy des bas de soie si 
        troits, que j'ai eu toutes les peines du monde  les 
        mettre, et il y a dj deux mailles de rompues.
        
        MAITRE TAILLEUR. Ils ne s'largiront que trop.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Oui, si je romps toujours des 
        mailles. vous m'avez aussi fait faire des souliers qui 
        me blessent affreusement.
        
        MAITRE TAILLEUR. Point du tout, monsieur.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Comment, point du tout ?
        
        MAITRE TAILLEUR. Non, ils ne vous blessent point.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je vous dis qu'ils me blessent, moi.
        
        MAITRE TAILLEUR. Vous vous imaginez cela.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je me l'imagine, parce que je le 
        sens. Voyez la belle raison! 
        
        MAITRE TAILLEUR. Tenez, voil le plus bel habit de la 
        cour, et le mieux assorti. C'est un chef-d'oeuvre que 
        d'avoir invent un habit srieux qui ne ft pas noir ; 
        et je le donne en six coups aux tailleurs les plus 
        clairs.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Qu'est-ce que c'est que ceci? vous 
        avez mis les fleurs en en bas.
        
        MAITRE TAILLEUR. Vous ne m'aviez pas dit que vous les 
        vouliez en en-haut.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Est-ce qu'il faut dire cela ?
        
        MAITRE TAILLEUR. Oui, vraiment. Toutes les. personnes de 
        qualit les portent de la sorte.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Les personnes de qualit portent les 
        fleurs en en bas ?
        
        MAITRE TAILLEUR. Oui, monsieur.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Oh! voil qui est donc bien.
        
        MAITRE TAILLEUR. Si vous Voulez, je les mettrai en en 
        haut.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Non, non.
        
        MAITRE TAILLEUR. Vous n'avez qu' dire.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Non, vous dis-je ; vous avez bien 
        fait. Croyez-vous que l'habit m'aille bien ?
        
        MAITRE TAILLEUR. Belle demande! Je dfie un peintre, 
        avec son pinceau, de vous faire rien de plus juste. J'ai 
        chez moi un garon qui, pour monter une rhingrave, est 
        le plus grand gnie du monde ; et un autre qui, pour 
        assembler un pourpoint, est le hros de notre temps.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. La perruque et les plumes sont-elles 
        comme il faut?
        
        MAITRE TAILLEUR. Tout est bien.
        
        MONSIEUR JOURDAIN, en regardant l'habit du tailleur.
        Ah! Ah! monsieur le tailleur, voil de mon tole du 
        dernier habit que vous m'avez fait. Je la reconnais 
        bien.
        
        MAITRE TAILLEUR. C'est que l'tole me sembla si belle, 
        que j'en ai voulu lever un habit pour moi.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Oui, mais il ne fallait pas le lever 
        avec le mien.
        
        MAITRE TAILLEUR. Voulez-vous mettre votre habit?
        
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Oui, donnez-moi.
        
        MAITRE TAILLEUR. Attendez. Cela ne va pas comme cela. 
        J'ai amen des gens pour vous habiller en cadence, et 
        ces sortes d'habits se mettent avec crmonie. Hol! 
        entrez, vous autres. Mettez cet habit  monsieur, de la 
        manire que vous faites aux personnes de qualit. Quatre 
        garons tailleurs entrent, dont deux lui arrachent le 
        haut-de-chausses de ses exercices, et deux autres la 
        camisole, puis ils lui mettent son habit neuf; et 
        Monsieur Jourdain se promne entre eux, et leur montre 
        son habit, pour voir s'il est bien. Le tout  la cadence 
        de toute la symphonie.
        
        GARON TAILLEUR. Mon gentilhomme, donnez, s'il vous 
        plat, aux garons quelque chose pour boire.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Comment m'appelez-vous ?
        
        GARON TAILLEUR. Mon gentilhomme.
        
        MONSIEUR JOURDAIN.  Mon gentilhomme! Voil ce que 
        c'est de se mettre en personne de qualit. Allez-vous en 
        demeurer toujours habill en bourgeois, on ne vous dira 
        point :  Mon gentilhomme.  Tenez, voil pour  Mon 
        gentilhomme .
        
        GARON TAILLEUR. Monseigneur, nous vous sommes bien 
        obligs.
        
        MONSIEUR JOURDAIN.  Monseigneur!, oh, oh!  
        Monseigneur! Attendez, mon ami : Monseigneur mrite 
        quelque chose et ce n'est pas une petite parole que  
        Monseigneur. Tenez, voil ce que Monseigneur vous 
        donne.
        
        GARON TAILLEUR. Monseigneur, nous allons boire tous  
        la sant de votre Grandeur.
        
        MONSIEUR JOURDAIN.  Votre Grandeur! Oh, oh, oh! 
        Attendez, ne vous en allez pas. A moi votre Grandeur!  
        (Bas,  part.) Ma foi, s'il va jusqu' l'Altesse, il 
        aura toute la bourse. (Haut.) Tenez, voil pour ma 
        Grandeur.
        
        GARON TAILLEUR. Monseigneur, nous la remercions trs 
        humblement de ses libralits.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Il a bien fait : je lui allais tout 
        donner. Les quatre garons tailleurs se rjouissent par 
        une danse, qui fait le second intermde.
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        ACTE III
        
        Scne I
        
        MONSIEUR JOURDAIN, LAQUAIS
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Suivez-moi, que j'aille un peu 
        montrer mon habit par la ville ; et surtout ayez soin 
        tous deux de marcher immdiatement sur mes pas, afin 
        qu'on voie bien que vous tes  moi.
        
        LAQUAIS. Oui, monsieur.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Appelez-moi Nicole, que je lui donne 
        quelques ordres. Ne bougez, la voil.
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Scne II
        
        NICOLE, MONSIEUR JOURDAIN, LAQUAIS
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Nicole! NICOLE. Plat-il ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. coutez.
        
        NICOLE. Hi, hi, hi, hi, hi !
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Qu'as-tu  rire ?
        
        NICOLE. Hi, hi, hi, hi, hi, hi!
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Que veut dire cette coquine-l ?
        
        NICOLE. Hi, hi, hi. Comme vous voil bti! Hi, hi, hi!
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Comment donc?
        
        NICOLE. Ah, Ah! mon Dieu! Hi, hi, hi, hi, hi!
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Quelle friponne est-ce l! Te moques-
        tu de moi ?
        
        NICOLE. Nenni, monsieur, j'en serais bien fache. Hi, 
        hi, hi, hi, hi, hi! 
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je te baillerai sur le nez, si tu ris 
        davantage.
        
        NICOLE. Monsieur, je ne puis pas m'en empcher. Hi, hi, 
        hi, hi, hi, hi!
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Tu ne t'arrteras pas ?
        
        NICOLE. Monsieur, je vous demande pardon ; mais vous 
        tes si plaisant, que je ne saurais me tenir de rire. 
        Hi, hi, hi!
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Mais voyez quelle insolence!
        
        NICOLE. vous tes tout  fait drle comme cela. Hi, hi!
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je te...
        
        NICOLE. Je vous prie de m'excuser. Hi, hi, hi, hi!
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Tiens, si tu ris encore le moins du 
        monde, je te jure que je t'appliquerai sur la joue le 
        plus grand soufflet qui se soit jamais donn.
        
        NICOLE. H bien, monsieur, voil qui est fait, je ne 
        rirai plus.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Prends-y bien garde. il faut que, 
        pour tantt tu nettoies...
        
        NICOLE. Hi, hi!
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Que tu nettoies comme il faut...
        
        NICOLE. Hi, hi!
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Il faut, dis-je, que tu nettoies la 
        salle, et...
        
        NICOLE. Hi, hi!
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Encore !
        
        NICOLE. Tenez, monsieur, battez-moi plutt et me laissez 
        rire tout mon sol, cela me fera plus de bien. Hi, hi, 
        hi, hi, hi!
        
        MONSIEUR JOURDAIN. J'enrage.
        
        NICOLE. De grce, monsieur, je vous prie de me laisser 
        rire., Hi, hi, hi !
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Si je te prends...
        
        NICOLE. Monsieur, eur, je crverai, ai, si je ne ris. 
        Hi, hi, hi!
        MONSIEUR JOURDAIN. Mais a-t-on jamais vu une pentarde 
        comme celle-l ? qui me vient rire insolemment au nez, 
        au lieu de recevoir mes ordres?
        
        NICOLE. Que voulez-vous que je fasse, monsieur ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Que tu songes, coquine,  prparer ma 
        maison pour la compagnie qui doit venir tantt.
        
        NICOLE. Ah, par ma foi! je n'ai plus envie de rire ; et 
        toutes vos compagnies font tant de dsordre cans, que 
        ce mot est assez pour me mettre en mauvaise humeur.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Ne dois-je point pour toi fermer ma 
        porte  tout le monde ?
        
        NICOLE. Vous devriez au moins la fermer  certaines 
        gens.
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Scne III
        
        MADAME JOURDAIN, MONSIEUR JOURDAIN, NICOLE, LAQUAIS
        
        MADAME JOURDAIN. Ah! ah ! Voici une nouvelle histoire. 
        Qu'est-ce que c'est donc, mon mari, que cet quipage-l 
        ? Vous moquez-vous du monde, de vous tre fait 
        enharnacher de la sorte? et avez-vous envie qu'on se 
        raille partout de vous ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Il n'y a que des sots et des sottes, 
        ma femme, qui se railleront de moi.
        
        MADAME JOURDAIN. Vraiment on n'a pas attendu jusqu' 
        cette heure, et il y a longtemps que vos faons de faire 
        donnent  rire  tout le monde.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Qui est donc tout ce monde-l, S'il 
        vous plat? .
        
        MADAME JOURDAIN. Tout ce monde-l est un monde qui a 
        raison, et qui est plus sage que vous. Pour moi, je suis 
        scandalise de la vie que vous menez. Je ne sais plus ce 
        que c'est que notre maison : on dirait qu'il est cans 
        carme-prenant tous les jours ; et ds le matin, de peur 
        d'y manquer, on y entend des vacarmes de violons et de 
        chanteurs, dont tout le voisinage se trouve incommod.
        
        NICOLE. Madame parle bien. Je ne saurais plus voir mon 
        mnage propre, avec cet attirail de gens que vous faites 
        venir chez vous. Ils ont des pieds qui vont chercher de 
        la boue dans tous les quartiers de la ville, pour 
        l'apporter ici ; et la pauvre Franoise est presque sur 
        les dents,  frotter les planchers que vos biaux matres 
        viennent crotter rgulirement tous les jours.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Ouais, notre servante Nicole, vous 
        avez le caquet bien affil pour une paysanne.
        
        MADAME JOURDAIN. Nicole a raison et son sens est 
        meilleur que le vtre. Je voudrais bien savoir ce que 
        vous pensez faire d'un matre  danser  l'ge que vous 
        avez.
        
        NICOLE. Et d'un grand matre tireur d'armes, qui vient, 
        avec ses battements de pied, branler toute la maison, 
        et nous draciner tous les carriaux de notre salle ?
        
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Taisez-vous, ma servante, et ma 
        femme.
        
        MADAME JOURDAIN. Est-ce que vous voulez apprendre  
        danser pour quand vous n'aurez plus de jambes ?
        
        NICOLE. Est-ce que vous avez envie de tuer quelqu'un?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Taisez-vous, vous dis-je : vous tes 
        des ignorantes l'une et l'autre, et vous ne savez pas 
        les prrogatives de tout cela.
        
        MADAME JOURDAIN. Vous devriez plutt songer  marier 
        votre fille, qui est en ge d'tre pourvue.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je songerai  marier ma fille quand 
        il se prsentera un parti pour elle, mais je veux songer 
        aussi  apprendre les belles choses.
        
        NICOLE. J'ai encore ou dire, madame, qu'il a pris 
        aujourd'hui, pour renfort de potage, un matre de 
        philosophie. 
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Fort bien : je veux avoir de 
        l'esprit, et savoir raisonner des choses parmi les 
        honntes gens.
        
        MADAME JOURDAIN. N'irez-vous point l'un de ces jours au 
        collge vous faire donner le fouet  votre ge ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Pourquoi non? Plt  Dieu l'avoir 
        tout  l'heure, le fouet, devant tout le monde, et 
        savoir ce qu'on apprend au collge!
        
        NICOLE. Oui, ma foi! cela vous rendrait la jambe bien 
        mieux faite.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Sans doute.
        
        MADAME JOURDAIN. Tout cela est fort ncessaire pour 
        conduire votre maison.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Assurment. vous parlez toutes deux 
        comme des btes, et j'ai honte de votre ignorance.
        (A Mme Jourdain.) Par exemple savez-vous, vous, ce que 
        c'est que vous dites  cette heure ?
        
        MADAME JOURDAIN. Oui, je sais que ce que je dis est fort 
        bien dit, et que vous devriez songer  vivre d'autre 
        sorte.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je ne parle pas de cela. Je vous 
        demande ce que c'est que les paroles que vous dites ici 
        ?
        
        MADAME JOURDAIN. Ce sont des paroles bien senses, et 
        votre conduite ne l'est gure.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je ne parle pas de cela, vous dis-je. 
        le vous demande : ce que je parle avec vous, ce que je 
        vous dis  cette heure, qu'est-ce que c'est ?
        
        MADAME JOURDAIN. Des chansons.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. H non! ce n'est pas cela. Ce que 
        nous disons tous deux, le langage que nous parlons  
        cette heure?
        
        MADAME JOURDAIN. H bien ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Comment est-ce que cela s'appelle?
        
        MADAME JOURDAIN. Cela s'appelle comme on veut l'appeler.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. C'est de la prose, ignorante.
        
        MADAME JOURDAIN. De la prose ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Oui, de la prose. Tout ce qui est 
        prose n'est point vers ; et tout ce qui n'est point vers 
        n'est point prose. Heu, Voil ce que c'est d'tudier. (A 
        Nicole. ) Et toi, sais-tu bien comme il faut faire pour 
        dire un U ?
        
        NICOLE. Comment?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Oui. Qu'est-ce que tu fais quand tu 
        dis un U ?
        
        NICOLE. Quoi ?

        MONSIEUR JOURDAIN. Dis un peu U, pour voir ?
        
