LES FILLES DE MINE

SUJET TIR DES "MTAMORPHOSES" D'OVIDE

Je chante dans ces vers les Filles de Mine,
Troupe aux arts de Pallas ds l'enfance adonne,
Et de qui le travail fit entrer en courroux
Bacchus,  juste droit de ses honneurs jaloux.
Tout Dieu veut aux humains se faire reconnatre.
On ne voit point les champs rpondre aux soins du matre,
Si dans les jours sacrs autour de ses gurets
Il ne marche en triomphe  l'honneur de Crs.
La Grce tait en jeux pour le fils de Smle;
Seules on vit trois soeurs condamner ce saint zle.
Alcitho l'ane ayant pris ses fuseaux,
Dit aux autres: Quoi donc toujours des Dieux nouveaux?
L'Olympe ne peut plus contenir tant de ttes,
Ni l'an fournir de jours assez pour tant de ftes.
Je ne dis rien des voeux dus aux travaux divers
De ce Dieu qui purgea de monstres l'univers:
Mais  quoi sert Bacchus, qu' causer des querelles?
Affaiblir les plus sains? enlaidir les plus belles?
Souvent mener au Styx par de tristes chemins?
Et nous irions chommer la peste des humains?
Pour moi, j'ai rsolu de poursuivre ma tche.
Se donne qui voudra ce jour-ci du relche;
Ces mains n'en prendront point. Je suis encore d'avis
Que nous rendions le temps moins long par des rcits.
Toutes trois tour  tour racontons quelque histoire;
Je pourrais retrouver sans peine en ma mmoire
Du Monarque des Dieux les divers changements;
Mais, comme chacun sait tous ces vnements,
Disons ce que l'Amour inspire  nos pareilles.
Non toutefois qu'il faille en contant ses merveilles
Accoutumer nos coeurs  goter son poison;
Car, ainsi que Bacchus, il trouble la raison.
Rcitons-nous les maux que ses biens nous attirent.
Alcitho se tut, et ses soeurs applaudirent.
Aprs quelques moments haussant un peu la voix:
Dans Thbes, reprit-elle on conte qu'autrefois
Deux jeunes coeurs s'aimaient d'une gale tendresse:
Pyrame, c'est l'amant, eut Thisb pour matresse.
Jamais couple ne fut si bien assorti qu'eux;
L'un bien fait, l'autre belle, agrables tous deux,
Tous deux dignes de plaire, ils s'aimrent sans peine;
D'autant plus tt pris, qu'une invincible haine
Divisant leurs parents ces deux amants unit,
Et concourut aux traits dont l'Amour se servit.
Le hasard, non le choix, avait rendu voisines
Leurs maisons, o rgnaient ces guerres intestines;
Ce fut un avantage  leurs dsirs naissants;
Le cours en commena par des jeux innocents:
La premire tincelle eut embras leur me,
Qu'ils ignoraient encore ce que c'tait que flamme.
Chacun favorisait leurs transports mutuels,
Mais c'tait  l'insu de leurs parents cruels.
La dfense est un charme; on dit qu'elle assaisonne
Les plaisirs, et surtout ceux que l'amour nous donne.
D'un des logis  l'autre, elle instruisit du moins
Nos amants  se dire avec signe leurs soins.
Ce lger rconfort ne les put satisfaire;
Il fallut recourir  quelque autre mystre.
Un vieux mur entrouvert sparait leurs maisons;
Le temps avait min ses antiques cloisons.
L souvent de leurs maux ils dploraient la cause;
Les paroles passaient, mais c'tait peu de chose.
Se plaignant d'un tel sort, Pyrame dit un jour:
Chre Thisb, le Ciel veut qu'on s'aide en amour;
Nous avons  nous voir une peine infinie;
Fuyons de nos parents l'injuste tyrannie:
J'en ai d'autres en Grce, ils se tiendront heureux
Que vous daigniez chercher un asile chez eux;
Leur amiti leurs biens, leur pouvoir, tout m'invite
A prendre le parti dont je vous sollicite.
C'est votre seul repos qui me le fait choisir,
Car je n'ose parler, hlas! de mon dsir;
Faut-il  votre gloire en faire un sacrifice?
De crainte de vains bruits faut-il que je languisse?
Ordonnez, j'y consens; tout me semblera doux;
Je vous aime, Thisb, moins pour moi que pour vous.
