LE LOUP ET LE RENARD

D'o vient que personne en la vie
N'est satisfait de son tat?
Tel voudrait bien tre soldat
A qui le soldat porte envie.
Certain Renard voulut, dit-on,
Se faire Loup. H qui peut dire
Que pour le mtier de Mouton
Jamais aucun Loup ne soupire?
Ce qui m'tonne est qu' huit ans
Un Prince en fable ait mis la chose,
Pendant que sous mes cheveux blancs
Je fabrique  force de temps
Des vers moins senss que sa prose.
Les traits dans sa fable sems
Ne sont en l'ouvrage du pote
Ni tous, ni si bien exprims.
Sa louange en est plus complte.
De la chanter sur la musette
C'est mon talent; mais je m'attends
Que mon Hros, dans peu de temps
Me fera prendre la trompette.
Je ne suis pas un grand prophte,
Cependant je lis dans les cieux
Que bientt ses faits glorieux
Demanderont plusieurs Homres;
Et ce temps-ci n'en produit gures.
Laissant  part tous ces mystres,
Essayons de conter la fable avec succs.
Le Renard dit au Loup: Notre cher, pour tous mets
J'ai souvent un vieux Coq, ou de maigres Poulets;
C'est une viande qui me lasse.
Tu fais meilleure chre avec moins de hasard.
J'approche des maisons, tu te tiens  l'cart.
Apprends-moi ton mtier, Camarade, de grce:
Rends-moi le premier de ma race
Qui fournisse son croc de quelque Mouton gras,
Tu ne me mettras point au nombre des ingrats.
Je le veux, dit le Loup: il m'est mort un mien frre;
Allons prendre sa peau, tu t'en revtiras.
Il vint, et le Loup dit: Voici comme il faut faire,
Si tu veux carter les Matins du Troupeau.
Le Renard, ayant mis la peau,
Rptait les leons que lui donnait son matre.
D'abord il s'y prit mal, puis un peu mieux, puis bien,
Puis enfin il n'y manqua rien.
A peine il fut instruit autant qu'il pouvait l'tre,
Qu'un Troupeau s'approcha. Le nouveau Loup y court
Et rpand la terreur dans les lieux d'alentour.
Tel vtu des armes d'Achille
Patrocle mit l'alarme au camp et dans la ville.
Mres, brus et vieillards au temple couraient tous.
L'ost au Peuple blant crut voir cinquante Loups.
Chien, Berger et Troupeau, tout fuit vers le village,
Et laisse seulement une Brebis pour gage.
Le larron s'en saisit. A quelque pas de l,
Il entendit chanter un Coq du voisinage.
Le Disciple aussitt droit au Coq s'en alla,
Jetant bas sa robe de classe,
Oubliant les Brebis, les leons, le Rgent,
Et courant d'un pas diligent.
Que sert-il qu'on se contrefasse?
Prtendre ainsi changer est une illusion:
L'on reprend sa premire trace
A la premire occasion.
De votre esprit, que nul autre n'gale
Prince, ma Muse tient tout entier ce projet.
Vous m'avez donn le sujet
Le dialogue, et la morale.