        NICOLE. H bien, U.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Qu'est-ce que tu fais ?
        
        NICOLE. Je dis U.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Oui, mais quand tu dis U, qu'est ce 
        que tu fais ?
        
        NICOLE. Je fais ce que vous me dites.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. O l'trange chose que d'avoir affaire 
         des btes! Tu allonges les lvres en dehors et 
        approches la mchoire d'en haut de celle d'en bas : U, 
        vois-tu ? U. Je fais la moue : U.
        
        NICOLE. Oui, cela est beau.
        
        MADAME JOURDAIN. Voil qui est admirable.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. C'est bien autre chose, si vous aviez 
        vu O, et DA, DA, et FA, FA.
        
        MADAME JOURDAIN. Qu'est-ce que c'est donc que tout ce 
        galimatias-l ?
        
        NICOLE. De quoi est-ce que tout cela gurit ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. J'enrage quand je vois des femmes 
        ignorantes.
        
        MADAME JOURDAIN. Allez, vous devriez envoyer promener 
        tous ces gens-l, avec leurs fariboles.
        
        NICOLE. Et surtout ce grand escogriffe de Matre 
        d'armes, qui remplit de poudre tout mon mnage.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Ouais, ce Matre d'armes vous tient 
        fort au coeur. Je te veux faire voir ton impertinence 
        tout  l'heure. (Il fait apporter les fleurets et en 
        donne un  Nicole.) Tiens. Raison dmonstrative, la 
        ligne du corps. Quand on pousse en quarte, on n'a qu' 
        faire cela, et quand on pousse en tierce, on n'a qu' 
        faire cela.
        Voil le moyen de n'tre jamais tu ; et cela n'est-il 
        pas beau d'tre assur de son fait, quand on se bat 
        contre quelqu'un ? L, pousse-moi un peu pour voir.
        
        NICOLE. H bien, quoi ? Nicole lui pousse plusieurs 
        coups.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Tout beau, hol, oh! doucement. 
        Diantre soit la coquine.
        
        NICOLE. Vous me dites de pousser.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Oui ; mais tu pousses en tierce, 
        avant que de pousser en quarte, et tu n'as pas la 
        patience que je pare.
        
        MADAME JOURDAIN. Vous tes fou, mon mari, avec toutes 
        vos fantaisies, et cela vous est venu depuis que vous 
        vous mlez de hanter la noblesse.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Lorsque je hante la noblesse, je fais 
        paratre mon jugement, et cela est plus beau que de 
        hanter votre bourgeoisie.
        
        MADAME JOURDAIN. a non vraiment! il y a fort  gagner  
        frquenter vos nobles, et vous avez bien opr avec ce 
        beau monsieur le comte dont vous vous tes embguin.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Paix! Songez  ce que vous dites. 
        Savez-vous bien, ma femme, que vous ne savez pas de qui 
        vous parlez, quand vous parlez de lui ? C'est une 
        personne d'importance plus que vous ne pensez, un 
        seigneur que l'on considre  la cour, et qui parle au 
        Roi tout comme je vous parle. N'est-ce pas une chose qui 
        m'est tout  fait honorable, que l'on voie venir chez 
        moi si souvent une personne de cette qualit, qui 
        m'appelle son cher ami, et me traite comme si j'tais 
        son gal ? Il a pour moi des bonts qu'on ne devinerait 
        jamais; et, devant tout le monde, il me fait des 
        caresses dont je suis moi-mme confus. 
        
        MADAME JOURDAIN. Oui, il a des bonts pour vous, et vous 
        fait des caresses, mais il vous emprunte votre argent.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. H bien! ne m'est-ce pas de l'honneur 
        de prter de l'argent  un homme de cette condition-l ? 
        et puis-je faire moins pour un Seigneur qui m'appelle 
        son cher ami ?
        
        MADAME JOURDAIN. Et ce seigneur que fait-il pour vous ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Des choses dont on serait tonn, si 
        on les savait.
        
        MADAME JOURDAIN. Et quoi ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Baste, je ne puis pas m'expliquer. Il 
        suffit que, si je lui ai prt de l'argent, il me le 
        rendra bien, et avant qu'il soit peu.
        
        MADAME JOURDAIN. Oui, attendez-vous  cela.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Assurment : ne me l'a-t-il pas dit ?
        
        MADAME JOURDAIN. Oui, oui : il ne manquera pas d'y 
        faillir.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Il m'a jur sa foi de gentilhomme.
        
        MADAME JOURDAIN. Chansons.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Ouais, vous tes bien obstine, ma 
        femme. Je vous dis qu'il tiendra parole, j'en suis sr. 
        
        MADAME JOURDAIN. Et moi, je suis sre que non, et que 
        toutes les caresses qu'il vous fait ne sont que pour 
        vous enjler.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Taisez-vous : le voici.
        
        MADAME JOURDAIN. Il ne nous faut plus que cela. Il vient 
        peut-tre encore vous faire quelque emprunt ; et il me 
        semble que j'ai dn quand je le vois.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Taisez-vous, vous dis-je.
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Scne IV
        
        DORANTE, MONSIEUR JOURDAIN, MADAME JOURDAIN, NICOLE
        
        DORANTE. Mon cher ami, monsieur Jourdain, comment vous 
        portez-vous ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Fort bien, monsieur, pour vous rendre 
        mes petits services.
        
        DORANTE. Et madame Jourdain que voil, comment se porte-
        t-elle ?
        
        MADAME JOURDAIN. Madame Jourdain se porte comme elle 
        peut.
        
        DORANTE. Comment, monsieur Jourdain ? Vous voil le plus 
        propre du monde !
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Vous voyez.
        
        DORANTE. Vous avez tout  fait bon air avec cet habit, 
        et nous n'avons point de jeunes gens  la cour qui 
        soient mieux faits que vous.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Hay, hay.
        
        MADAME JOURDAIN,  part. il le gratte par o il se 
        dmange.
        
        DORANTE. Tournez-vous. Cela est tout  fait galant.
        
        MADAME JOURDAIN,  part. Oui, aussi sot par-derrire que 
        par-devant.
        
        DORANTE. Ma foi! monsieur Jourdain, j'avais une 
        impatience trange de vous voir. Vous tes l'homme du 
        monde que j'estime le plus, et je parlais de vous encore 
        ce matin dans la chambre du Roi.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Vous me faites beaucoup d'honneur, 
        Monsieur. (A Mme Jourdain.) Dans la chambre du Roi !
        
        DORANTE. Allons, mettez...
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Monsieur, je sais le respect que je 
        vous dois.
        
        DORANTE. Mon Dieu! mettez : point de crmonie entre 
        nous, je vous prie.
        
        
        
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Monsieur...
        
        DORANTE. Mettez, vous dis-je, monsieur Jourdain : vous 
        tes mon ami.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Monsieur, je suis votre serviteur.
        
        DORANTE. Je ne me couvrirai point, si vous ne vous 
        couvrez.
        
        MONSIEUR JOURDAIN, se couvrant. J'aime mieux tre 
        incivil qu'importun.
        
        DORANTE. Je suis votre dbiteur, comme vous le savez.
        
        MADAME JOURDAIN,  part. Oui, nous ne le savons que 
        trop.
        
        DORANTE. vous m'avez gnreusement prt de l'argent en 
        plusieurs occasions, et vous m'avez oblig de la 
        meilleure grce du monde, assurment.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Monsieur, vous vous moquez.
        
        DORANTE. Mais je sais rendre ce qu'on me prte, et 
        reconnatre les plaisirs qu'on me fait.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je n'en doute point, monsieur.
        
        DORANTE. Je veux sortir d'affaire avec vous, et je viens 
        ici pour faire nos comptes ensemble.
        
        MONSIEUR JOURDAIN, bas,  Mme Jourdain. H bien! vous 
        voyez votre impertinence, ma femme.
        
        DORANTE. Je suis homme qui aime  m'acquitter le plus 
        tt que je puis.
        
        MONSIEUR JOURDAIN, bas,  Mme Jourdain. Je vous le 
        disais bien.
        
        DORANTE. Voyons un peu ce que je vous dois.
        
        MONSIEUR JOURDAIN, bas,  Mme Jourdain. Vous voil, avec 
        vos soupons ridicules.
        
        DORANTE. vous souvenez-vous bien de tout l'argent que 
        vous m'avez prt ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je crois que oui. J'en ai fait un 
        petit mmoire. Le voici. Donn  vous une fois deux 
        cents louis.
        
        DORANTE. Cela est vrai.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Une autre fois six-vingts.
        
        DORANTE. Oui.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Et une autre fois cent quarante.
        
        DORANTE. Vous avez raison.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Ces trois articles font quatre cent 
        soixante louis, qui valent cinq mille soixante livres.
        
        DORANTE. Le compte est fort bon. Cinq mille soixante 
        livres.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Mille huit cent trente-deux livres  
        votre plumassier.
        
        DORANTE. Justement.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Deux mille sept cent quatre vingts 
        livres  votre tailleur.
        
        DORANTE. il est vrai.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Quatre mille trois cent septante neuf 
        livres douze sols huit deniers  votre marchand.
        
        DORANTE. Fort bien. Douze sols huit deniers : le compte 
        est juste.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Et mille sept cent quarante-huit 
        livres sept sols quatre deniers  votre sellier.
        
        DORANTE. Tout cela est vritable. Qu'est-ce que cela 
        fait?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Somme totale, quinze mille huit cents 
        livres.
        
        DORANTE. Somme totale est juste : quinze mille huit 
        cents livres. Mettez encore deux cents pistoles que vous 
        m'allez donner, cela fera justement dix-huit mille 
        francs, que je vous paierai au premier jour.
        
        MADAME JOURDAIN, bas,  M. Jourdain. Eh bien! ne 
        l'avais-je pas bien devin?
        
        MONSIEUR JOURDAIN, bas,  Mme Jourdain. Paix!
        
        DORANTE. Cela vous incommodera-t-il de me donner ce que 
        je vous dis ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Eh non!
        MADAME JOURDAIN, bas,  M. Jourdain. Cet homme-l fait 
        de vous une vache  lait.
        
        MONSIEUR JOURDAIN, bas,  Mme Jourdain. Taisez-vous.
        
        DORANTE. Si cela vous incommode, j'en irai chercher 
        ailleurs.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Non, monsieur.
        
        MADAME JOURDAIN, bas,  M. Jourdain, il ne sera pas 
        content, qu'il ne vous ait ruin.
        
        MONSIEUR JOURDAIN, bas,  Mme Jourdain. Taisez-vous, 
        vous dis-je.
        
        DORANTE. Vous n'avez qu' me dire si cela vous 
        embarrasse.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Point, monsieur.
        
        MADAME JOURDAIN, bas,  M. Jourdain. C'est un vrai 
        enjleux.
        
        MONSIEUR JOURDAIN, bas,  Mme Jourdain. Taisez-vous 
        donc.
        
        MADAME JOURDAIN, bas,  M. Jourdain, il vous sucera 
        jusqu'au dernier sou.
        
        MONSIEUR JOURDAIN, bas,  Mme Jourdain. Vous tairez-vous ?
        
        DORANTE. J'ai force gens qui m'en prteraient avec joie 
        ; mais comme vous tes mon meilleur ami, j'ai cru que je 
        vous ferais tort si j'en demandais  quelque autre.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. C'est trop d'honneur, monsieur, que 
        vous me faites. Je vais qurir votre affaire.
        
        MADAME JOURDAIN, bas,  M. Jourdain. Quoi ? vous allez 
        encore lui donner cela?
        
        MONSIEUR JOURDAIN, bas,  Mme Jourdain. Que faire ? 
        voulez-vous que je refuse un homme de cette condition-
        l, qui a parl de moi ce matin dans la chambre du Roi ?
        
        MADAME JOURDAIN, bas,  M. Jourdain. Allez, vous tes 
        une vraie dupe.
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Scne V
        
        DORANTE, MADAME JOURDAIN, NICOLE
        
        DORANTE. Vous me Semblez toute mlancolique : qu'avez-
        vous, madame Jourdain ?
        
        MADAME JOURDAIN. J'ai la tte plus grosse que le poing 
        et si elle n'est pas enfle.
        
        DORANTE. Mademoiselle votre fille, o est-elle, que je 
        ne la vois point ?
        
        MADAME JOURDAIN. Mademoiselle ma fille est bien o elle 
        est.
        
        DORANTE. Comment se porte-t-elle ?
        
        MADAME JOURDAIN. Elle se porte sur ses deux jambes.
        
        DORANTE. Ne voulez-vous point, un de ces jours, venir 
        voir, avec elle, le ballet et la comdie que l'on fait 
        chez le Roi ?
        
        MADAME JOURDAIN. Oui, vraiment, nous avons fort envie de 
        rire, fort envie de rire nous avons.
        
        DORANTE. Je pense, madame Jourdain, que vous avez eu 
        bien des amants dans votre jeune ge, belle et 
        d'agrable humeur comme vous tiez.
        
        MADAME JOURDAIN. Tredame, monsieur, est-ce que madame 
        Jourdain est dcrpite, et la tte lui grouille-t-elle 
        dj ?
        
        DORANTE. Ah ! ma foi ! madame Jourdain, je vous demande 
        pardon. Je ne songeais pas que vous tes jeune, et je 
        rve le plus souvent. Je vous prie d'excuser mon 
        impertinence.
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Scne VI
        
        MONSIEUR JOURDAIN, MADAME JOURDAIN, DORANTE, NICOLE
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Voil deux cents louis bien compts.
        
        DORANTE. Je vous assure, monsieur Jourdain, que je suis 
        tout  vous, et que je brle de vous rendre un service  
        la cour.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je vous suis trop oblig.
        
        DORANTE. Si madame Jourdain veut voir le divertissement 
        royal, je lui ferai donner les meilleures places de la 
        salle.
        
        MADAME JOURDAIN. Madame Jourdain vous baise les mains.
        
        DORANTE, bas,  M. Jourdain. Notre belle marquise, comme 
        je vous ai mand par mon billet, viendra tantt ici pour 
        le ballet et le repas, et je l'ai fait consentir enfin 
        au cadeau que vous lui voulez donner.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Tirons-nous un peu plus loin, pour 
        cause.
        