J'en pourrais dire autant, lui repartit l'amante;
Votre amour tant pure, encore que vhmente,
Je vous suivrai partout: notre commun repos
Me doit mettre au-dessus de tous les vains propos;
Tant que de ma vertu je serai satisfaite,
Je rirai des discours d'une langue indiscrte,
Et m'abandonnerai sans crainte  votre ardeur,
Contente que je suis des soins de ma pudeur.
Jugez ce que sentit Pyrame  ces paroles;
Je n'en fais point ici de peintures frivoles.
Supplez au peu d'art que le Ciel mit en moi:
Vous-mmes peignez-vous cet amant hors de soi.
Demain, dit-il, il faut sortir avant l'Aurore;
N'attendez point les traits que son char fait clore;
Trouvez-vous aux degrs du terme de Crs:
L nous nous attendrons; le rivage est tout prs;
Une barque est au bord; les rameurs, le vent mme,
Tout pour notre dpart montre une hte extrme;
L'augure en est heureux, notre sort va changer;
Et les Dieux sont pour nous, si je sais bien juger.
Thisb consent  tout; elle en donne pour gage
Deux baisers par le mur arrts au passage.
Heureux mur! tu devais servir mieux leur dsir;
Ils n'obtinrent de toi qu'une ombre de plaisir.
Le lendemain Thisb sort, et prvient Pyrame;
L'impatience, hlas! matresse de son me,
La fait arriver seule et sans guide aux degrs;
L'ombre et le jour luttaient dans les champs azurs.
Une lionne vient, monstre imprimant la crainte;
D'un carnage rcent sa gueule est toute teinte.
Thisb fuit, et son voile, emport par les airs,
Source d'un sort cruel, tombe dans ces dserts.
La lionne le voit, le souille, le dchire,
Et l'ayant teint de sang aux forts se retire.
Thisb s'tait cache en un buisson pais.
Pyrame arrive, et voit ces vestiges tout frais.
 Dieux! que devient-il? Un froid court dans ses veines;
Il aperoit le voile tendu dans ces plaines:
Il le lve; et le sang, joint aux traces des pas,
L'empche de douter d'un funeste trpas.
Thisb s'cria-t-il, Thisb, je t'ai perdue
Te voil par ma faute aux Enfers descendue!
Je l'ai voulu; c'est moi qui suis le monstre affreux
Par qui tu t'en vas voir le sjour tnbreux:
Attends-moi, je te vais rejoindre aux rives sombres;
Mais m'oserai-je  toi prsenter chez les Ombres?
Jouis au moins du sang que je te vais offrir,
Malheureux de n'avoir qu'une mort  souffrir.
Il dit, et d'un poignard coupe aussitt sa trame.
Thisb vient; Thisb voit tomber son cher Pyrame.
Que devint-elle aussi? Tout lui manque  la fois,
Les sens et les esprits, aussi bien que la voix.
Elle revient enfin; Clothon, pour l'amour d'elle,
Laisse  Pyrame ouvrir sa mourante prunelle.
Il ne regarde point la lumire des cieux;
Sur Thisb seulement il tourne encore les yeux.
Il voudrait lui parler, sa langue est retenue;
Il tmoigne mourir content de l'avoir vue.
Thisb prend le poignard et, dcouvrant son sein:
Je n'accuserai point, dit-elle, ton dessein;
Bien moins encore l'erreur de ton me alarme;
Ce serait t'accuser de m'avoir trop aime.
Je ne t'aime pas moins: tu vas voir que mon coeur
N'a non plus que le tien mrit son malheur.
Cher Amant, reois donc ce triste sacrifice.
Sa main et le poignard font alors leur office:
Elle tombe, et tombant range ses vtements,
Dernier trait de pudeur, mme aux derniers moments.
Les Nymphes d'alentour lui donnrent des larmes,
Et du sang des amants teignirent par des charmes
Le fruit d'un mrier proche, et blanc jusqu' ce jour,
ternel monument d'un si parfait amour.
Cette histoire attendrit les Filles de Mine:
L'une accusait l'amant, l'autre la destine,
Et toutes d'une voix conclurent que nos coeurs
De cette passion devraient tre vainqueurs.
Elle meurt quelquefois avant qu'tre contente;
L'est-elle? elle devient aussitt languissante;
Sans l'hymen on n'en doit recueillir aucun fruit,
Et cependant l'hymen est ce qui la dtruit.
