PHILMON ET BAUCIS

SUJET TIR DES "MTAMORPHOSES" D'OVIDE

A MGR LE DUC DE VENDME

Ni l'or, ni la grandeur ne nous rendent heureux;
Ces deux divinits n'accordent  nos voeux
Que des biens peu certains, qu'un plaisir peu tranquille:
Des soucis dvorants c'est l'ternel asile;
Vritables vautours, que le fils de Japet
Reprsente enchan sur son triste sommet.
L'humble toit est exempt d'un tribut si funeste:
Le Sage y vit en paix, et mprise le reste;
Content de ces douceurs, errant parmi les bois,
Il regarde  ses pieds les favoris des Rois;
Il lit au front de ceux qu'un vain luxe environne
Que la Fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.
Approche-t-il du but, quitte-t-il ce sjour,
Rien ne trouble sa fin, c'est le soir d'un beau jour.
Philmon et Baucis nous en offrent l'exemple:
Tous deux virent changer leur cabane en un temple.
Hymne et l'Amour, par des dsirs constants,
Avaient uni leurs coeurs ds leur plus doux printemps:
Ni le temps ni l'hymen n'teignirent leur flamme;
Clothon prenait plaisir  filer cette trame.
Ils surent cultiver, sans se voir assists,
Leur enclos et leur champ par deux fois vingt ts.
Eux seuls ils composaient toute leur rpublique,
Heureux de ne devoir  pas un domestique
Le plaisir ou le gr des soins qu'ils se rendaient.
Tout vieillit: sur leur front les rides s'tendaient;
L'amiti modra leurs feux sans les dtruire,
Et par des traits d'amour sut encore se produire.
Ils habitaient un bourg, plein de gens dont le coeur
Joignait aux durets un sentiment moqueur.
Jupiter rsolut d'abolir cette engeance.
Il part avec son fils le Dieu de l'loquence;
Tous deux en plerins vont visiter ces lieux:
Mille logis y sont, un seul ne s'ouvre aux Dieux.
Prts enfin  quitter un sjour si profane,
Ils virent  l'cart une troite cabane,
Demeure hospitalire, humble et chaste maison.
Mercure frappe, on ouvre; aussitt Philmon
Vient au-devant des Dieux, et leur tient ce langage:
Vous me semblez tous deux fatigus du voyage;
Reposez-vous. Usez du peu que nous avons;
L'aide des Dieux a fait que nous le conservons:
Usez-en; saluez ces Pnates d'argile:
Jamais le Ciel ne fut aux humains si facile
Que quand Jupiter mme tait de simple bois;
Depuis qu'on l'a fait d'or, il est sourd  nos voix.
Baucis, ne tardez point, faites tidir cette onde;
encore que le pouvoir au dsir ne rponde,
Nos htes agrront les soins qui leur sont dus.
Quelques restes de feu sous la cendre pandus
D'un souffle haletant par Baucis s'allumrent;
Des branches de bois sec aussitt s'enflammrent.
L'onde tide, on lava les pieds des Voyageurs.
Philmon les pria d'excuser ces longueurs;
Et pour tromper l'ennui d'une attente importune
Il entretint les Dieux, non point sur la fortune,
Sur ses jeux, sur la pompe et la grandeur des Rois
Mais sur ce que les champs, les vergers et les bois
Ont de plus innocent, de plus doux, de plus rare.
Cependant par Baucis le festin se prpare.
La table o l'on servit le champtre repas
Fut d'ais non faonns  l'aide du compas;
encore assure-t-on, si l'histoire en est crue,
Qu'en un de ses supports le temps l'avait rompue.
Baucis en gala les appuis chancelants
Du dbris d'un vieux vase, autre injure des ans.
Un tapis tout us couvrit deux escabelles:
Il ne servait pourtant qu'aux ftes solennelles.
Le linge orn de fleurs fut couvert pour tous mets
D'un peu de lait, de fruits, et des dons de Crs.
Les divins Voyageurs, altrs de leur course,
Mlaient au vin grossier le cristal d'une source.
Plus le vase versait, moins il s'allait vidant:
Philmon reconnut ce miracle vident;
Baucis n'en fit pas moins: tous deux s'agenouillrent;
A ce signe d'abord leurs yeux se dessillrent.
Jupiter leur parut avec ces noirs sourcis
Qui font trembler les cieux sur leurs ples assis.
Grand Dieu, dit Philmon, excuse notre faute.
Quels humains auraient cru recevoir un tel hte?
Ces mets, nous l'avouons, sont peu dlicieux
Mais quand nous serions Rois que donner  des Dieux?
C'est le coeur qui fait tout; que la terre et que l'onde
Apprtent un repas pour les Matres du monde,
Ils lui prfreront les seuls prsents du coeur.
Baucis sort  ces mots pour rparer l'erreur.
Dans le verger courait une perdrix prive,
Et par de tendres soins ds l'enfance leve:
Elle en veut faire un mets, et la poursuit en vain;
La volatile chappe  sa tremblante main;
Entre les pieds des Dieux elle cherche un asile.
Ce recours  l'oiseau ne fut pas inutile:
Jupiter intercde. Et dj les vallons .
Voyaient l'ombre en croissant tomber du haut des monts
Les Dieux sortent enfin, et font sortir leurs Htes.
De ce bourg, dit Jupin, je veux punir les fautes;