        DORANTE. Il y a huit jours que je ne vous ai vu, et je 
        ne vous ai point mand de nouvelles du diamant que vous 
        me mtes entre les mains pour lui en faire prsent de 
        votre part ; mais c'est que j'ai eu toutes les peines du 
        monde  vaincre son scrupule, et ce n'est que 
        d'aujourd'hui qu'elle s'est rsolue  l'accepter.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Comment l'a-t-elle trouv?
        
        DORANTE. Merveilleux ; et je me trompe fort, ou la 
        beaut de ce diamant fera pour vous sur son esprit un 
        effet admirable.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Plt au Ciel!
        
        MADAME JOURDAIN,  Nicole. Quand il est une fois avec 
        lui, il ne peut le quitter.
        
        DORANTE. Je lui ai fait valoir comme il faut la richesse 
        de ce prsent et la grandeur de votre amour.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Ce sont, monsieur, des bonts qui 
        m'accablent ; et je suis dans une confusion la plus 
        grande du monde, de voir une personne de votre qualit 
        s'abaisser pour moi  ce que vous faites.
        
        DORANTE. Vous moquez-vous ? est-ce qu'entre amis on 
        s'arrte  ces sortes de scrupules ? et ne feriez-vous 
        pas pour moi la mme chose, si l'occasion s'en offrait?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Ho ! assurment, et de trs grand 
        coeur.
        
        MADAME JOURDAIN,  Nicole. Que sa prsence me pse sur 
        les paules!
        
        DORANTE. Pour moi, je ne regarde rien, quand il faut 
        servir un ami ; et lorsque vous me fites confidence de 
        l'ardeur que vous aviez prise pour cette marquise 
        agrable chez qui j'avais commerce, vous vtes que 
        d'abord je m'offris de moi-mme  servir votre amour.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Il est vrai, ce sont des bonts qui 
        me confondent.
        
        MADAME JOURDAIN,  Nicole. Est-ce qu'il ne s'en ira 
        point?
        
        NICOLE. Ils se trouvent bien ensemble.
        
        DORANTE. Vous avez pris le bon biais pour toucher son 
        coeur : les femmes aiment surtout les dpenses qu'on 
        fait pour elles ; et vos frquentes srnades, et vos 
        bouquets continuels, ce superbe feu d'artifice qu'elle 
        trouva sur l'eau, le diamant qu'elle a reu de votre 
        part, et le cadeau que vous lui prparez, tout cela lui 
        parle bien mieux en faveur de votre amour que toutes les 
        paroles que vous auriez pu lui dire vous-mme.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Il n'y a point de dpenses que je ne 
        fisse, si par l je pouvais trouver le chemin de son 
        coeur. Une femme de qualit a pour moi des charmes 
        ravissants, et c'est un honneur que j'achterais au prix 
        de toute chose.
        
        MADAME JOURDAIN,  Nicole. Que peuvent-ils tant dire 
        ensemble ? Va-t'en un peu tout doucement prter 
        l'oreille.
        
        DORANTE. Ce sera tantt que vous jouirez  votre aise du 
        plaisir de sa vue, et vos yeux auront tout le temps de 
        se satisfaire.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Pour tre en pleine libert, j'ai 
        fait en sorte que ma femme ira dner chez ma soeur, o 
        elle passera toute l'aprs-dne.
        
        DORANTE. Vous avez fait prudemment, et votre femme 
        aurait pu nous embarrasser. J'ai donn pour vous l'ordre 
        qu'il faut au cuisinier, et  toutes les choses qui sont 
        ncessaires pour le ballet. il est de mon invention ; et 
        pourvu que l'excution puisse rpondre  l'ide, je suis 
        sr qu'il sera trouv...
        
        MONSIEUR JOURDAIN s'aperoit que Nicole coute, et lui 
        donne un soufflet. Ouais, vous tes bien impertinente. 
        Sortons, s'il vous plat.
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Scne VII
        
        MADAME JOURDAIN, NICOLE
        
        NICOLE. Ma foi ! madame, la curiosit m'a cot quelque 
        chose ; mais je crois qu'il y a quelque anguille sous 
        roche, et ils parlent de quelque affaire o ils ne 
        veulent pas que vous soyez.
        
        MADAME JOURDAIN. Ce n'est pas d'aujourd'hui, Nicole, que 
        j'ai conu des soupons de mon mari. Je suis la plus 
        trompe du monde, ou il y a quelque amour en campagne, 
        et je travaille  dcouvrir ce que ce peut tre. Mais 
        songeons  ma fille. Tu sais l'amour que Clonte a pour 
        elle. C'est un homme qui me revient, et je veux aider sa 
        recherche, et lui donner Lucile, si je puis.
        
        NICOLE. En vrit, madame, je suis la plus ravie du 
        monde de vous voir dans ces sentiments ; car, si le 
        matre vous revient, le valet ne me revient pas moins, 
        et je souhaiterais que notre mariage se pt faire  
        l'ombre du leur.
        
        MADAME JOURDAIN. Va-t'en lui parler de ma part, et lui 
        dire que tout  l'heure il me vienne trouver, pour faire 
        ensemble  mon mari la demande de ma fille.
        
        NICOLE. J'y cours, madame, avec joie, et je ne pouvais 
        recevoir une commission plus agrable. Je vais, je 
        pense, bien rjouir les gens.
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Scne VIII
        
        CLONTE, COVIELLE, NICOLE
        
        NICOLE. Ah! vous voil tout  propos. Je suis une 
        ambassadrice de joie, et je viens...
        
        CLONTE. Retire-toi, perfide, et ne me viens point 
        amuser avec tes tratresses paroles.
        
        NICOLE. Est-ce ainsi que vous recevez?...
        
        CLONTE. Retire-toi, te dis-je, et va-t'en dire de ce 
        pas  ton infidle matresse qu'elle n'abusera de sa vie 
        le trop simple Clonte.
        
        NICOLE. Quel vertigo est-ce donc l ? Mon pauvre 
        Covielle, dis-moi un peu ce que cela veut dire.
        
        COVIELLE. Ton pauvre Covielle, petite Sclrate! Allons 
        vite, te-toi de mes yeux, vilaine, et me laisse en 
        repos.
        
        NICOLE. Quoi ? tu me viens aussi...
        
        COVIELLE. Ote-toi de mes yeux, te dis-je, et ne me parle 
        de ta vie.
        
        NICOLE. Ouais! Quelle mouche les a piqus tous deux? 
        Allons de cette belle histoire informer ma matresse.
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Scne IX
        
        CLONTE, COVIELLE
        
        CLONTE. Quoi ? traiter un amant de la Sorte, et un 
        amant le plus fidle et le plus passionn de tous les 
        amants?
        
        COVIELLE. C'est une chose pouvantable, que ce qu'on 
        nous fait  tous deux.
        
        CLONTE. Je fais voir pour une personne toute l'ardeur 
        et toute la tendresse qu'on peut imaginer; je n'aime 
        rien au monde qu'elle, et je n'ai qu'elle dans l'esprit 
        ; elle fait tous mes soins, tous mes dsirs, toute ma 
        joie ; je ne parle que d'elle, je ne pense qu' elle, je 
        ne fais des songes que d'elle, je ne respire que par 
        elle, mon coeur vit tout en elle : et voil de tant 
        d'amiti la digne rcompense ! Je suis deux jours sans 
        la voir, qui sont pour moi des sicles effroyables : je 
        la rencontre par hasard ; mon coeur,  cette vue, se 
        sent tout transport, ma joie clate sur mon visage, je 
        vole avec ravissement vers elle ; et l'infidle dtourne 
        de moi ses regards, et passe brusquement, comme si de sa 
        vie elle ne m'avait vu!
        
        COVIELLE. Je dis les mmes choses que vous.
        
        CLONTE. Peut-on voir rien d'gal, Covielle,  cette 
        perfidie de l'ingrate Lucile?
        
        COVIELLE. Et  celle, monsieur, de la pendarde de 
        Nicole?
        
        CLONTE. Aprs tant de sacrifices ardents, de soupirs, 
        et de voeux que j'ai faits  ses charmes !
        
        COVIELLE. Aprs tant d'assidus hommages, de soins et de 
        services que je lui ai rendus dans sa cuisine !
        
        CLONTE. Tant de larmes que j'ai verses  ses genoux!
        
        COVIELLE. Tant de seaux d'eau que j'ai tirs au puits 
        pour elle!
        
        CLONTE. Tant d'ardeur que j'ai fait paratre  la 
        chrir plus que moi-mme! .
        
        
        COVIELLE. Tant de chaleur que j'ai soufferte  
        tourner la broche  sa place!
        
        CLONTE. Elle me fuit avec mpris!
        
        COVIELLE. Elle me tourne le dos avec effronterie!
        
        CLONTE. C'est une perfidie digne des plus grands 
        chtiments.
        
        COVIELLE. C'est une trahison  mriter mille soufflets.
        
        CLONTE. Ne t'avise point, je te prie, de me parler 
        jamais pour elle.
        
        COVIELLE. Moi, monsieur! Dieu m'en garde!
        
        CLONTE. Ne viens point m'excuser l'action de cette 
        infidle.
        
        COVIELLE. N'ayez pas peur.
        
        CLONTE. Non, vois-tu, tous tes discours pour la 
        dfendre ne serviront de rien.
        
        COVIELLE. Qui Songe  cela?
        
        CLONTE. Je veux contre elle conserver mon ressentiment, 
        et rompre ensemble tout commerce.
        
        COVIELLE. J'y consens.
        
        CLONTE. Ce monsieur le comte qui va chez elle lui donne 
        peut-tre dans la vue ; et son esprit, je le vois bien, 
        se laisse blouir  la qualit. Mais il me faut, pour 
        mon honneur, prvenir l'clat de son inconstance. Je 
        veux faire autant de pas qu'elle au changement o je la 
        vois courir, et ne lui laisser pas toute la gloire de me 
        quitter.
        
        COVIELLE. C'est fort bien dit, et j'entre pour mon 
        compte dans tous vos sentiments.
        
        CLONTE. Donne la main  mon dpit, et soutiens ma 
        rsolution contre tous les restes d'amour qui me 
        pourraient parler pour elle. Dis-m'en, je t'en conjure, 
        tout le mal que tu pourras ; fais-moi de sa personne une 
        peinture qui me la rende mprisable ; et marque-moi 
        bien, pour m'en dgoter, tous les dfauts que tu peux 
        voir en elle. 
        
        COVIELLE. Elle, monsieur! Voil une belle mijaure, une 
        pimpesoue bien btie, pour vous donner tant d'amour ! 
        Je ne lui vois rien que de trs mdiocre, et vous 
        trouverez cent personnes qui seront plus dignes de vous. 
        Premirement, elle a les yeux petits.
        
        CLONTE. Cela est vrai, elle a les yeux petits ; mais 
        elle les a pleins de feux, les plus brillants, les plus 
        perants du monde, les plus touchants qu'on puisse voir.
        
        COVIELLE. Elle a la bouche grande.
        
        CLONTE. Oui ; mais on y voit des grces qu'on ne voit 
        point aux autres bouches ; et cette bouche, en la 
        voyant, inspire des dsirs, est la plus attrayante, la 
        plus amoureuse du monde.
        
        COVIELLE. Pour sa taille, elle n'est pas grande.
        
        CLONTE. Non ; mais elle est aise et bien prise.
        
        COVIELLE. Elle affecte une nonchalance dans son parler, 
        et dans ses actions.
        
        CLONTE. Il est vrai ; mais elle a grce  tout cela, et 
        ses manires sont engageantes et ont je ne sais quel 
        charme  s'insinuer dans les coeurs.
        
        COVIELLE. Pour de l'esprit...
        
        CLONTE. Ah ! elle en a, Covielle, du plus fin, du plus 
        dlicat.
        
        COVIELLE. Sa conversation...
        
        CLONTE. Sa conversation est charmante.
        
        COVIELLE. Elle est toujours srieuse.
        
        CLONTE. Veux-tu de ces enjouements panouis, de ces 
        joies toujours ouvertes ? et vois-tu rien de plus 
        impertinent que des femmes qui rient  tout propos?
        
        COVIELLE. Mais enfin elle est capricieuse autant que 
        personne du monde.
        
        
        CLONTE. Oui, elle est capricieuse, j'en demeure 
        d'accord ; mais tout sied bien aux belles, on souffre 
        tout des belles.
        
        COVIELLE. Puisque cela va comme cela, je vois bien que 
        vous avez envie de l'aimer toujours.
        
        CLONTE. Moi, j'aimerais mieux mourir ; et je vais la 
        har autant que je l'ai aime.
        
        COVIELLE. Le moyen, si vous la trouvez si parfaite ?
        
        CLONTE. C'est en quoi ma vengeance sera plus clatante, 
        en quoi je veux faire mieux voir la force de mon coeur : 
         la har,  la quitter, toute belle, toute pleine 
        d'attraits, toute aimable que je la trouve. La voici.
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Scne X
        
        CLONTE, LUCILE, COVIELLE, NICOLE
        
        NICOLE,  Lucile. Pour moi, j'en ai t toute 
        scandalise.
        
        LUCILE. Ce ne peut tre, Nicole, que ce que je te dis. 
        Mais le voil.
        
        CLONTE,  Covielle. Je ne veux pas seulement lui 
        parler.
        
        COVIELLE. Je veux vous imiter.
        
        LUCILE. Qu'est-ce donc, Clonte ? qu'avez-vous ?
        
        NICOLE. Qu'as-tu donc, Covielle ?
        
        LUCILE. Quel chagrin vous possde ?
        
        NICOLE. Quelle mauvaise humeur te tient?
        
        LUCILE. Etes-vous muet, Clonte ?
        
        NICOLE. As-tu perdu la parole, Covielle ?
        
        CLONTE. Que voil qui est sclrat!
        
        COVIELLE. Que cela est Judas !
        
        LUCILE. Je vois bien que la rencontre de tantt a 
        troubl votre esprit.
        
        CLONTE,  Covielle. Ah! Ah! on voit ce qu'on a fait.
        
        NICOLE. Notre accueil de ce matin t'a fait prendre la 
        chvre.
        