Il y joint, dit Clymne, une pre jalousie,
Poison le plus cruel dont l'me soit saisie.
Je n'en veux pour tmoin que l'erreur de Procris.
Alcitho ma soeur, attachant vos esprits,
Des tragiques amours vous a cont l'lite;
Celles que je vais dire ont aussi leur mrite.
J'accourcirai le temps ainsi qu'elle,  mon tour.
Peu s'en faut que Phbus ne partage le jour;
A ses rayons perants opposons quelques voiles.
Voyons combien nos mains ont avanc nos toiles.
Je veux que sur la mienne, avant que d'tre au soir,
Un progrs tout nouveau se fasse apercevoir.
Cependant donnez-moi quelque heure de silence;
Ne vous rebutez point de mon peu d'loquence;
Souffrez-en les dbuts; et songez seulement
Au fruit qu'on peut tirer de cet vnement.
Cphale aimait Procris, il tait aim d'elle;
Chacun se proposait leur hymen pour modle.
Ce qu'Amour fait sentir de piquant et de doux
Comblait abondamment les voeux de ces poux.
Ils ne s'aimaient que trop; leurs soins et leur tendresse
Approchaient des transports d'amant et de matresse;
Le Ciel mme envia cette flicit:
Cphale eut  combattre une Divinit.
Il tait jeune et beau; l'Aurore en fut charme,
N'tant pas  ces biens chez elle accoutume.
Nos belles cacheraient un pareil sentiment:
Chez les Divinits on en use autrement.
Celle-ci dclara son amour  Cphale;
Il eut beau lui parler de la foi conjugale:
Les jeunes Dits qui n'ont qu'un vieil poux
Ne se soumettent point  ces lois comme nous.
La Desse enleva ce Hros si fidle.
De modrer ces feux il pria l'Immortelle.
Elle le fit, l'amour devint simple amiti:
Retournez dit l'Aurore, avec votre moiti;
Je ne troublerai plus votre ardeur ni la sienne;
Recevez seulement ces marques de la mienne
(C'tait un javelot toujours sr de ses coups).
Un jour cette Procris qui ne vit que pour vous
Fera le dsespoir de votre me charme,
Et vous aurez regret de l'avoir tant aime.
Tout oracle est douteux, et porte un double sens:
Celui-ci mit d'abord notre poux en suspens.
J'aurai regret aux voeux que j'ai forms pour elle?
Et comment? n'est-ce point qu'elle m'est infidle?
Ah! finissent mes jours plutt que de le voir!
prouvons toutefois ce que peut son devoir.
Des Mages aussitt consultant la science,
D'un feint adolescent il prend la ressemblance,
S'en va trouver Procris, lve jusqu'aux Cieux
Ses beauts, qu'il soutient tre dignes des Dieux;
Joint les pleurs aux soupirs, comme un amant sait faire,
Et ne peut s'claircir par cet art ordinaire.
Il fallut recourir  ce qui porte coup,
Aux prsents; il offrit, donna, promit beaucoup,
Promit tant que Procris lui parut incertaine;
Toute chose a son prix: voil Cphale en peine;
Il renonce aux cits, s'en va dans les forts,
Conte aux vents, conte aux bois ses dplaisirs secrets,
S'imagine en chassant dissiper son martyre.
C'tait pendant ces mois o le chaud qu'on respire
Oblige d'implorer l'haleine des Zphyrs.
Doux Vents, s'criait-il, prtez-moi des soupirs,
Venez, lgers Dmons par qui nos champs fleurissent:
Aure, fais-les venir; je sais qu'ils t'obissent;
Ton emploi dans ces lieux est de tout ranimer.
On l'entendit, on crut qu'il venait de nommer
Quelque objet de ses voeux, autre que son pouse.
Elle en est avertie, et la voil jalouse.
Maint voisin charitable entretient ses ennuis:
Je ne le puis plus voir, dit-elle, que les nuits.
Il aime donc cette Aure, et me quitte pour elle?
Nous vous plaignons; il l'aime, et sans cesse il l'appelle;
Les chos de ces lieux n'ont plus d'autres emplois
Que celui d'enseigner le nom d'Aure  nos bois.
Dans tous les environs le nom d'Aure rsonne.
Profitez d'un avis qu'en passant on vous donne.
L'intrt qu'on y prend est de vous obliger.
Elle en profite, hlas! et ne fait qu'y songer.