Suivez-nous. Toi, Mercure, appelle les vapeurs.
 gens durs, vous n'ouvrez vos logis ni vos coeurs.
Il dit: et les autans troublent dj la plaine.
Nos deux poux suivaient, ne marchant qu'avec peine.
Un appui de roseau soulageait leurs vieux ans.
Moiti secours des Dieux, moiti peur se htants,
Sur un mont assez proche enfin ils arrivrent.
A leurs pieds aussitt cent nuages crevrent.
Des Ministres du Dieu les escadrons flottants
Entranrent sans choix animaux, habitants,
Arbres, maisons, vergers, toute cette demeure;
Sans vestige du bourg, tout disparut sur l'heure.
Les vieillards dploraient ces svres destins.
Les animaux prir! car encore les humains,
Tous avaient d tomber sous les clestes armes.
Baucis en rpandit en secret quelques larmes.
Cependant l'humble toit devient temple, et ses murs
Changent leur frle enduit aux marbres les plus durs.
De pilastres massifs les cloisons revtues
En moins de deux instants s'lvent jusqu'aux nues;
Le chaume devient or; tout brille en ce pourpris;
Tous ces vnements sont peints sur le lambris.
Loin, bien loin les tableaux de Zeuxis et d'Apelle!
Ceux-ci furent tracs d'une main immortelle.
Nos deux poux surpris, tonns, confondus,
Se crurent par miracle en l'Olympe rendus.
Vous comblez, dirent-ils, vos moindres cratures;
Aurions-nous bien le coeur et les mains assez pures
Pour prsider ici sur les honneurs divins,
Et prtres vous offrir les voeux des plerins?
Jupiter exaua leur prire innocente.
Hlas! dit Philmon, si votre main puissante
Voulait favoriser jusqu'au bout deux mortels,
Ensemble nous mourrions en servant vos autels:
Clothon ferait d'un coup ce double sacrifice;
D'autres mains nous rendraient un vain et triste office:
Je ne pleurerais point celle-ci, ni ses yeux
Ne troubleraient non plus de leurs larmes ces lieux.
Jupiter  ce voeu fut encore favorable.
Mais oserai-je dire un fait presque incroyable?
Un jour qu'assis tous deux dans le sacr parvis
Ils contaient cette histoire aux plerins ravis,
La troupe  l'entour d'eux debout prtait l'oreille.
Philmon leur disait: Ce lieu plein de merveille
N'a pas toujours servi de temple aux Immortels:
Un bourg tait autour ennemi des autels,
Gens barbares, gens durs, habitacle d'impies;
Du cleste courroux tous furent les hosties.
Il ne resta que nous d'un si triste dbris:
Vous en verrez tantt la suite en nos lambris;
Jupiter l'y peignit. En contant ces annales
Philmon regardait Baucis par intervalles;
Elle devenait arbre, et lui tendait les bras;
Il veut lui tendre aussi les siens, et ne peut pas.
Il veut parler, l'corce a sa langue presse.
L'un et l'autre se dit adieu de la pense;
Le corps n'est tantt plus que feuillage et que bois.
D'tonnement la troupe, ainsi qu'eux, perd la voix;
Mme instant, mme sort  leur fin les entrane;
Baucis devient tilleul, Philmon devient chne.
On les va voir encore, afin de mriter
Les douceurs qu'en hymen Amour leur fit goter:
Ils courbent sous le poids des offrandes sans nombre.
Pour peu que des poux sjournent sous leur ombre,
Ils s'aiment jusqu'au bout, malgr l'effort des ans.
Ah! si... Mais autre part j'ai port mes prsents.
Clbrons seulement cette mtamorphose.
De fidles tmoins m'ayant cont la chose,
Clio me conseilla de l'tendre en ces vers,
Qui pourront quelque jour l'apprendre  l'univers.
Quelque jour on verra chez les races futures
Sous l'appui d'un grand nom passer ces aventures.
Vendme, consentez au los que j'en attends;
Faites-moi triompher de l'Envie et du Temps.
Enchanez ces dmons, que sur nous ils n'attentent,
Ennemis des Hros et de ceux qui les chantent.
Je voudrais pouvoir dire en un style assez haut
Qu'ayant mille vertus vous n'avez nul dfaut.
Toutes les clbrer serait oeuvre infinie:
L'entreprise demande un plus vaste gnie;
Car quel mrite enfin ne vous fait estimer?
Sans parler de celui qui force  vous aimer?
Vous joignez  ces dons l'amour des beaux ouvrages,
Vous y joignez un got plus sr que nos suffrages,
Don du Ciel, qui peut seul tenir lieu des prsents
Que nous font  regret le travail et les ans.
Peu de gens levs, peu d'autres encore mme
Font voir par ces faveurs que Jupiter les aime.
Si quelque enfant des Dieux les possde, c'est vous;
Je l'ose dans ces vers soutenir devant tous.
Clio sur son giron,  l'exemple d'Homre,
Vient de les retoucher attentive  vous plaire:
On dit qu'elle et ses soeurs, par l'ordre d'Apollon,
Transportent dans Anet tout le sacr Vallon:
Je le crois. Puissions-nous chanter sous les ombrages
Des arbres dont ce lieu va border ses rivages!
Puissent-ils tout d'un coup lever leurs sourcis,
Comme on vit autrefois Philmon et Baucis!