        COVIELLE,  Clonte. On a devin l'encolure.
        
        LUCILE. N'est-il pas vrai, Clonte, que c'est l le 
        sujet de votre dpit ?
        
        CLONTE. Oui, perfide, ce l'est, puisqu'il faut parler ; 
        et j'ai  vous dire que vous ne triompherez pas comme 
        vous pensez de votre infidlit, que je veux tre le 
        premier  rompre avecque vous, et que vous n'aurez pas 
        l'avantage de me chasser. J'aurai de la peine, sans 
        doute,  vaincre l'amour que j'ai pour vous, cela me 
        causera des chagrins, je souffrirai un temps, mais j'en 
        viendrai  bout, et je me percerai plutt le coeur, que 
        d'avoir la faiblesse de retourner  vous.
        
        COVIELLE,  Nicole. Queussi, queumi.
        
        LUCILE. Voil bien du bruit pour un rien. Je veux vous 
        dire, Clonte, le sujet qui m'a fait ce matin viter 
        votre abord.
        
        CLONTE fait semblant de s'en aller et tourne autour du 
        thtre. Non, je ne veux rien couter.
        
        NICOLE,  Covielle. Je te veux apprendre la cause qui 
        nous a fait passer si vite.
        
        COVIELLE. Voulant aussi s'en aller pour viter Nicole. 
        Je ne veux rien entendre.
        
        LUCILE suit Clonte. Sachez que ce matin...
        
        CLONTE. Non, vous dis-je.
        
        NICOLE suit Covielle. Apprends que...
        
        COVIELLE. Non, tratresse.
        
        LUCILE. coutez.
        
        CLONTE. Point d'affaire.
        
        NICOLE. Laissez-moi dire.
        
        COVIELLE. Je suis Sourd.
        
        LUCILE. Clonte !
        
        CLONTE. Non.
        
        NICOLE. Covielle !
        
        COVIELLE. Point.
        
        LUCILE. Arrtez.
        
        CLONTE. Chansons !
        
        NICOLE. Entends-moi.
        
        COVIELLE. Bagatelles !
        
        LUCILE. Un moment.
        
        CLONTE. Point du tout.
        
        NICOLE. Un peu de patience.
        
        COVIELLE. Tarare.
        
        LUCILE. Deux paroles.
        
        CLONTE. Non, c'en est fait.
        
        NICOLE. Un mot.
        
        COVIELLE. Plus de commerce.
        
        LUCILE, s'arrtant. H bien! puisque vous ne voulez pas 
        m'couter, demeurez dans votre pense, et faites ce 
        qu'il vous plaira.
        
        NICOLE, s'arrtant aussi. Puisque tu fais comme cela, 
        prends-le tout comme tu voudras.
        
        CLONTE, se retournant vers Lucile. Sachons donc le 
        sujet d'un si bel accueil.
        
        LUCILE, s'en allant  son tour pour viter Clonte. Il 
        ne me plat plus de le dire.
        
        COVIELLE, se retournant vers Nicole. Apprends-nous un 
        peu cette histoire.
        
        NICOLE, s'en allant  son tour pour viter Covielle. Je 
        ne veux plus, moi, te l'apprendre.
        
        CLONTE. Dites-moi...
        
        
        LUCILE. Non, je ne veux rien dire.
        
        COVIELLE. Conte-moi...
        
        NICOLE. Non, je ne conte rien.
        
        CLONTE. De grce.
        
        LUCILE. Non, vous dis-je.
        
        COVIELLE. Par charit.
        
        NICOLE. Point d'affaire.
        
        CLONTE. Je vous en prie.
        
        LUCILE. Laissez-moi.
        
        COVIELLE. Je t'en conjure.
        
        NICOLE. Ote-toi de l.
        
        CLONTE. Lucile !
        
        LUCILE. Non.
        
        COVIELLE. Nicole !
        
        NICOLE. Point.
        
        CLONTE. Au nom des dieux!
        
        LUCILE. Je ne veux pas.
        
        COVIELLE. Parle-moi.
        
        NICOLE. Point du tout.
        
        CLONTE. claircissez mes doutes.
        
        LUCILE. Non, je n'en ferai rien.
        
        
        COVIELLE. Guris-moi l'esprit.
        
        NICOLE. Non, il ne me plat pas.
        
        CLONTE. H bien! puisque vous vous souciez si peu de me 
        tirer de peine, et de vous justifier du traitement 
        indigne que vous avez fait  ma flamme, vous me voyez, 
        ingrate, pour la dernire fois, et je vais loin de vous 
        mourir de douleur et d'amour.
        
        COVIELLE,  Nicole. Et moi, je vais suivre ses pas.
        
        LUCILE,  Clonte, qui veut sortir. Clonte!
        
        NICOLE,  Covielle qui suit son matre. Covielle!
        
        CLONTE, s'arrtant. Eh ?
        
        COVIELLE, s'arrtant aussi. Plat-il ?
        
        LUCILE. O allez-vous ?
        
        CLONTE. O je vous ai dit.
        
        COVIELLE. Nous allons mourir.
        
        LUCILE. Vous allez mourir, Clonte?
        
        CLONTE. Oui, cruelle, puisque vous le voulez.
        
        LUCILE. Moi, je veux que vous mouriez ?
        
        CLONTE. Oui, vous le voulez.
        
        LUCILE. Qui vous le dit ?
        
        CLONTE, s'approchant de Lucile. N'est-ce pas le 
        vouloir, que ne vouloir pas claircir mes soupons ?
        
        LUCILE. Est-ce ma faute ? et si vous aviez voulu 
        m'couter, ne vous aurais-je pas dit que l'aventure dont 
        vous vous plaignez a t cause ce matin par la prsence 
        d'une vieille tante, qui veut  toute force que la seule 
        approche d'un homme dshonore une fille, qui 
        perptuellement nous sermonne sur ce chapitre, et nous 
        figure tous les hommes comme des diables qu'il faut 
        fuir?
        
        NICOLE,  Covielle. Voil le Secret de l'affaire.
        
        CLONTE. Ne me trompez-vous point, Lucile?
        
        COVIELLE,  Nicole. Ne m'en donnes-tu point  garder?
        
        LUCILE,  Clonte. Il n'est rien de plus vrai.
        
        NICOLE,  Covielle. C'est la chose comme elle est.
        
        COVIELLE,  Clonte. Nous rendrons-nous  cela ?
        
        CLONTE. Ah! Lucile, qu'avec un mot de votre bouche vous 
        savez apaiser de choses dans mon coeur! et que 
        facilement on se laisse persuader aux personnes qu'on 
        aime!
        
        COVIELLE. Qu'on est aisment amadou par ces diantres 
        d'animaux-l !
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Scne II
        
        MADAME JOURDAIN, CLONTE, LUCILE, COVIELLE, NICOLE
        
        MADAME JOURDAIN. Je suis bien aise de vous voir, 
        Clonte, et vous voil tout  propos. Mon mari vient ; 
        prenez vite votre temps pour lui demander Lucile en 
        mariage.
        
        CLONTE. Ah ! madame, que cette parole m'est douce, et 
        qu'elle flatte mes dsirs! Pouvais-je recevoir un ordre 
        plus charmant, une faveur plus prcieuse?
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Scne XII
        
        MONSIEUR JOURDAIN, MADAME JOURDAIN, 
        CLONTE, LUCILE, COVIELLE, NICOLE
        
        CLONTE. Monsieur, je n'ai voulu prendre personne pour 
        vous faire une demande que je mdite il y a longtemps.
        Elle me touche assez pour m'en charger moi-mme ; et, 
        sans autre dtour, je vous dirai que l'honneur d'tre 
        votre gendre est une faveur glorieuse que je vous prie 
        de m'accorder.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Avant que de vous rendre rponse, 
        monsieur, je vous prie de me dire si vous tes 
        gentilhomme.
        
        CLONTE. Monsieur, la plupart des gens sur cette 
        question n'hsitent pas beaucoup. On tranche le mot 
        aisment.
        Ce nom ne fait aucun scrupule  prendre, et l'usage 
        aujourd'hui semble en autoriser le vol. Pour moi, je 
        vous avoue, j'ai les sentiments sur cette matire un peu 
        plus dlicats ; je trouve que toute imposture est 
        indigne d'un honnte homme, et qu'il y a de la lchet  
        dguiser ce que le ciel nous a fait natre,  se parer 
        aux yeux du monde d'un titre drob,  se vouloir donner 
        pour ce qu'on n'est pas. Je suis n de parents, sans 
        doute, qui ont tenu des charges honorables. Je me suis 
        acquis dans les armes l'honneur de six ans de services, 
        et je me trouve assez de bien pour tenir dans le monde 
        un rang assez passable. Mais, avec tout cela, je ne veux 
        point me donner un nom o d'autres en ma place 
        croiraient pouvoir prtendre, et je vous dirai 
        franchement que je ne suis point gentilhomme.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Touchez l, monsieur : ma fille n'est 
        pas pour vous.
        
        CLONTE. Comment ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. vous n'tes point gentilhomme, vous 
        n'aurez pas ma fille.
        
        MADAME JOURDAIN. Que Voulez-vous dire avec votre 
        gentilhomme ? est-ce que nous sommes, nous autres, de la 
        cte de saint Louis?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Taisez-vous, ma femme : je vous vois 
        venir.
        
        MADAME JOURDAIN. Descendons-nous tous deux que de bonne 
        bourgeoisie?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Voil pas le coup de langue ?
        
        MADAME JOURDAIN. Et votre pre n'tait-il pas marchand 
        aussi bien que le mien ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Peste soit de la femme! Elle n'y a 
        jamais manqu. Si votre pre a t marchand, tant pis 
        pour lui ; mais pour le mien, ce sont des malaviss qui 
        disent cela. Tout ce que j'ai  vous dire, moi, c'est 
        que je veux avoir un gendre gentilhomme.
        
        MADAME JOURDAIN. Il faut  votre fille un mari qui lui 
        soit propre, et il vaut mieux pour elle un honnte homme 
        riche et bien fait, qu'un gentilhomme gueux et mal bti.
        
        NICOLE. Cela est vrai. Nous avons le fils du gentilhomme 
        de notre village, qui est le plus grand malitome et le 
        plus sot dadais que j'aie jamais vu.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Taisez-vous, impertinente. vous vous 
        fourrez toujours dans la conversation. J'ai du bien 
        assez pour ma fille, je n'ai besoin que d'honneur, et je 
        la veux faire marquise.
        
        MADAME JOURDAIN. Marquise ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Oui, marquise.
        
        MADAME JOURDAIN. Hlas! Dieu m'en garde!
        
        MONSIEUR JOURDAIN. C'est une chose que j'ai rsolue.
        
        MADAME JOURDAIN. C'est une chose, moi, o je ne 
        consentirai point. Les alliances avec plus grand que soi 
        sont sujettes toujours  de fcheux inconvnients. Je ne 
        veux point qu'un gendre puisse  ma fille reprocher ses 
        parents, et qu'elle ait des enfants qui aient honte de 
        m'appeler leur grand-maman. S'il fallait qu'elle me vnt 
        visiter en quipage de grand-dame, et qu'elle manqut 
        par mgarde  saluer quelqu'un du quartier, on ne 
        manquerait pas aussitt de dire cent sottises.  Voyez-
        vous, dirait-on, cette madame la marquise qui fait tant 
        la glorieuse, c'est la fille de monsieur Jourdain, qui 
        tait trop heureuse, tant petite, de jouer  la madame 
        avec nous. 
        Elle n'a pas toujours t si releve que la voil, et 
        ses deux grands-pres vendaient du drap auprs de la 
        porte Saint-Innocent. Ils ont amass du bien  leurs 
        enfants, qu'ils payent maintenant peut-tre bien cher en 
        l'autre monde, et l'on ne devient gure si riches  tre 
        honntes gens.  Je ne veux point tous ces caquets et je 
        veux un homme, en un mot, qui m'ait obligation de ma 
        fille, et  qui je puisse dire :  Mettez-vous l, mon 
        gendre, et dnez avec moi. 
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Voil bien les sentiments d'un petit 
        esprit, de vouloir demeurer toujours dans la bassesse. 
        Ne me rpliquez pas davantage : ma fille sera marquise 
        en dpit de tout le monde; et si vous me mettez en 
        colre, je la ferai duchesse. Il sort.
        
        MADAME JOURDAIN. Clonte, ne perdez point courage 
        encore. Suivez-moi, ma fille, et venez dire rsolument  
        votre pre que si vous ne l'avez, vous ne voulez pouser 
        personne.
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Scne XIII
        
        CLONTE, COVIELLE
        
        COVIELLE. vous avez fait de belles affaires avec vos 
        beaux sentiments.
        
        CLONTE. Que Veux-tu ? j'ai un scrupule l-dessus, que 
        l'exemple ne saurait vaincre.
        
        COVIELLE. Vous moquez-vous, de le prendre srieusement 
        avec un homme comme cela ? Ne voyez-vous pas qu'il est 
        fou ? et vous cotait-il quelque chose de vous 
        accommoder  ses chimres ?
        
        CLONTE. Tu as raison ; mais je ne croyais pas qu'il 
        fallt faire ses preuves de noblesse pour tre gendre de 
        monsieur Jourdain.
        
        COVIELLE. Ah, ah, ah !
        
        CLONTE. De quoi ris-tu ?
        
        COVIELLE. D'une pense qui me vient pour jouer notre 
        homme, et vous faire obtenir ce que vous souhaitez.
        
        CLONTE. Comment ?
        
        COVIELLE. L'ide est tout  fait plaisante.
        
        CLONTE. Quoi donc ?
        
        COVIELLE. Il s'est fait depuis peu une certaine 
        mascarade qui vient le mieux du monde ici, et que je 
        prtends faire entrer dans une bourle que je veux faire 
         notre ridicule. Tout cela sent un peu sa comdie; mais 
        avec lui on peut hasarder toute chose, il n'y faut point 
        chercher tant de faons, et il est homme  y jouer son 
        rle  merveille,  donner aisment dans toutes les 
        fariboles qu'on s'avisera de lui dire. J'ai les acteurs, 
        j'ai les habits tout prts : laissez-moi faire 
        seulement.
        