Les Amants sont toujours de lgre croyance.
S'ils pouvaient conserver un rayon de prudence
(Je demande un grand point, la prudence en amours)
Ils seraient aux rapports insensibles et sourds;
Notre pouse ne fut l'une ni l'autre chose.
Elle se lve un jour; et lorsque tout repose,
Que de l'aube au teint frais la charmante douceur
Force tout au sommeil, honnis quelque chasseur,
Elle cherche Cphale; un bois l'offre  sa vue.
Il invoquait dj cette Aure prtendue.
Viens me voir, disait-il, chre Desse, accours:
Je n'en puis plus, je meurs, fais que par ton secours
La peine que je sens se trouve soulage.
L'pouse se prtend par ces mots outrage;
Elle croit y trouver, non le sens qu'ils cachaient,
Mais celui seulement que ses soupons cherchaient.
 triste jalousie!  passion amre!
Fille d'un fol amour, que l'erreur a pour mre!
Ce qu'on voit par tes yeux cause assez d'embarras,
Sans voir encore par eux ce que l'on ne voit pas.
Procris s'tait cache en la mme retraite
Qu'un Faon de Biche avait pour demeure secrte.
Il en sort; et le bruit trompe aussitt l'poux.
Cphale prend le dard toujours sr de ses coups,
Le lance en cet endroit, et perce sa jalouse:
Malheureux assassin d'une si chre pouse.
Un cri lui fait d'abord souponner quelque erreur;
Il accourt, voit sa faute, et tout plein de fureur
Du mme javelot il veut s'ter la vie.
L'Aurore et les Destins arrtent cette envie.
Cet office lui fut plus cruel qu'indulgent:
L'infortun Mari sans cesse s'affligeant
Et accru par ses pleurs le nombre des fontaines,
Si la Desse enfin, pour terminer ses peines,
N'et obtenu du Sort que l'on trancht ses jours;
Triste fin d'un hymen bien divers en son cours.
Fuyons ce noeud, mes Soeurs, je ne puis trop le dire.
Jugez par le meilleur quel peut tre le pire.
S'il ne nous est permis d'aimer que sous ses lois,
N'aimons point. Ce dessein fut pris par toutes trois.
Toutes trois, pour chasser de si tristes penses,
A revoir leur travail se montrent empresses.
Clymne, en un tissu riche, pnible et grand,
Avait presque achev le fameux diffrend
D'entre le Dieu des eaux et Pallas la savante.
On voyait en lointain une ville naissante.
L'honneur de la nommer, entre eux deux contest,
Dpendait du prsent de chaque Dit.
Neptune fit le sien d'un symbole de guerre.
Un coup de son trident fit sortir de la terre
Un animal fougueux, un Coursier plein d'ardeur
Chacun de ce prsent admirait la grandeur.
Minerve l'effaa, donnant  la contre
L'olivier, qui de paix est la marque assure;
Elle emporta le prix, et nomma la cit.
Athne offrit ses voeux  cette Dit;
Pour les lui prsenter on choisit cent pucelles,
Toutes sachant broder, aussi sages que belles.
Les premires portaient force prsents divers.
Tout le reste entourait la Desse aux yeux pers.
Avec un doux souris elle acceptait l'hommage.
Clymne ayant enfin reploy son ouvrage,
La jeune Iris commence en ces mots son rcit:
Rarement pour les pleurs mon talent russit;
Je suivrai toutefois la matire impose.
Tlamon pour Cloris avait l'me embrase;
Cloris pour Tlamon brlait de son ct.
La naissance, l'esprit, les grces, la beaut,
Tout se trouvait en eux, honnis ce que les hommes
Font marcher avant tout dans ce sicle o nous sommes:
Ce sont les biens, c'est l'or, mrite universel.
Ces Amants, quoique pris d'un dsir mutuel,
N'osaient au blond Hymen sacrifier encore,
Faute de ce mtail que tout le monde adore.
Amour s'en passerait; l'autre tat ne le peut:
Soit raison, soit abus, le Sort ainsi le veut.
Cette loi, qui corrompt les douceurs de la vie,
Fut par le jeune Amant d'une autre erreur suivie.
Le Dmon des Combats vint troubler l'univers.
Un pays contest par des peuples divers
Engagea Tlamon dans un dur exercice.
Il quitta pour un temps l'amoureuse milice.
Cloris y consentit, mais non pas sans douleur.
