L'OURS ET LES DEUX COMPAGNONS


Deux Compagnons, presss d'argent, 
A leur voisin fourreur vendirent
La peau d'un Ours encore vivant,
Mais qu'ils tueraient bientt, du moins  ce qu'ils dirent.
C'tait le roi des ours au compte de ces gens.
Le marchand  sa peau devait faire fortune;
Elle garantirait des froids les plus cuisants;
On en pourrait fourrer plutt deux robes qu'une.
Dindenaut prisait moins ses moutons qu'eux leur Ours:
Leur,  leur compte, et non  celui de la bte.
S'offrant de la livrer au plus tard dans deux jours,
Ils conviennent de prix, et se mettent en qute,
Trouvent l'Ours qui s'avance et vient vers eux au trot.
Voil mes gens frapps comme d'un coup de foudre.
Le march ne tint pas; il fallut le rsoudre.
D'intrts contre l'Ours, on n'en dit pas un mot.
L'un des deux Compagnons grimpe au fate d'un arbre;
L'autre, plus froid que n'est un marbre,
Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent,
Ayant quelque part ou dire
Que l'ours s'acharne peu souvent
Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire.
Seigneur Ours, comme un sot, donna dans ce panneau;
Il voit ce corps gisant, le croit priv de vie;
Et de peur de supercherie,
Le tourne, le retourne, approche son museau,
Flaire aux passages de l'haleine.
" C'est, dit-il, un cadavre; tons-nous, car il sent."
A ces mots, l'Ours s'en va dans la fort prochaine.
L'un de nos deux marchands de son arbre descend,
Court  son compagnon, lui dit que c'est merveille
Qu'il n'ait eu seulement que la peur pour tout mal.
" Eh bien! ajouta-t-il, la peau de l'animal?
Mais que t'a-t-il dit  l'oreille?
Car il s'approchait de bien prs, 
Te retournant avec sa serre. 
- Il m'a dit qu'il ne faut jamais 
Vendre la peau de l'ours qu'on ne l'ait mis par terre."