        CLONTE. Mais apprends-moi...
        
        COVIELLE. Je vais vous instruire de tout. Retirons-nous, 
        le voil qui revient.
        
        
        Scne XIV
        
        MONSIEUR JOURDAIN, LAQUAIS
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Que diable est-ce l ! ils n'ont rien 
        que les grands Seigneurs  me reprocher ; et moi, je ne 
        vois rien de si beau que de hanter les grands Seigneurs 
        : il n'y a qu'honneur et que civilit avec eux, et je 
        voudrais qu'il m'et cot deux doigts de la main, et 
        tre n comte ou marquis.
        
        LAQUAIS. Monsieur, voici monsieur le comte, et une dame 
        qu'il mne par la main.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. H mon Dieu! j'ai quelques ordres  
        donner. Dis-leur que je vais venir ici tout  l'heure.
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Scne XV
        
        DORIMNE, DORANTE, LAQUAIS
        
        LAQUAIS. Monsieur dit comme cela qu'il va venir ici tout 
         l'heure.
        
        DORANTE. Voil qui est bien.
        
        DORIMNE. Je ne sais pas, Dorante, je fais encore ici 
        une trange dmarche, de me laisser amener par vous dans 
        une maison o je ne connais personne.
        
        DORANTE. Quel lieu Voulez-vous donc, madame, que mon 
        amour choisisse pour vous rgaler, puisque, pour fuir 
        l'clat, vous ne voulez ni votre maison, ni la mienne ?
        
        DORIMNE. Mais vous ne dites pas que je m'engage 
        insensiblement, chaque jour,  recevoir de trop grands 
        tmoignages de votre passion? J'ai beau me dfendre des 
        choses, vous fatiguez ma rsistance, et vous avez une 
        civile opinitret qui me fait venir doucement  tout ce 
        qu'il vous plat. Les visites frquentes ont commenc ; 
        les dclarations sont venues ensuite, qui aprs elles 
        ont tran les srnades et les cadeaux que les prsents 
        ont suivis. Je me suis oppose  tout cela, mais vous ne 
        vous rebutez point, et pied  pied vous gagnez mes 
        rsolutions. Pour moi, je ne puis plus rpondre de rien, 
        et je crois qu' la fin vous me ferez venir au mariage, 
        dont je me suis tant loigne.
        
        DORANTE. Ma foi! madame, vous y devriez dj tre. Vous 
        tes veuve, et ne dpendez que de vous. Je suis matre 
        de moi, et vous aime plus que ma vie. A quoi tient-il 
        que ds aujourd'hui vous ne fassiez tout mon bonheur?
        
        DORIMNE. Mon Dieu! Dorante, il faut des deux parts bien 
        des qualits pour vivre heureusement ensemble ; et les 
        deux plus raisonnables personnes du monde ont souvent 
        peine  composer une union dont ils soient satisfaits.
        
        DORANTE. Vous vous moquez, madame, de vous y figurer 
        tant de difficults ; et l'exprience que vous avez 
        faite ne conclut rien pour tous les autres.
        
        DORIMNE. Enfin, j'en reviens toujours l : les dpenses 
        que je vous vois faire pour moi m'inquitent par deux 
        raisons : l'une, qu'elles m'engagent plus que je ne 
        voudrais ; et l'autre, que je suis sre, sans vous 
        dplaire, que vous ne les faites point que vous ne vous 
        incommodiez ; et je ne veux point cela.
        
        DORANTE. Ah! madame, ce sont des bagatelles ; et ce 
        n'est pas par l...
        
        DORIMNE. Je sais ce que je dis ; et, entre autres, le 
        diamant que vous m'avez force  prendre est d'un 
        prix...
        
        DORANTE. Eh! madame, de grce, ne faites point tant 
        valoir une chose que mon amour trouve indigne de vous ; 
        et soufrez... Voici le matre du logis.
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Scne XVI
        
        MONSIEUR JOURDAIN, DORIMNE, DORANTE, LAQUAIS 
        
        MONSIEUR JOURDAIN, aprs avoir fait deux rvrences, se 
        trouvant trop prs de Dorimne. Un peu plus loin, 
        madame.
        
        DORIMNE. Comment ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Un pas, s'il vous plat.
        
        DORIMNE. Quoi donc ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Reculez un peu, pour la troisime.
        
        DORANTE. Madame, monsieur Jourdain sait son monde.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Madame, ce m'est une gloire bien 
        grande de me voir assez fortun pour tre si heureux que 
        d'avoir le bonheur que vous avez eu la bont de 
        m'accorder la grce de me faire l'honneur de m'honorer 
        de la faveur de votre prsence; et si j'avais aussi le 
        mrite pour mriter un mrite comme le vtre, et que le 
        Ciel.., envieux de mon bien... m'et accord.., 
        l'avantage de me voir digne.., des...
        
        DORANTE. Monsieur Jourdain, en voil assez : madame 
        n'aime pas les grands compliments, et elle sait que vous 
        tes homme d'esprit, (Bas,  Dorimne.) C'est un bon 
        bourgeois assez ridicule, comme vous voyez, dans toutes 
        ses manires.
        
        DORIMNE, bas,  Dorante. Il n'est pas malais de s'en 
        apercevoir.
        
        DORANTE. Madame, voil le meilleur de mes amis.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. C'est trop d'honneur que vous me 
        faites.
        
        DORANTE. Galant homme tout  fait.
        
        DORIMNE. J'ai beaucoup d'estime pour lui.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je n'ai rien fait encore, madame, 
        pour mriter cette grce.
        
        
        DORANTE, bas,  M. Jourdain. Prenez garde au moins  ne 
        lui point parler du diamant que vous lui avez donn.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Ne pourrais-je pas seulement lui 
        demander comment elle le trouve ?
        
        DORANTE. Comment? gardez-vous-en bien : cela serait 
        vilain  vous, et pour agir en galant homme, il faut que 
        vous fassiez comme si ce n'tait pas vous qui lui 
        eussiez fait ce prsent. Monsieur Jourdain, madame, dit 
        qu'il est ravi de vous voir chez lui.
        
        DORIMNE. Il m'honore beaucoup.
        
        MONSIEUR JOURDAIN, bas,  Dorante. Que je vous suis 
        oblig, monsieur, de lui parler ainsi pour moi !
        
        DORANTE, bas,  M. Jourdain. J'ai eu une peine 
        effroyable  la faire venir ici.
        
        MONSIEUR JOURDAIN, bas,  Dorante. Je ne sais quelles 
        grces vous en rendre.
        
        DORANTE. il dit, madame, qu'il vous trouve la plus belle 
        personne du monde.
        
        DORIMNE. C'est bien de la grce qu'il me fait.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Madame, c'est vous qui faites les 
        grces ; et...
        
        DORANTE. Songeons  manger.
        
        LAQUAIS. Tout est prt, monsieur.
        
        DORANTE. Allons donc nous mettre  table, et qu'on fasse 
        venir les musiciens.
        Six cuisiniers, qui ont prpar le festin, dansent 
        ensemble, et font le troisime intermde ; aprs quoi 
        ils apportent une table couverte de plusieurs mets.
        
        
        
        
        Acte IV 
        
        Scne I
        
        DORANTE, DORIMNE, MONSIEUR JOURDAIN, 
        DEUX MUSICIENS, UNE MUSICIENNE, LAQUAIS
        
        DORIMNE. Comment, Dorante ? Voil un repas tout  fait 
        magnifique! .
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Vous vous moquez, madame, et je 
        voudrais qu'il fut plus digne de vous tre offert.
        Tous se mettent  table.
        
        DORANTE. Monsieur Jourdain a raison, madame, de parler 
        de la sorte, et il m'oblige de vous faire si bien les 
        honneurs de chez lui. Je demeure d'accord avec lui que 
        le repas n'est pas digne de vous. Comme c'est moi qui 
        l'ai ordonn et que je n'ai pas sur cette matire les 
        lumires de nos amis, vous n'avez pas ici un repas fort 
        savant, et vous y trouverez des incongruits de bonne 
        chre, et des barbarismes de bon got. Si Damis s'en 
        tait ml, tout serait dans les rgles; il y aurait 
        partout de l'lgance et de l'rudition, et il ne 
        manquerait pas de vous exagrer lui-mme toutes les 
        pices du repas qu'il vous donnerait, et de vous faire 
        tomber d'accord de sa haute capacit dans la science des 
        bons morceaux, de vous parler d'un pain de rive  biseau 
        dor, relev de crote partout, croquant tendrement sous 
        la dent, d'un vin  sve veloute, arm d'un vert qui 
        n'est point trop commandant ; d'un carr de mouton 
        gourmand de persil ; d'une longe de veau de rivire, 
        longue comme cela, blanche, dlicate, et qui sous les 
        dents est une vraie pte d'amande ; de perdrix releves 
        d'un fumet surprenant; et pour son opra, d'une soupe  
        bouillon perl, soutenue d'un jeune gros dindon cantonn 
        de pigeonneaux, et couronne d'oignons blancs maris 
        avec la chicore, Mais pour moi, je vous avoue mon 
        ignorance; et comme monsieur Jourdain a fort bien dit, 
        je voudrais que le repas fut plus digne de vous tre 
        offert.
        
        DORIMNE. Je ne rponds  ce compliment qu'en mangeant 
        comme je fais.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Ah ! que voil de belles mains!
        
        DORIMNE. Les mains sont mdiocres, monsieur Jourdain; 
        mais vous voulez parler du diamant, qui est fort beau.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Moi, madame! Dieu me garde d'en 
        vouloir parler; ce ne serait pas agir en galant homme, 
        et le diamant est fort peu de chose.
        
        DORIMNE. Vous tes bien dgot.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Vous avez trop de bont...
        
        DORANTE. Allons, qu'on donne du vin  monsieur Jourdain, 
        et  ces messieurs, qui nous feront la grce de nous 
        chanter un air  boire.
        
        DORIMNE. C'est merveilleusement assaisonner la bonne 
        chre que d'y mler la musique, et je me vois ici 
        admirablement rgale.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Madame, ce n'est pas...
        
        DORANTE. Monsieur Jourdain, prtons silence  ces 
        messieurs ; ce qu'ils nous diront vaudra mieux que tout 
        ce que nous pourrions dire.
        Les Musiciens et la Musicienne prennent des verres, 
        chantent deux chansons  boire, et sont soutenus de 
        toute la symphonie.
        
        PREMIERE CHANSON A BOIRE 
        Un petit doigt, Philis, pour commencer le tour. 
        Ah ! qu'un verre en vos mains a d'agrables charmes! 
        Vous et le vin, vous vous prtez des armes, 
        Et je sens pour tous deux redoubler mon amour :
        Entre lui, vous et moi, jurons, jurons, ma belle, 
        Une ardeur ternelle.
        Qu'en mouillant votre bouche il en reoit d'attraits, 
        Et que l'on voit par lui votre bouche embellie !
        Ah ! L'un de l'autre, ils me donnent envie, 
        Et de vous et de lui je m'enivre  longs traits :
        Entre lui, vous et moi, jurons, jurons, ma belle,
        Une ardeur ternelle.
        
        SECONDE CHANSON A BOIRE 
        Buvons, chers amis, buvons :
        Le temps qui fuit nous y convie ; 
        Profitons de la vie Autant que nous pouvons.
        Quand on a pass l'onde noire,
        Adieu le bon vin, nos amours ; 
        Dpchons-nous de boire, On ne boit pas toujours.
        Laissons raisonner les sots
        Sur le vrai bonheur de la vie ; 
        Notre philosophie
        Le met parmi les pots.
        Les biens, le savoir et la gloire
        N'tent point les soucis fcheux, 
        Et ce n'est qu' bien boire
        Que l'on peut tre heureux.
        Sus, sus, du vin partout, versez, garons, versez, 
        Versez, versez toujours, tant qu'on vous dise assez.
        
        DORIMNE. Je ne crois pas qu'on puisse mieux chanter, et 
        cela est tout  fait beau.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je vois encore ici, madame, quelque 
        chose de plus beau.
        
        DORIMNE. Ouais! monsieur Jourdain est galant plus que 
        je ne pensais.
        
        DORANTE. Comment, madame? pour qui prenez-vous monsieur 
        Jourdain ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je voudrais bien qu'elle me prt pour 
        ce que je dirais.
        
        DORI MENE. Encore !
        
        DORANTE. Vous ne le connaissez pas.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Elle me connatra quand il lui 
        plaira.
        
        DORIMNE. Oh ! je le quitte.
        
        DORANTE. Il est homme qui a toujours la riposte en main.
        Mais vous ne voyez pas que monsieur Jourdain, madame, 
        mange tous les morceaux que vous touchez.
        
        DORIMNE. Monsieur Jourdain est un homme qui me ravit. 
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Si je pouvais ravir votre coeur, je 
        serais... 
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Scne II
        
        MADAME JOURDAIN, MONSIEUR JOURDAIN, 
        DORIMNE, DORANTE, MUSICIENS, MUSICIENNES, LAQUAIS
        
        MADAME JOURDAIN. Ah, Ah! je trouve ici bonne compagnie, 
        et je vois bien qu'on ne m'y attendait pas. C'est donc 
        pour cette belle affaire-ci, monsieur mon mari, que vous 
        avez eu tant d'empressement  m'envoyer dner chez ma 
        soeur? Je viens de voir un thtre l-bas, et je vois 
        ici un banquet  faire noces. Voil comme vous dpensez 
        votre bien, et c'est ainsi que vous festinez les dames 
        en mon absence, et que vous leur donnez la musique et la 
        comdie, tandis que vous m'envoyez promener ?
        
        DORANTE. Que Voulez-vous dire, madame Jourdain ? et 
        quelles fantaisies sont les vtres, de vous aller mettre 
        en tte que votre mari dpense son bien, et que c'est 
        lui qui donne ce rgale  madame ? Apprenez que c'est 
        moi, je vous prie ; qu'il ne fait seulement que me 
        prter sa maison, et que vous devriez un peu mieux 
        regarder aux choses que vous dites.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Oui, impertinente, c'est monsieur le 
        comte qui donne tout ceci  madame, qui est une personne 
        de qualit. Il me fait l'honneur de prendre ma maison, 
        et de vouloir que je sois avec lui.
        