Il voulut mriter son estime et son coeur.
Pendant que ses exploits terminent la querelle,
Un parent de Cloris meurt, et laisse  la Belle
D'amples possessions et d'immenses trsors.
Il habitait les lieux o Mars rgnait alors.
La Belle s'y transporte et partout rvre,
Partout des deux partis Cloris considre,
Voit de ses propres yeux les champs o Tlamon
Venait de consacrer un trophe  son nom.
Lui de sa part accourt; et tout couvert de gloire
Il offre  ses amours les fruits de sa victoire.
Leur rencontre se fit non loin de l'lment
Qui doit tre vit de tout heureux amant.
Ds ce jour l'ge d'or les et joints sans mystre;
L'ge de fer en tout a coutume d'en faire.
Cloris ne voulut donc couronner tous ces biens
Qu'au sein de sa patrie, et de l'aveu des siens.
Tout chemin, hors la mer, allongeant leur souffrance,
Ils commettent aux flots cette douce esprance.
Zphyre les suivait quand, presque en arrivant,
Un Pirate survient, prend le dessus du vent,
Les attaque, les bat. En vain par sa vaillance
Tlamon jusqu'au bout porte la rsistance:
Aprs un long combat son parti fut dfait,
Lui pris; et ses efforts n'eurent pour tout effet
Qu'un esclavage indigne.  dieux, qui l'et pu croire!
Le Sort sans respecter ni son sang ni sa gloire
Ni son bonheur prochain, ni les voeux de Cloris,
Le fit tre forat aussitt qu'il fut pris.
Le Destin ne fut pas  Cloris si contraire.
Un clbre Marchand l'achte du Corsaire:
Il l'emmne; et bientt la Belle, malgr soi,
Au milieu de ses fers range tout sous sa loi.
L'pouse du Marchand la voit avec tendresse.
Ils en font leur compagne, et leur fils sa matresse.
Chacun veut cet hymen: Cloris  leurs dsirs
Rpondait seulement par de profonds soupirs.
Damon, c'tait ce fils, lui tient ce doux langage:
Vous soupirez toujours, toujours votre visage
Baign de pleurs nous marque un dplaisir secret.
Qu'avez-vous? vos beaux yeux verraient-ils  regret
Ce que peuvent leurs traits et l'excs de ma flamme?
Rien ne vous force ici, dcouvrez-nous votre me;
Cloris, c'est moi qui suis l'esclave, et non pas vous.
Ces lieux,  votre gr, n'ont-ils rien d'assez doux?
Parlez, nous sommes prts  changer de demeure;
Mes parents m'ont promis de partir tout  l'heure.
Regrettez-vous les biens que vous avez perdus?
Tout le ntre est  vous, ne le ddaignez plus.
J'en sais qui l'agrraient; j'ai su plaire  plus d'une;
Pour vous, vous mritez toute une autre fortune.
Quelle que soit la ntre, usez-en: vous voyez
Ce que nous possdons, et nous-mme  vos pieds.
Ainsi parle Damon, et Cloris toute en larmes
Lui rpond en ces mots accompagns de charmes:
Vos moindres qualits, et cet heureux sjour
Mme aux filles des Dieux donneraient de l'amour;
Jugez donc si Cloris, esclave et malheureuse,
Voit l'offre de ces biens d'une me ddaigneuse.
Je sais quel est leur prix; mais de les accepter,
Je ne puis; et voudrais vous pouvoir couter;
Ce qui me le dfend, ce n'est point l'esclavage;
Si toujours la naissance leva mon courage,
Je me vois, grce aux Dieux, en des mains o je puis
Garder ces sentiments malgr tous mes ennuis.
Je puis mme avouer (hlas! faut-il le dire?)
Qu'un autre a sur mon coeur conserv son empire.
Je chris un amant, ou mort ou dans les fers;
Je prtends le chrir encore dans les Enfers.
Pourrez-vous estimer le coeur d'une inconstante?
Je ne suis dj plus aimable ni charmante;
Cloris n'a plus ces traits que l'on trouvt si doux,
Et doublement esclave est indigne de vous.
Touch de ce discours, Damon prend cong d'elle.
Fuyons, dit-il en soi; j'oublirai cette belle;
Tout passe, et mme un jour ses larmes passeront:
Voyons ce que l'absence et le temps produiront.
A ces mots il s'embarque; et quittant le rivage
Il court de mer en mer, aborde en lieu sauvage,
Trouve des malheureux de leurs fers chapps,
Et sur le bord d'un bois  chasser occups.
Tlamon, de ce nombre, avait bris sa chane;
Aux regards de Damon il se prsente  peine,
Que son air, sa fiert, son esprit, tout enfin
Fait qu' l'abord Damon admire son destin,
Puis le plaint, puis l'emmne, et puis lui dit sa flamme.
D'une esclave, dit-il, je n'ai pu toucher l'me:
Elle chrit un mort! un mort! ce qui n'est plus
L'emporte dans son coeur! mes voeux sont superflus.
L-dessus, de Cloris il lui fait la peinture.
Tlamon dans son me admire l'aventure,
Dissimule, et se laisse emmener au sjour
O Cloris lui conserve un si parfait amour.
Comme il voulait cacher avec soin sa fortune,
Nulle peine pour lui n'tait vile et commune.
On apprend leur retour, et leur dbarquement;
Cloris se prsentant  l'un et l'autre Amant
Reconnat Tlamon sous un faix qui l'accable;
Ses chagrins le rendaient pourtant mconnaissable;
Un oeil indiffrent  le voir et err,
Tant la peine et l'amour l'avaient dfigur.
Le fardeau qu'il portait ne fut qu'un vain obstacle;
Cloris le reconnat, et tombe  ce spectacle;
Elle perd tous ses sens et de honte et d'amour.
Tlamon d'autre part tombe presque  son tour;
On demande  Cloris la cause de sa peine:
Elle la dit, ce fut sans s'attirer de haine.
Son rcit ingnu redoubla la piti
Dans des coeurs prvenus d'une juste amiti.
Damon dit que son zle avait chang de face:
On le crut. Cependant, quoi qu'on dise et qu'on fasse,
D'un triomphe si doux l'honneur et le plaisir
Ne se perd qu'en laissant des restes de dsir.
On crut pourtant Damon. Il restreignit son zle
A sceller de l'hymen une union si belle;
Et par un sentiment  qui rien n'est gal
Il pria ses parents de doter son rival.
Il l'obtint, renonant ds lors  l'hymne.
Le soir tant venu de l'heureuse journe,
Les noces se faisaient  l'ombre d'un ormeau;
L'enfant d'un voisin vit s'y percher un Corbeau:
Il fait partir de l'arc une flche maudite,
Perce les deux poux d'une atteinte subite.
Cloris mourut du coup, non sans que son amant
Attirt ses regards en ce dernier moment.
Il s'crie, en voyant finir ses destines:
Quoi! la Parque a tranch le cours de ses annes?
Dieux, qui l'avez voulu, ne suffisait-il pas
Que la haine du Sort avant mon trpas?
En achevant ces mots, il acheva de vivre.
Son amour, non le coup, l'obligea de la suivre;
Bless lgrement, il passa chez les morts;
Le Styx vit nos poux accourir sur ses bords;
Mme accident finit leurs prcieuses trames;
Mme tombe eut leurs corps, mme sjour leurs mes.
Quelques-uns ont crit (mais ce fait est peu sr)
Que chacun d'eux devint statue et marbre dur.
Le couple infortun face  face repose.
Je ne garantis point cette mtamorphose;
On en doute. On le croit plus que vous ne pensez,
Dit Climne, et, cherchant dans les sicles passs
Quelque exemple d'amour et de vertu parfaite,
Tout ceci me fut dit par un sage Interprte.
J'admirai, je plaignis ces Amants malheureux;
On les allait unir; tout concourait pour eux;
Ils touchaient au moment; l'attente en tait sre;
Hlas ! il n'en est point de telle en la nature;
Sur le point de jouir tout s'enfuit de nos mains;
Les Dieux se font un jeu de l'espoir des humains.
Laissons, reprit Iris, cette triste pense.
La fte est vers sa fin, grce au Ciel, avance;
Et nous avons pass tout ce temps en rcits
Capables d'affliger les moins sombres esprits.
Effaons, s'il se peut, leur image funeste:
Je prtends de ce jour mieux employer le reste;
Et dire un changement, non de corps, mais de coeur.
Le miracle en est grand; Amour en fut l'auteur:
Il en fait tous les jours de diverse manire.
Je changerai de style en changeant de matire.