        MADAME JOURDAIN. Ce sont des chansons que cela et je sais 
        ce que je sais.
        
        DORANTE. Prenez, madame Jourdain, prenez de meilleures 
        lunettes.
        
        MADAME JOURDAIN. Je n'ai que faire de lunettes, 
        monsieur, et je vois assez clair ; il y a longtemps que 
        je sens les choses, et je ne suis pas une bte. Cela est 
        fort vilain  vous, pour un grand seigneur, de prter la 
        main comme vous faites aux sottises de mon mari. Et 
        vous, madame, pour une grand-dame, cela n'est ni beau ni 
        honnte  vous, de mettre de la dissension dans un 
        mnage, et de souffrir que mon mari soit amoureux de 
        vous. 
        
        DORIMNE. Que veut donc dire tout ceci ? Allez, Dorante, 
        vous vous moquez, de m'exposer aux sottes visions de 
        cette extravagante.
        
        DORANTE, suivant Dorimne qui sort. Madame, hol! 
        madame, o courez-vous ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Madame, monsieur le comte, faites-lui 
        excuses, et tchez de la ramener. Ah! impertinente que 
        vous tes! voil de vos beaux faits ; vous me venez 
        faire des affronts devant tout le monde, et vous chassez 
        de chez moi des personnes de qualit.
        
        MADAME JOURDAIN. Je me moque de leur qualit.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je ne sais qui me tient, maudite, que 
        je ne vous fende la tte avec les pices du repas que 
        vous tes venue troubler.
        On te la table.
        
        MADAME JOURDAIN, sortant. Je me moque de cela.
        Ce sont mes droits que je dfends, et j'aurai pour moi 
        toutes les femmes.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. vous faites bien d'viter ma colre. 
        (Seul.) Elle est arrive l bien malheureusement.
        J'tais en humeur de dire de jolies choses, et jamais je 
        ne m'tais senti tant d'esprit. Qu'est-ce que c'est que 
        cela ?
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Scne III
        
        COVIELLE, dguis, MONSIEUR JOURDAIN, LAQUAIS
        
        COVIELLE. Monsieur, je ne sais pas si j'ai l'honneur 
        d'tre connu de vous.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Non, monsieur.
        
        COVIELLE. Je vous ai vu que vous n'tiez pas plus grand 
        que cela.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Moi !
        
        COVIELLE. Oui, vous tiez le plus bel enfant du monde, 
        et toutes les dames vous prenaient dans leurs bras pour 
        vous baiser.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Pour me baiser!
        
        COVIELLE. Oui. J'tais grand ami de feu monsieur votre 
        pre.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. De feu monsieur mon pre! 
        
        COVIELLE. Oui. C'tait un fort honnte gentilhomme.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Comment dites-vous ?
        
        COVIELLE. Je dis que c'tait un fort honnte 
        gentilhomme.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Mon pre!
        
        COVIELLE. Oui.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Vous l'avez fort connu ?
        
        COVIELLE. Assurment.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Et vous l'avez connu pour 
        gentilhomme?
        
        COVIELLE. Sans doute.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je ne sais donc pas comment le monde 
        est fait.
        
        COVIELLE. Comment ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Il y a de sottes gens qui me veulent 
        dire qu'il a t marchand.
        
        COVIELLE. Lui, marchand ! C'est pure mdisance, il ne 
        l'a jamais t. Tout ce qu'il faisait, c'est qu'il tait 
        fort obligeant, fort officieux, et comme il se 
        connaissait fort bien en toles, il en allait choisir de 
        tous les cts, les faisait apporter chez lui et en 
        donnait  ses amis pour de l'argent.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je suis ravi de vous connatre, afin 
        que vous rendiez ce tmoignage-l, que mon pre tait 
        gentilhomme.
        
        COVIELLE. Je le soutiendrai devant tout le monde.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Vous m'obligerez. Quel sujet vous 
        amne?
        
        COVIELLE. Depuis avoir connu feu monsieur votre pre, 
        honnte gentilhomme, comme je vous ai dit, j'ai voyag 
        par tout le monde.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Par tout le monde !
        
        COVIELLE. Oui.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je pense qu'il y a bien loin en ce 
        pays-l.
        
        COVIELLE. Assurment. Je ne suis revenu de tous mes 
        longs voyages que depuis quatre jours ; et par l'intrt 
        que je prends  tout ce qui vous touche, je viens vous 
        annoncer la meilleure nouvelle du monde.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Quelle ?
        
        COVIELLE. Vous savez que le fils du Grand Turc est ici ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Moi ? Non.
        
        COVIELLE. Comment ? il a un train tout  fait magnifique;
        tout le monde le va voir, et il a t reu en ce pays
        comme un seigneur d'importance.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Par ma foi!je ne savais pas cela.
        
        COVIELLE. Ce qu'il y a d'avantageux pour vous, c'est 
        qu'il est amoureux de votre fille.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Le fils du Grand Turc ?
        
        COVIELLE. Oui ; et il veut tre votre gendre.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Mon gendre, le fils du Grand Turc!
        
        COVIELLE. Le fils du Grand Turc votre gendre. Comme je 
        le fus voir et que j'entends parfaitement sa langue, il 
        s'entretint avec moi ; et, aprs quelques autres 
        discours, il me dit : Acciam croc soler ouch alla 
        moustaph gidelum amanabem varahini oussere carbulath, 
        c'est--dire :
         N'as-tu point vu une jeune belle personne, qui est la 
        fille de monsieur Jourdain, gentilhomme parisien ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Le fils du Grand Turc dit cela de moi ?
        
        COVIELLE. Oui. Comme je lui eus rpondu que je vous 
        connaissais particulirement, et que j'avais vu votre 
        fille :  Ah ! me dit-il, marababa sahem  ; c'est--
        dire :
         Ah ! que je suis amoureux d'elle !
        
        - MONSIEUR JOURDAIN. Marababa sahem veut dire :
        
        Ah! que je suis amoureux d'elle ?
        
        COVIELLE. Oui.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Par ma foi ! vous faites bien de me 
        le dire, car pour moi je n'aurais jamais cru que 
        marababa sahem et voulu dire :  Ah ! que je suis 
        amoureux d'elle !  Voil une langue admirable que ce 
        turc !
        
        COVIELLE. Plus admirable qu'on ne peut croire. Savez-
        vous bien ce que veut dire cacaracamouchen?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Cacaracamouchen ? Non.
        
        COVIELLE. C'est--dire :  Ma chre me. 
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Cacaracamouchen veut dire :  Ma 
        chre me  ?
        
        COVIELLE. Oui.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Voil qui est merveilleux! 
        Cacaracamouchen,  Ma chre me . Dirait-on jamais cela ?
        Voil qui me confond.
        
        COVIELLE. Enfin, pour achever mon ambassade, il vient 
        vous demander votre fille en mariage ; et pour avoir un 
        beau-pre qui soit digne de lui, il veut vous faire 
        Mamamouchi, qui est une certaine grande dignit de son 
        pays.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Mamamouchi ?
        
        COVIELLE. Oui, Mamamouchi ; c'est--dire, en notre 
        langue, paladin. Paladin, ce sont de ces anciens... 
        Paladin enfin. Il n'y a rien de plus noble que cela dans 
        le monde, et vous irez de pair avec les plus grands 
        seigneurs de la terre. 
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Le fils du Grand Turc m'honore 
        beaucoup, et je vous prie de me mener chez lui pour lui 
        en faire mes remerciements.
        
        COVIELLE. Comment ? le voil qui va venir ici.
        
        MONSIEUR JOURDAIN, Il va venir ici ?
        
        COVIELLE. Oui ; et il amne toutes les choses pour la 
        crmonie de votre dignit.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Voil qui est bien prompt.
        
        COVIELLE. Son amour ne peut soufrir aucun retardement.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Tout ce qui m'embarrasse ici, c'est 
        que ma fille est une opinitre, qui s'est all mettre 
        dans la tte un certain Clonte, et elle jure de 
        n'pouser personne que celui-l.
        
        COVIELLE. Elle changera de sentiment quand elle verra le 
        fils du Grand Turc ; et puis il se rencontre ici une 
        aventure merveilleuse, c'est que le fils du Grand Turc 
        ressemble  ce Clonte,  peu de chose prs. Je viens de 
        le voir, on me l'a montr ; et l'amour qu'elle a pour 
        l'un pourra passer aisment  l'autre, et... Je 
        l'entends venir : le voil.
        
        
        
        
        
        
        Scne IV
        
        CLONTE, en Turc, avec trois pages portant sa veste, 
        MONSIEUR JOURDAIN, COVIELLE, dguis
        
        CLONTE. Ambousahim oqui boraf Iordina salamalequi.
        
        COVIELLE. C'est--dire :  Monsieur Jourdain, votre 
        coeur soit toute l'anne comme un rosier fleuri.  Ce 
        sont faons de parler obligeantes de ces pays-l.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je suis trs humble serviteur de Son 
        Altesse Turque.
        
        COVIELLE. Carigar camboto oustin moral
        
        CLONTE. Oustin yoc catamalequi basum base alla moram.
        
        COVIELLE. Il dit :  Que le Ciel vous donne la force des 
        lions et la prudence des serpents! 
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Son Altesse Turque m'honore trop, et 
        je lui souhaite toutes sortes de prosprits.
        
        COVIELLE. Ossa binamen sadoc babally oracafouram.
        
        CLONTE. Bel-men.
        COVIELLE. Il dit que vous alliez vite avec lui vous 
        prparer pour la crmonie, afin de voir ensuite votre 
        fille, et de conclure le mariage.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Tant de choses en deux mots?
        
        COVIELLE. Oui, la langue turque est comme cela, elle dit 
        beaucoup en peu de paroles. Allez vite o il souhaite.
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Scne V
        
        DORANTE, COVIELLE
        
        COVIELLE. Ha, ha, ha! Ma foi ! cela est tout  fait 
        drle.
        Quelle dupe ! Quand il aurait appris son rle par coeur, 
        il ne pourrait pas le mieux jouer. Ah, ah. Je vous prie, 
        monsieur, de nous vouloir aider cans, dans une affaire 
        qui s'y passe.
        
        DORANTE. Ah, ah! Covielle, qui t'aurait reconnu? Comme 
        te voil ajust!
        
        COVIELLE. Vous voyez. Ah, Ah!
        
        DORANTE. De quoi ris-tu ?
        
        COVIELLE. D'une chose, monsieur, qui le mrite bien.
        
        DORANTE. Comment ?
        
        COVIELLE. Je vous le donnerais en bien des fois, 
        monsieur,  deviner le stratagme dont nous nous servons 
        auprs de monsieur Jourdain, pour porter son esprit  
        donner sa fille  mon matre.
        
        DORANTE. Je ne devine point le stratagme; mais je 
        devine qu'il ne manquera pas de faire son effet, puisque 
        tu l'entreprends.
        
        COVIELLE. Je sais, monsieur, que la bte vous est 
        connue.
        
        DORANTE. Apprends-moi ce que c'est.
        COVIELLE. Prenez la peine de vous tirer un peu plus 
        loin, pour faire place  ce que j'aperois venir. Vous 
        pourrez voir une partie de l'histoire, tandis que je 
        vous conterai le reste.

        La crmonie turque pour ennoblir le Bourgeois se fait 
        en danse et en musique, et compose le quatrime 
        intermde.
        Le Mufti, quatre Dervis, six Turcs dansant, six turcs 
        musiciens, et autres joueurs d'instruments  la turque, 
        sont les acteurs de cette crmonie.
        Le Mufti invoque Mahomet avec les douze Turcs et les 
        quatre Dervis ; aprs on lui amne le Bourgeois, vtu  
        la turque, sans turban et sans sabre, auquel il chante 
        ces paroles :
        
        
        
        
        LE MUFTI 
        Se ti sabir, Ti respondir ; Se non sabir, Tazir, tazir. 
        Mi star Mufli,
        Si toi savoir, Toi, rpondre ; Si non savoir, Te taire, 
        te taire.
        Moi tre Mufti,
        
        Ti qui star ti ? Non intendir : Tazir, tazir.
        Toi, qui tre, toi ? (Toi) pas entendre  : 
        Te taire, te taire.
        
        Le Mufti demande, en mme langue, aux Turcs assistants 
        de quelle religion est le Bourgeois, et ils l'assurent 
        qu'il est mahomtan. Le Mufti invoque Mahomet en langue 
        franque, et chante les paroles qui suivent :
        
        LE MUFTI
        Mahameaa per Giourdina,
        Mi pregar sera e matiina :
        voler far un Paladina D Giourdina, d Giourfdina.
        Dar turbanta,  dar scarfcina, Con galera  brigantina, 
        Per deflfiender Palestina. Mahametta, etc.
        
        Mahomet, pour Jourdain, Moi prier soir et matin :
        vouloir faire un Paladin De Jourdain, de Jourdain.
        Donner turban, et donner cimeterre, Avec galre et 
        brigantine, Pour dfendre Palestine. Mahomet, etc.
        
        Le Mufti demande aux Turcs si le Bourgeois sera ferme 
        dans la religion mahomtane, et leur chante ces paroles 
        :
        
        LE MUFTI
        Star bon Turca Giour-fdina ?
        Etre bon Turc, Jourdain ?
        
        LES TURCS
        Hi valla.
        
        Je l'affirme par Dieu.
        
        LE MUFTI danse et chante ces mots :
        Hu la ba ba la chou ba la ba ba la da.
        Les Turcs rpondent les mmes vers.
        
        
        
        
        Le Mufti propose de donner le turban au Bourgeois, et 
        chante les paroles qui suivent :
        
        LE MUFTI
        Ti non star furba ?
        Toi, pas tre fourbe ?
        
        LES TURCS
        No, no, no.
        Non, non, non.
        
        LE MUFTI
        Non star furfanta ?
        Pas tre fripon ? .
        
        LES TURCS
        No, no, no.
        Non, non, non.
        
        LE MUFTI
        Donar turbanta, donar turbanta. 
        Donner turban, donner turban.

        Les Turcs rptent tout ce qu'a dit le Mufti pour donner 
        le turban au Bourgeois. Le Mufti et les Dervis se 
        coiffent avec des turbans de crmonies ; et l'on 
        prsente au Mufti l'Alcoran, qui fait une seconde 
        invocation avec tout le reste des Turcs assistants; 
        aprs son invocation, il donne au Bourgeois l'pe, et 
        chante ces paroles :
        
        LE MUFTI
        Ti star nobil,  non star flabbola.
        Pigliar schiabbola.
        Toi tre noble, et (cela) pas tre fable.
        
        Prendre sabre.
        Les Turcs rptent les mmes vers, mettant tous le Sabre 
         la main, et six d'entre eux dansent autour du 
        Bourgeois, auquel ils feignent de donner plusieurs coups 
        de sabre.
        Le Mufti commande aux Turcs de btonner le Bourgeois, et 
        chante les paroles qui suivent :
        
        LE MUFTI
        Dara, dara, Bastonnara, bastonnara.
        Donner, donner, Btonner, btonner.
        
        Les Turcs rptent les mmes vers, et lui donnent 
        plusieurs coups de bton en cadence.
        
        Le Mufti, aprs l'avoir fait btonner, lui dit en 
        chantant :
        LE MUFTI
        Non tenar honta :
        Questa star ultima aflfironfta.
        
        Ne pas avoir honte :
        Celui-ci tre dernier affront.
        Les Turcs rptent les mmes vers.
        Le Mufti recommence une invocation, et se retire aprs 
        la crmonie avec tous les Turcs, en dansant et chantant 
        avec plusieurs instruments  la turquesque.
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Acte V
        
        Scne I
        
        MADAME JOURDAIN, MONSIEUR JOURDAIN
        
        MADAME JOURDAIN. Ah mon Dieu! misricorde! Qu'est-ce que 
        c'est donc que cela ? Quelle figure! Est-ce un momon que 
        vous allez porter ; et est-il temps d'aller en masque ? 
        Parlez donc, qu'est-ce que c'est que ceci ?
        Qui vous a fagot comme cela?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Voyez l'impertinente, de parler de la 
        sorte  un Mamamouchi!
        
        MADAME JOURDAIN. Comment donc?
        
        MONSIEUR JOURDAIN, Oui, il me faut porter du respect 
        maintenant, et l'on vient de me faire Mamamouchi.
        
        MADAME JOURDAIN. Que Voulez-vous dire avec votre 
        Mamamouchi ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Mamamouchi, vous dis-je. Je suis 
        Mamamouchi.
        
        MADAME JOURDAIN. Quelle bte est-ce l ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Mamamouchi, c'est--dire, en notre 
        langue, paladin.
        
        MADAME JOURDAIN. Baladin! Etes-vous en ge de danser des 
        ballets ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Quelle ignorante ! Je dis paladin ! 
        c'est une dignit dont on vient de me faire la 
        crmonie.
        
        MADAME JOURDAIN. Quelle crmonie donc ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Mahametta per Iordina.
        
        MADAME JOURDAIN. Qu'est-ce que cela veut dire ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Iordina, c'est--dire Jourdain.
        
        MADAME JOURDAIN. H bien! quoi, Jourdain ? 
        
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Voler far un Paladina de Iordina.
        
        MADAME JOURDAIN. Comment ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Dar turbanta con galera.
        
        MADAME JOURDAIN. Qu'est-ce  dire cela?
        
        MONSIEUR JOURDAIN, Per deflender Palestina.
        
        MADAME JOURDAIN. Que voulez-vous donc dire?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Dara dara bastonara.
        
        MADAME JOURDAIN. Qu'est-ce donc que ce jargon-l ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. No tener honta : questa star l'ultima 
        aflronta.
        
        MADAME JOURDAIN. Qu'est-ce que c'est donc que tout cela?
        
        MONSIEUR JOURDAIN danse et chante. Hou la ba, ba la 
        chou, ha la ha, ha la da.
        
        MADAME JOURDAIN. Hlas, mon Dieu! mon mari est devenu 
        fou.
        
        MONSIEUR JOURDAIN, sortant. Paix! insolente, portez 
        respect  monsieur le Mamamouchi.
        
        MADAME JOURDAIN. O est-ce qu'il a donc perdu l'esprit ? 
        Courons l'empcher de sortir. (Apercevant Dorimne et 
        Dorante.) Ah, ah, voici justement le reste de notre cu. 
        Je ne vois que chagrin de tous les cts.
        Elle sort.
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Scne II
        
        DORANTE, DORIMNE
        
        DORANTE. Oui, madame, vous verrez la plus plaisante 
        chose qu'on puisse voir ; et je ne crois pas que dans 
        tout le monde il soit possible de trouver encore un 
        homme aussi fou que celui-l. Et puis, madame, il faut 
        tcher de servir l'amour de Clonte, et d'appuyer toute 
        sa mascarade : c'est un fort galant homme, et qui mrite 
        que l'on s'intresse pour lui.
        
        DORIMNE. J'en fais beaucoup de cas, et il est digne 
        d'une bonne fortune.
        
        DORANTE. Outre cela, nous avons ici, madame, un ballet 
        qui nous revient, que nous ne devons pas laisser perdre, 
        et il faut bien voir si mon ide pourra russir.
        
        DORIMNE. J'ai vu l des apprts magnifiques, et ce sont 
        des choses, Dorante, que je ne puis plus souffrir. Oui, 
        je veux enfin vous empcher vos profusions, et, pour 
        rompre le cours  toutes les dpenses que je vous vois 
        faire pour moi, j'ai rsolu de me marier promptement 
        avec vous : c'en est le vrai secret, et toutes ces 
        choses finissent avec le mariage.
        
        DORANTE. Ah! madame, est-il possible que vous ayez pu 
        prendre pour moi une si douce rsolution?
        
        DORIMNE. Ce n'est que pour vous empcher de vous 
        ruiner; et, sans cela, je vois bien qu'avant qu'il fit 
        peu, vous n'auriez pas un sou.
        
        DORANTE. Que j'ai d'obligation, madame, aux soins que 
        vous avez de conserver mon bien! Il est entirement  
        vous, aussi bien que mon coeur, et vous en userez de la 
        faon qu'il vous plaira.
        
        DORIMNE. J'userai bien de tous les deux. Mais voici 
        votre homme ; la figure en est admirable.
        
        
        
        
        
        
        
        
        Scne III
        
        MONSIEUR JOURDAIN, DORANTE, DORIMNE
        
        DORANTE. Monsieur, nous venons rendre hommage, Madame et 
        moi,  votre nouvelle dignit, et nous rjouir avec vous 
        du mariage que vous faites de votre fille avec le fils 
        du Grand Turc.
        
        MONSIEUR JOURDAIN, aprs avoir fait les rvrences  la 
        turque. Monsieur, je vous souhaite la force des serpents 
        et la prudence des lions.
        
        DORIMNE. J'ai t bien aise d'tre des premires, 
        monsieur,  venir vous fliciter du haut degr de gloire 
        o vous tes mont.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Madame, je vous souhaite toute 
        l'anne votre rosier fleuri ; je vous suis infiniment 
        oblig de prendre part aux honneurs qui m'arrivent, et 
        j'ai beaucoup de joie de vous voir revenue ici pour vous 
        faire les trs humbles excuses de l'extravagance de ma 
        femme.
        
        DORIMNE. Cela n'est rien, j'excuse en elle un pareil 
        mouvement ; votre coeur lui doit tre prcieux, et il 
        n'est pas trange que la possession d'un homme comme 
        vous puisse inspirer quelques alarmes.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. La possession de mon coeur est une 
        chose qui vous est toute acquise.
        
        DORANTE. Vous voyez, madame, que monsieur Jourdain n'est 
        pas de ces gens que les prosprits aveuglent, et qu'il 
        sait, dans sa gloire, connatre encore ses amis.
        
        DORIMNE. C'est la marque d'une me tout  fait 
        gnreuse.
        
        DORANTE. O est donc son Altesse Turque ? Nous voudrions 
        bien, comme vos amis, lui rendre nos devoirs.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Le voil qui vient, et j'ai envoy 
        qurir ma fille pour lui donner la main.
        
        
        
        
        
        Scne IV
        
        CLONTE, habill en Turc, COVIELLE, dguis, 
        MONSIEUR JOURDAIN, DORIMNE, DORANTE
        
        DORANTE,  Clonte. Monsieur, nous venons faire la 
        rvrence  votre Altesse, comme amis de monsieur votre 
        beau-pre, et l'assurer avec respect de nos trs humbles 
        services.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. O est le truchement pour lui dire 
        qui vous tes, et lui faire entendre ce que vous dites ? 
        vous verrez qu'il vous rpondra, et il parle turc  
        merveille. Hol! o diantre est-il all? (A Clonte.) 
        Strouf strif strof straf Monsieur est un grande Segnore, 
        grande Segnore, grande Segnore ; et madame une granda 
        Dama, granda Dama. Ahi, lui, monsieur, lui Mamamouchi 
        franais, et madame Mamamouchie franaise :
        je ne puis pas parler plus clairement. Bon, voici 
        l'interprte. O allez-vous donc? nous ne saurions rien 
        dire sans vous. Dites-lui un peu que monsieur et madame 
        sont des personnes de grande qualit, qui lui viennent 
        faire la rvrence, comme mes amis, et l'assurer de 
        leurs services. vous allez voir comme il va rpondre.
        
        COVIELLE. Alabala crociam acci boram alabamen.
        
        CLONTE. Catalequi tubal ourin soter amalouchan.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Voyez-vous.
        
        COVIELLE, il dit que la pluie des prosprits arrose en 
        tout temps le jardin de votre famille I
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je vous l'avais bien dit, qu'il parle 
        turc. 
        
        DORANTE. Cela est admirable.
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Scne V
        
        LUCILE, MONSIEUR JOURDAIN, DORANTE, DORIMNE, CLONTE, 
        COVIELLE
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Venez, ma fille, approchez-vous et 
        venez donner votre main  monsieur, qui vous fait 
        l'honneur de vous demander en mariage.
        
        LUCILE. Comment, mon pre, comme vous voil fait! est-ce 
        une comdie que vous jouez ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Non, non, ce n'est pas une comdie, 
        c'est une affaire srieuse, et la plus pleine d'honneur 
        pour vous qui se peut souhaiter. Voil le mari que je 
        vous donne.
        
        LUCILE. A moi, mon pre! 
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Oui,  vous : allons, touchez-lui 
        dans la main, et rendez grce au ciel de votre bonheur.
        
        LUCILE. Je ne veux point me marier.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je le veux, moi qui suis votre pre.
        
        LUCILE. Je n'en ferai rien.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Ah ! que de bruit! Allons, vous dis-
        je. a votre main.
        
        LUCILE. Non, mon pre, je vous l'ai dit, il n'est point 
        de pouvoir qui me puisse obliger  prendre un autre mari 
        que Clonte ; je me rsoudrai plutt  toutes les 
        extrmits, que de... (Reconnaissant Clonte.) Il est 
        vrai que vous tes mon pre, je vous dois entire 
        obissance, et c'est  vous  disposer de moi selon vos 
        volonts.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Ah! je suis ravi de vous voir si 
        promptement revenue dans votre devoir, et voil qui me 
        plat, d'avoir une fille obissante.
        
        
        
        
        
        Scne VI
        
        MADAME JOURDAIN, MONSIEUR JOURDAIN, CLONTE, 
        LUCILE, DORANTE, DORIMNE, COVIELLE
        
        MADAME JOURDAIN. Comment donc ? qu'est-ce que c'est que 
        ceci ? On dit que vous voulez donner votre fille en 
        mariage  un carme-prenant ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Voulez-vous vous taire, impertinente ?
        vous venez toujours mler vos extravagances  toutes
        choses, et il n'y a pas moyen de vous apprendre  tre 
        raisonnable.
        
        MADAME JOURDAIN. C'est vous qu'il n'y a pas moyen de 
        rendre sage, et vous allez de folie en folie. Quel est 
        votre dessein, et que voulez-vous faire avec cet 
        assemblage ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je veux marier notre fille avec le 
        fils du Grand Turc.
        
        MADAME JOURDAIN. Avec le fils du Grand Turc!
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Oui, faites-lui faire vos compliments 
        par le truchement que voil.
        
        MADAME JOURDAIN. Je n'ai que faire du truchement, et je 
        lui dirai bien moi-mme  son nez qu'il n'aura point ma 
        fille.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Voulez-vous vous taire, encore une 
        fois?
        
        DORANTE. Comment, madame Jourdain, vous vous opposez  
        un bonheur comme celui-l ? vous refusez Son Altesse 
        Turque pour gendre ?
        
        MADAME JOURDAIN. Mon Dieu, monsieur, mlez-vous de vos 
        affaires.
        
        DORIMNE. C'est une grande gloire, qui n'est pas  
        rejeter.
        
        MADAME JOURDAIN. Madame, je vous prie aussi de ne vous 
        point embarrasser de ce qui ne vous touche pas.
        
        DORANTE. C'est l'amiti que nous avons pour vous qui 
        nous fait intresser dans vos avantages.
        
        
        MADAME JOURDAIN. Je me passerai bien de votre amiti.
        
        DORANTE. Voil votre fille qui consent aux volonts de 
        son pre.
        
        MADAME JOURDAIN. Ma fille consent  pouser un Turc?
        
        DORANTE. Sans doute.
        
        MADAME JOURDAIN. Elle peut oublier Clonte ?
        
        DORANTE. Que ne fait-on pas pour tre grand-dame ?
        
        MADAME JOURDAIN. Je l'tranglerais de mes mains, si elle 
        avait fait un coup comme celui-l.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Voil bien du caquet. Je vous dis que 
        ce mariage-l se fera.
        
        MADAME JOURDAIN. Je vous dis, moi, qu'il ne se fera 
        point.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Ah! que de bruit!
        
        LUCILE. Ma mre.
        
        MADAME JOURDAIN. Allez, vous tes une coquine.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Quoi ? vous la querellez de ce 
        qu'elle m'obit ?
        
        MADAME JOURDAIN. Oui : elle est  moi aussi bien qu' 
        vous.
        