Zoon plaisait aux yeux; mais ce n'est pas assez:
Son peu d'esprit, son humeur sombre,
Rendaient ces talents mal placs.
Il fuyait les cits, il ne cherchait que l'ombre,
Vivait parmi les bois, concitoyen des ours,
Et passait sans aimer les plus beaux de ses jours.
Nous avons condamn l'amour, m'allez-vous dire;
J'en blme en nous l'excs; mais je n'approuve pas
Qu'insensible aux plus doux appas
Jamais un homme ne soupire.
H quoi, ce long repos est-il d'un si grand prix?
Les morts sont donc heureux? Ce n'est pas mon avis.
Je veux des passions; et si l'tat le pire
Est le nant, je ne sais point
De nant plus complet qu'un coeur froid  ce point.
Zoon n'aimant donc rien, ne s'aimant pas lui-mme,
Vit Iole endormie, et le voil frapp;
Voil son coeur dvelopp.
Amour, par son savoir suprme,
Ne l'eut pas fait amant, qu'il en fit un hros.
Zoon rend grce au Dieu qui troublait son repos:
Il regarde en tremblant cette jeune merveille.
A la fin Iole s'veille:
Surprise et dans l'tonnement,
Elle veut fuir, mais son Amant
L'arrte, et lui tient ce langage:
Rare et charmant objet, pourquoi me fuyez-vous?
Je ne suis plus celui qu'on trouvait si sauvage:
C'est l'effet de vos traits, aussi puissants que doux;
Ils m'ont l'me et l'esprit, et la raison donne.
Souffrez que vivant sous vos lois
J'emploie  vous servir des biens que je vous dois.
Iole  ce discours encore plus tonne
Rougit, et sans rpondre elle court au hameau,
Et raconte  chacun ce miracle nouveau.
Ses Compagnes d'abord s'assemblent autour d'elle:
Zoon suit en triomphe, et chacun applaudit.
Je ne vous dirai point, mes Soeurs, tout ce qu'il fit,
Ni ses soins pour plaire  la Belle.
Leur hymen se conclut. Un Satrape voisin,
Le propre jour de cette fte,
Enlve  Zoon sa conqute.
On ne souponnait point qu'il et un tel dessein.
Zoon accourt au bruit, recouvre ce cher gage,
Poursuit le ravisseur, et le joint, et l'engage
En un combat de main  main.
Iole en est le prix aussi bien que le juge.
Le Satrape vaincu trouve encore du refuge
En la bont de son rival.
Hlas! cette bont lui devint inutile;
Il mourut du regret de cet hymen fatal.
Aux plus infortuns la tombe sert d'asile.
Il prit pour hritire, en finissant ses jours,
Iole qui mouilla de pleurs son mausole.
Que sert-il d'tre plaint quand l'me est envole?
Ce Satrape et mieux fait d'oublier ses amours.
La jeune Iris  peine achevait cette histoire;
Et ses soeurs avouaient qu'un chemin  la gloire,
C'est l'amour: on fait tout pour se voir estim;
Est-il quelque chemin plus court pour tre aim?
Quel charme de s'our louer par une bouche
Qui mme sans s'ouvrir nous enchante et nous touche.
Ainsi disaient ces Soeurs. Un orage soudain
Jette un secret remords dans leur profane sein.
Bacchus entre, et sa cour, confus et long cortge:
O sont, dit-il, ces Soeurs  la main sacrilge?
Que Pallas les dfende, et vienne en leur faveur
Opposer son gide  ma juste fureur:
Rien ne m'empchera de punir leur offense.
Voyez: et qu'on se rie aprs de ma puissance!
Il n eut pas dit, qu'on vit trois monstres au plancher,
Ails, noirs et velus, en un coin s'attacher.
On cherche les trois Soeurs; on n'en voit nulle trace:
Leurs mtiers sont briss; on lve en leur place
Une chapelle au Dieu, pre du vrai nectar.
Pallas a beau se plaindre, elle a beau prendre part
Au destin de ces Soeurs par elle protges;
Quand quelque Dieu voyant ses bonts ngliges
Nous fait sentir son ire, un autre n'y peut rien:
L'Olympe s'entretient en paix par ce moyen.
Profitons, s'il se peut, d'un si fameux exemple.
Chommons: c'est faire assez qu'aller de temple en temple
Rendre  chaque Immortel les voeux qui lui sont dus:
Les jours donns aux Dieux ne sont jamais perdus.