        COVIELLE. Madame.
        
        MADAME JOURDAIN. Que me Voulez-vous conter, vous?
        
        COVIELLE. Un mot.
        
        MADAME JOURDAIN. Je n'ai que faire de votre mot.
        
        COVIELLE,  M. Jourdain. Monsieur, si elle veut couter 
        une parole en particulier, je vous promets de la faire 
        consentir  ce que vous voulez.
        
        MADAME JOURDAIN. Je n'y consentirai point.
        
        COVIELLE. coutez-moi seulement.
        
        MADAME JOURDAIN. Non.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. coutez-le.
        
        MADAME JOURDAIN. Non, je ne veux pas couter.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Il vous dira...
        
        MADAME JOURDAIN. Je ne Veux point qu'il me dise rien. 
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Voil une grande obstination de 
        femme! Cela vous fera-t.il mal de l'entendre ?
        
        COVIELLE. Ne faites que m'couter ; vous ferez aprs ce 
        qu'il vous plaira.
        
        MADAME JOURDAIN. H bien ! quoi ?
        
        COVIELLE,  part. Il y a une heure, madame, que nous 
        vous faisons signe. Ne voyez-vous pas bien que tout ceci 
        n'est fait que pour nous ajuster aux visions de votre 
        mari, que nous l'abusons sous ce dguisement, et que 
        c'est Clonte lui-mme qui est le fils du Grand Turc?
        
        MADAME JOURDAIN. Ah ! ah !
        
        COVIELLE. Et moi Covielle qui suis le truchement?
        
        MADAME JOURDAIN. Ah! comme cela, je me rends.
        
        COVIELLE. Ne faites pas semblant de rien.
        
        MADAME JOURDAIN, haut. Oui, voil qui est fait, je 
        consens au mariage.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Ah ! voil tout le monde raisonnable. 
        vous ne vouliez pas l'couter. Je savais bien qu'il vous 
        expliquerait ce que c'est que le fils du Grand Turc.
        
        MADAME JOURDAIN. il me l'a expliqu comme il faut, et 
        j'en suis satisfaite. Envoyons qurir un notaire.
        
        DORANTE. C'est fort bien dit. Et afin, madame Jourdain, 
        que vous puissiez avoir l'esprit tout  fait content, et 
        que vous perdiez aujourd'hui toute la jalousie que vous 
        pourriez avoir conue de monsieur votre mari, c'est que 
        nous nous servirons du mme notaire pour nous marier, 
        Madame et moi.
        
        MADAME JOURDAIN. Je consens aussi  cela.
        
        MONSIEUR JOURDAIN, bas,  Dorante. C'est pour lui faire 
        accroire ?
        
        DORANTE, bas,  M. Jourdain. Il faut bien l'amuser avec 
        cette feinte.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Bon, bon. (Haut.) Qu'on aille vite 
        qurir le notaire.
        
        DORANTE. Tandis qu'il viendra, et qu'il dressera les 
        contrats, voyons notre ballet, et donnons-en le 
        divertissement  Son Altesse Turque.
        
        MONSIEUR JOURDAIN. C'est fort bien avis : allons 
        prendre nos places.
        
        MADAME JOURDAIN. Et Nicole ?
        
        MONSIEUR JOURDAIN. Je la donne au truchement ; et ma 
        femme  qui la voudra.
        
        COVIELLE. Monsieur, je vous remercie. (A part.) Si l'on 
        en peut voir un plus fou, je l'irai dire  Rome.

        La comdie finit par un petit ballet qui avait t prpar.
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        
        Ballet des Nations
        
        PREMIERE ENTRE
        
        Un homme vient donner les livres du ballet, qui d'abord 
        est fatigu par une multitude de gens de provinces 
        diffrentes, qui crient en musique pour en avoir, et par 
        trois importuns, qu'il trouve toujours sur ses pas.
        
        DIALOGUE DES GENS qui en musique demandent des livres
        
        TOUS
        A moi, Monsieur,  moi de grce,  moi, Monsieur :
        Un livre, s'il vous plat,  votre serviteur.
        
        HOMME DU BEL AIR
        Monsieur, distinguez-nous parmi les gens qui crient.
        Quelques livres ici, les Dames vous en prient.

        AUTRE HOMME DU BEL AIR
        Hol! Monsieur, Monsieur, ayez la charit d'en jeter
        de notre ct.
        
        FEMME DU BEL AIR
        Mon Dieu! qu'aux personnes bien faites
        On sait peu rendre honneur cans.
        
        AUTRE FEMME DU BEL AIR
        Ils n'ont des livres et des bancs
        Que pour Mesdames les grisettes.
        
        GASCON
        Hao ! l'homme aux libres, qu'on m'en vaille ! J'ai dj 
        le poumon us.
        H ! l'homme aux livres, qu'on m'en baille ! J'ai dj 
        le poumon us.
        Vous voyez que chacun me raille ; Et je suis scandalis 
        De voir dans les mains de la canaille 
        Ce qui m'est par vous refus.
        
        AUTRE GASCON 
        Eh par la tte de Dieu! Monsieur, voyez qui l'on peut 
        bien tre :
        Un livret, je vous prie, au baron d'Asvarat.
        Je pense, mordieu, que le fat n'a pas l'honneur de me 
        connatre.
        
        LE SUISSE 
        Monsieur, le donneur de papier, Que veut dire cette 
        faon de vivre?
        Moi, j'corche tout mon gosier
        A crier, Sans que je puisse avoir un livre :
        Pardieu, ma foi Monsieur, je pense que vous tes ivre.
        
        VIEUX BOURGEOIS BABILLARD 
        De tout ceci, franc et net, 
        Je suis mal satisfait ; 
        Et cela sans doute est laid, 
        Que notre fille, 
        Si bien faite et si gentille, 
        De tant d'amoureux l'objet, 
        N'ait pas  son souhait 
        Un livre de ballet, 
        Pour lire le sujet 
        Du divertissement qu'on fait, 
        Et que toute notre famille 
        Si proprement s'habille, 
        Pour tre place au sommet 
        De la salle, o l'on met 
        Les gens de Lantriguet ! 
        De tout ceci, franc et net, 
        Je suis mal satisfait, 
        Et cela sans doute est laid.
        
        VIEILLE BOURGEOISE BABILLARDE 
        il est vrai que c'est une honte, 
        Le sang au visage me monte, 
        Et ce jeteur de vers qui manque au capital 
        L'entend fort mal ; 
        C'est un brutal, 
        Un vrai cheval, 
        Franc animal,
        De faire si peu de compte 
        D'une fille qui fait l'ornement principal 
        Du quartier du Palais-Royal, 
        Et que ces jours passs un comte 
        Fut prendre la premire au bal.
        il l'entend mal ; 
        C'est un brutal, 
        Un vrai cheval, 
        Franc animal.
        Quel fracas !
        Quel chaos !
        Quelle confusion ! 
        Quel mlange ! 
        Quel dsordre ! 
        Quel embarras !
        L'on n'y tient pas.
        
        GASCON
        Rentre ! je suis  vous. Ventre! je suis  bout.
        
        AUTRE GASCON
        J'enrage, Diou me damne ! J'enrage, Dieu me
        damne !
        
        SUISSE
        Ah ! qu'il fait soif dans cette salle de cans!
        
        GASCON 
        Je meurs.
        
        AUTRE GASCON 
        Je perds la tramontane.
        
        SUISSE
        Ma foi! Moi, je voudrais festre hors de dedans.
        tre dehors!
        
        VIEUX BOURGEOIS BABILLARD 
        Allons, ma mie, 
        Suivez mes pas, 
        Je vous en prie, 
        Et ne me quittez pas! 
        On fait de nous trop peu de cas, 
        Et je suis las 
        De ce tracas :
        Tout ce fatras, 
        Cet embarras 
        Me pse par trop sur les bras, 
        S'il me prend jamais envie 
        De retourner de ma vie
        A ballet ni comdie, 
        Je veux bien qu'on m'estropie.
        Allons, ma mie, 
        Suivez mes pas, 
        Je vous en prie, 
        Et ne me quittez pas :
        On fait de nous trop peu de cas.
        
        
        
        VIEILLE BOURGEOISE BABILLARDE 
        Allons, mon mignon, mon fils, 
        Regagnons notre logis, 
        Et sortons de ce taudis, 
        O l'on ne peut tre assis :
        Ils seront bien baubis 
        Quand ils nous verront partis.
        Trop de confusion rgne dans cette salle,
        Et j'aimerais mieux tre au milieu de la Halle.
        Si jamais je reviens  semblable rgale, 
        Je veux bien recevoir des soufflets plus de six, 
        Allons, mon mignon, mon fils, 
        Regagnons notre logis, 
        Et sortons de ce taudis, 
        O l'on ne peut tre assis.

        TOUS
        A moi, Monsieur,  moi de grce,  moi, Monsieur :
        Un livre s'il vous plat,  votre serviteur.
        
        SECONDE ENTRE
        Les trois importuns dansent.
        
        TROISIEME ENTRE
        TROIS MUSICIENS ESPAGNOLS
        Je sais que je me meurs d'amour,
        Et je recherche la douleur.
        Quoique mourant de dsir,
        Je dpris de si bon air,
        Que ce que je dsire soupir 
        Est plus que ce que je souffre, 
        Et la rigueur de mon mal 
        Ne peut excder mon dsir.
        Je sais que je meurs d'amour, 
        Et je recherche la douleur.
        Le sorte me flatte 
        Avec une piti si attentive, 
        Qu'il m'assure la vie 
        Dans le danger de la mort.
        Vivre d'un coup si fort 
        Est le prodige de mon salut.
        Je sais, etc.
        
        
        
        
        
        Six Espagnols dansent.
        
        TROIS ESPAGNOLS chantent 
        Ah! quelle folie, de se plaindre 
        De l'Amour avec tant de rigueur, 
        De l'enfant gentil 
        Qui est la douceur mme! 
        Ah ! quelle folie ! Ah ! quelle folie !
        
        ESPAGNOL chantant 
        La douleur tourmente 
        Celui qui s'abandonne  la douleur ; 
        Et personne ne meurt d'amour, 
        Si ce n'est celui qui ne sait pas aimer.
        
        DEUX ESPAGNOLS .
        L'amour est une douce mort 
        Quand on est pay de retour; 
        Et si nous en jouissons aujourd'hui, 
        Pourquoi la veux-tu troubler?
        
        UN ESPAGNOL 
        Que l'amant se rjouisse, 
        Et adopte mon avis ; 
        Car, lorsqu'on dsire, 
        Tout est de trouver le moyen.
        
        TOUS TROIS ensemble
        Allons, allons, des ftes! Allons, de la danse! 
        Gai, gai, gai! La douleur n'est qu'une fantaisie.
        
        QUATRIEME ENTRE ITALIENS
        
        UNE MUSICIENNE ITALIENNE 
        fait le premier rcit, dont voici les paroles :
        Ayant arm mon sein de rigueurs, 
        Je me rvoltai contre l'amour ; 
        Mais je fus vaincue en un clair 
        En regardant deux beaux yeux ; 
        Ah! qu'un coeur de glace 
        Rsiste peu  une flche de feu! 
        Cependant mon tourment m'est si cher, 
        Et ma plaie est si douce, 
        Que ma peine fait mon bonheur, 
        Et que me gurir serait une tyrannie.
        Ah! plus l'amour est vil
        Plus il a de charmes et cause de plaisir!
        
        Aprs l'air que la Musicienne a chant, deux 
        Scaramouches, deux Trivelins, et un Arlequin 
        reprsentent une nuit  la manire des comdiens 
        italiens, en cadence.
        
        (Un Musicien italien se joint  la Musicienne italienne, 
        et chante avec elle les paroles qui suivent :)
        
        LE MUSICIEN ITALIEN 
        Le beau temps qui s'envole 
        Emporte le plaisir ;
        A l'cole d'Amour 
        On cueille le moment.
        
        LA MUSICIENNE 
        Tant que l'ge en fleur 
        Nous rit, 
        L'ge qui trop promptement, hlas !
        Bis S'loigne de nous,

        TOUS DEUX
        Chantons, Jouissons
        Dans les beaux jours de la jeunesse :
        Un bien perdu ne se recouvre plus.
        
        MUSICIEN 
        Un oeil dont la beaut 
        Enchane mille coeurs 
        Fait douce la plaie, 
        Le mal qu'il cause est un bonheur,
        L'ge glac, L'me engourdie
        Bis  N'a plus de feu.
        
        TOUS DEUX 
        Chantons, etc.
        
        (Aprs le dialogue italien, les Scaramouches et 
        Trivelins dansent une rjouissance.)
        
        
        
        CINQUIEME ENTRE FRANAIS
        
        PREMIER MENUET
        
        DEUX MUSICIENS POITEVINS dansent, et chantent les 
        paroles qui suivent :
        Ah! qu'il fait beau dans ces bocages! 
        Ah! que le ciel donne un beau jour!
        
        AUTRE MUSICIEN 
        Le rossignol, sous ces tendres feuillages, 
        Chante aux chos son doux retour :
        Ce beau sjour, 
        Ces doux ramages, 
        Ce beau sjour 
        Ce beau sjour 
        Nous invite  l'amour.
        
        SECOND MENUET
        
        TOUS DEUX ensemble
        Vois, ma Climne,
        Vois sous ce chne 
        S'entre-baiser ces oiseaux amoureux ; 
        Ils n'ont rien dans leurs voeux 
        Qui les gne ; 
        De leurs doux feux 
        Leur me est pleine.
        Qu'ils sont heureux!
        Nous pouvons tous deux, 
        Si tu le veux, 
        Etre comme eux.
        (Six autres Franais viennent prs, vtus galamment  la 
        poitevine, trois en hommes et trois en femmes, 
        accompagns de huit fltes et de haut-bois, et dansent 
        les menuets.)
        
        SIXIEME ENTRE
        (Tout cela finit par le mlange des trois nations, et 
        les applaudissements en danse et en musique de toute 
        l'assistance, qui chante les deux vers qui suivent :)
        Quels spectacles charmants, quels plaisirs gotons nous! 
        Les dieux mmes, les dieux n'en ont point de plus doux.
        
        
